MORT DE MARIE STUART
L'échafaud avait été dressé dans la salle basse du château de Fotlicringay. Il avait deux pieds et demi de hauteur et douze pieds carrés d'étendue. 11 était couvert de frise * noire d'Angleterre, ainsi que le siège, le coussin et le billot où Marie devait s'asseoir, s'agenouiller et recevoir le coup fatal. Elle prit place sur ce siège lugubre sans changer de couleur et sans rien perdre de sa grâce et de sa majesté accoutumées, ayant à sa droite les comtes de Shrewsbury et de Kent assis, à sa gauciie le shérif - debout, en face les deux bourreaux, vêtus de velours noir ; à peu de distance, le long du mur, ses serviteurs ; et, dans le reste de la salle, retenus par une barrière que Paulet ' gardait avec ses soldats, environ deux cents gentlemen et habitants du voisinage, admis dans le château, dont on avait fermé les jK)rtea. Robert Beale * lut alors la sentence, que Marie écouta en silence, et si profondément recueillie en elle-même, qu'elle semblait étrangère à ce qui se passait. Lorsque Beale eut achevé de lire, elle fit le signe de la croix et dit d'une voix ferme :
0 Milords, je suis née reine, princesse souveraine et non sujette aux lois, proche parente de la reine d'Angleterre et sa légitime héritière. Après avoir été longuement et injustement détenue prisonnière en ce pays, où j'ai beaucoup enduré de peine et de mal, sans iju'on eût aucun droit sur moi, maintenant, par la force et sous la puissance des hommes prête à finir ma vie, je remercie mon Dieu d'avoir iiermis que je meure pour ma religion et devant une compagnie qui sera témoin que, bien près de ma mort, j'ai protesté comme je l'ai toujours fait, soit en particulier, soit en public, de n'avoir jamais rien inventé pour faire |)érir la reine, ni consenti à rien contre sa personne. » Elle .se défendit ensuite de lui avoir porté aucun sentiment de haine, et rappela qu'elle avait offert, pour obtenir sa liberté, les conditions les plus propres à la rassurer et à prévenir des troubles en Angleterre.
1. Frise. EtolTe en Inine à poil 3. Officier d'Elisabeth, mmmis frisé. par elle A la garde de Marie Stuart.
2. Magistrat chargé de veiller s\ 4. Clerc des Conseils, l'exécution des sentences capitales.
Après ces paroles données à sa justification, elle se mit à prier. Alors le docteur Fletcher, doyen protestant de Peterboroug, que les deux comtes ^ avaient amené avec eux, s'approcha d'elle, et voulut l'exhorter à mourir. « Madame, ^> lui dit-il, <( la reine, mon excellente souveraine, m'a envoyé par devers vous... » Marie, l'interrompant à ces mots, lui répondit : « Monsieur le doyen, je suis ferme dans l'ancienne religion catholique romaine, et j'entends verser mon sang pour elle. » Comme le doyen insistait avec un fanatisme indiscret, et l'engageait à renoncer à sa croyance, à se repentir, à ne mettre sa confiance qu'en Jésus-Christ seul, parce que seul il pouvait la sauver, elle le repoussa d'un accent résolu, lui déclara qu'elle ne voulait pas l'entendre, et lui ordonna de se taire. Les comtes de Shrewsbury et de Kent lui dirent alors : « Nous désirons prier pour Votre Grâce, afin que Dieu éclaire votre cœur à votre dernière heure, et que vous mouriez ainsi dans la vraie connaissance de Dieu ». — « Milords >\ répondit Marie, a si vous voulez prier pour moi, je vous en remercie, mais je ne saurais m'unir à vos prières, parce que nous ne sommes pas de la même religion. » La lutte entre les deux cultes, qui avait duré toute sa vie, se prolongea jusque sur son échafaud.
Le docteur Fletcher se mit à lire la prière des morts selon le rit anglican, tandis que Marie récitait en latin les psaumes de la pénitence et de la miséricorde, et embrassait avec ferveur son crucifix. « Madame », lui dit durement le comte de Kent, « il vous sert peu d'avoir en la main cette image du Christ, si vous ne l'avez gravée dans le cœur. » — « Il est malaisé », lui répondit-elle, « de l'avoir en la main sans que le cœur en soit touché, et rien ne sied mieux au chrétien qui va mourir que l'image de son Rédempteur. »
Lorsqu'elle eut achevé, à genoux, les trois psaumes Miserere mei, Deus, etc., In te, Domine, speravi, etc., Qui habitat in adjutorio, etc., elle s'adressa à Dieu en anglais, et le supplia de donner la paix au monde, la vraie religion à l'Angleterre, la constance à tous les persécutés, et de lui accordera elle-même l'assistance de sa grâce et les clartés de