‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 81 sur 305 · SOUVENIR · texte numérisé non relu

SOUVENIR

J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses , Que les feuilles des bois et l'écume des eaux, Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus affreux que le toast à l'ange des ténèbres Porté par Roméo.

J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi *, Une tombe vivante où flottait la poussière De notre mort chéri,

De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde, Nous avions sur nos cœurs si doucement bercé ! C'était plus qu'une vie, hélas ! c'était un monde Qui s'était effacé !

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire. Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois. Ses lèvres s'entr'ouvraient, et c'était un sourire, Et c'était une voix ;

1. L'n sépulcre blanchi. CL, Eoan- au dehors, paraissent beaux, mais

gile selon saint Mathieu : « Malheur sont, au dedans, pleins d'ossements

à vous, parce que vous êtes sem- et de corruption. ■ (XXIII. 27.) blables ù des sépulcres blanchis, qui,

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Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage, Ces regards adorés dans les miens confondus ; Mon cœur, encor plein d'elle, errait sur son visage, Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle, Entourer de mes bras ce sein vide et glacé, Et j'aurais pu crier : « Qu'as-tu fait, infidèle, Qu'as-tu fait du passé 1 »

Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ; Et je laissai passer cette froide statue En regardant les cieux.

Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère Que ce riant adieu d'un être inanimé.

Eh bien ! qu'importe encore ? 0 nature ! ô ma mère ! En ai-je moins aimé ?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête ; Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché ! Comme le matelot brisé par la tempête, Je m'y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain. Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement : « A cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, Et je l'emporte à Dieu ! »

{Poésies nouvelles.)

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