‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 39 sur 305 · LE LAC · texte numérisé non relu

LE LAC

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour. Ne pourrons- nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour ?

O lac ! l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle ^ devait revoir. Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseojr !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.

1. Aux célestes concerts. A l'har- je sentis augmenter la mélancolie monie des sphères célestes, que dont j'étais accablé. Lin ciel serein, croyait entendre Pythagore. la fraîcheur de l'air, les doux rayons

2. C'est le lac du Bourget. — Il de la lune, le frémissement argenté faut citer ici la lettre de Saint- dont l'eau brillait autour de nous. Preux ù Héloïse où il évoque un rien ne put débarrasser mon cœur souvenir tout semblable de leurs de mille réflexions douloureuses... amours; Lamartine s'en est peut-être « C'en est fait, disais-je en moi-même, inspiré. ces temps, ces temps heureux, ne

« Nous gardions un profond sont plus ! Ils ont disparu pour silence. Le bruit égal et mesuré des jamais. » {Im. Noiii>elle Héloïse.) rames m'excitait à rêver. Peu ii peu, 3. Elvire.

I,\ MARTINE 5:i

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs (jui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos.

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :

« O temps ! suspends ton vol ; et vous, heures propices, Suspendez votre cours ; <

Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours !

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent ;

Coulez, coulez pour eux ;v, Prenez avec leurs jours les soins ^ qui les dévorent ;

Oubliez les heureux '^.

« Mais je demande en vain quelques moments encore :

Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à cette nuit : « Sois plus lente ; « et l'aurore

Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive.

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur ?

1. Soins. Dans l'acception ar- 2. André Chénier avait fait dire

chaïque de soucis. î\ sa • jeune captive • :

O mort, tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ; Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi.

Le pâle désespoir dévore !

Pour moi Paies encore a des asiles verts. Les amours des baisers, les Muses des concerts !

Je ne veux pas mourir encore.

54 LE XIX" SIECLE l'AR LES TEXTES

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ? Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus ! Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus !

Eternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez ? Parlez : nous rendrez- vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez ?

0 lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir. Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux !

Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe. Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés. Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés !

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise : « Ils ont aimé ! »

(Hachette et C*^, éditeurs.)

L»lNFmi DANS LES CIEUX

Hélas ! pourquoi si haut mes yeux ont-ils monté ? J'étais heureux en bas dans mon obscurité ; Mon coin dans l'étendue et mon éclair de vie Me paraissaient un sort presque digne d'envie ;

Je regardais d'en haut cette herbe ; en comparant,

Je méprisais l'insecte, et je me trouvais grand.

Et maintenant, noyé dans l'abîme de l'être,

Je doute qu'un regard du Dieu qui nous fit naître

Puisse me démêler d'avec lui, vil, rampant,

Si bas, si loin de lui, si voisin du néant !

Et je me laisse aller à ma douleur profonde,

Comme une pierre au fond des abîmes de l'onde ;

Et mon propre regard, comme honteux de soi,

Avec un vil dédain, se détourne de moi,

Et je dis en moi-même à mon âme qui doute :

« Va, ton sort ne vaut pas le coup d'oeil qu'il te coûte ! »

Et mes yeux desséchés retombent ici-bas.

Et je vois le gazon qui fleurit sous mes pas,

Et j'entends bourdonner sous l'herbe que je foule

Ces flots d'êtres vivants que chaque sillon roule.

Atomes animés par le souffle divin,

Chaque rayon du jour en élève sans fin ;

La minute suffit pour compléter leur être,

Leurs tourbillons flottants retombent pour renaître ;

Le sable en est vivant, l'éther en est semé.

Et l'air que je respire est lui-même animé !

Et d'où vient cette vie, et d'où peut-elle éclore

Si ce n'est du regard où s'allume l'aurore ?

Qui ferait germer l'herbe et fleurir le gazon.

Si ce regard divin n'y portait son rayon ?

Cet œil s'abaisse donc sur toute la nature !

Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure !

Et devant l'Infini, pour qui tout est pareil.

Il est donc aussi grand d'être homme que soleil !

Et je sens ce rayon m'échauffer de sa flamme.

Et mon cœur se console, et je dis à mon âme :

« Homme ou monde, à ses pieds, tout est indifférent.

Mais réjouissons-nous, car notre maître est grand ! »

Flottez, soleils des nuits, illuminez les sphères ; Bourdonnez sous votre herbe, insectes éphémères !

Rendons gloire, là-haut et dans nos profondeurs, Vous par votre néant, et vous par vos grandeurs, Et toi par ta pensée, homme, grandeur suprême. Miroir qu'il a créé pour s'admirer lui-même, Echo que dans son œuvre il a si loin jeté Afin que son saint nom fût partout répété ! Que cette humilité qui devant lui m'abaisse Soit un sublime hommage, et non une tristesse ; Et que sa volonté, trop haute pour nos yeux. Soit faite sur la terre ainsi que dans les cieux !

{Harmonies poétiques ; Hachette et C'^, éditeurs).

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