‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 9 sur 305 · Esclavonne. Synonyme de slave · texte numérisé non relu

Esclavonne. Synonyme de slave

oliant pour les idées abstraites que chez les nations germaniques ; on s'y entend mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres, et ces peuples, comme leurs instituteurs, les Romains, savent seuls pratiquer l'art de la domination.

Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des Romains ; elles ont été civilisées plus tard, et seulement par le christianisme ; elles ont passé immédiatement d'une sorte do barbarie à la société chrétienne ; les temps de la chevalerie, l'esprit du moyen âge sont leurs souvenirs les plus vifs ; et, quoique les savants de ces pays aient étudié les auteurs grecs et latins, plus même que ne l'ont fait les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est, d'une couleur ancienne plutôt qu'antique ^ ; leur imagination se plaît dans les vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des guerriers, des sorcières et des revenants ; et les mystères d'une nature rêveuse et solitaire forment le principal charme de leurs poésies.

L'analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait être méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitution leur assure, il est vrai, parmi ces nations, une supériorité décidée ; néanmoins les mêmes traits de caractère se retrouvent constamment ^ parmi les divers peuples d'origine germanique. L'indépendance et la loyauté signalèrent de tout temps ces peuples ; ils ont été toujours bons et fidèles, et c'est à cause de cela même peut-être que leurs écrits portent une empreinte de mélancolie ; car il arrive souvent aux nations, comme aux individus, de souffrir pour leurs vertus.

La civilisation des Esclavons ^ ayant été plus moderne et plus précipitée que celle des autres peuples, on voit plutôt en eux jusqu'à présent l'imitation que l'originalité : ce qu'ils ont d'européen est français ; ce qu'ils ont d'asiatique est trop peu développé pour que leurs écrivains puissent encore manifester le véritable caractère qui leur serait naturel. Il n'y a donc dans l'Europe littéraire que deux grandes divisions très marquées : la littérature imitée des anciens, et celle qui doit sa naissance à l'esprit du moyen âge ; la littérature qui, dans

1. Antique. Dans le sens de clos- 2. ConslammenL 'Invariablement

sique. ' 3. Esclavons. Cf. p. S, n. 1.

iO LE XIX' SIÈCLE PAR LES TEXTES

son origine, a reçu du paganisme sa couleur et son charme, et la littératiu-e dont l'impulsion et le développement appartiennent à une religion essentiellement spiritualiste.

On pourrait dire avec raison que les Français et les Allemands sont aux deux extrémités de la chaîne morale, puisque les uns considèrent les objets extérieurs comme le mobile de toutes les idées, et les autres, les idées comme le mobile de toutes les impressions. Ces deux nations cependant s'accordent assez bien sous les rapports sociaux ; mais il n'en est point de plus opposées dans leur système littéraire et philosophique. L'Allemagne intellectuelle n'est presque pas connue de la France ; bien peu d'hommes de lettres parmi nous s'en sont occupés. Il est vrai qu'un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agréable légèreté qui fait prononcer sur ce qu'on ignore peut avoir de l'élégance quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui ne convient qu'aux livres ; les Français ont quelquefois aussi celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu'à la conversation ; et nous avons tellement épuisé tout ce qui est superficiel, que, même pour la grâce, et surtout pour la variété, il faudrait, ce me semble, essayer d'un peu plus de profondeur.

J'ai donc cru qu'il pouvait y avoir quelques avantages à faire connaître le pays de l'Europe où l'étude et la méditation ont été portées si loin, qu'on peut le considérer comme la patrie de la pensée. Les réflexions que le pays et les livres m'ont suggérées seront partagées en quatre sections : la première traitera de l'Allemagne et des mœurs des Allemands ; la seconde, de la littérature et des arts ; la troisième, de la philosophie et de la morale ; la quatrième, de la religion et de l'enthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement les uns avec les autres. Le caractère national influe sur la littérature ; la littérature et la philosophie sur la religion ; et l'ensemble seul peut faire connaître en entier chaque partie ; mais il fallait cependant se soumettre à une division apparente, pour rassembler à la fin tous les rayons dans le même foyer.

Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en philosophie, des opinions étrangères à celles qui

régnent en France ; mais soit qu'elles paraissent justes ou non, soit qu'on les adopte ou qu'on les combatte, elles donnent toujours à penser. « Car nous n'en sommes pas, j'ima- » gine, à vouloir élever autour de la France littéraire la » grande muraille de la Chine pour empêcher les idées du » dehors d'y pénétrer '. »

Il est impossble que les écrivains allemands, ces hommes les plus instruits et les plus méditatifs de l'Europe, ne méritent pas qu'on accorde un moment d'attention à leur littérature et à leur philosoplùe. On oppose à l'une qu'elle n'est pas de bon goût, et à l'autre qu'elle est pleine de folies. Il se pourrait qu'une littérature ne fût pas conforme à notre législation du bon goût et qu'elle contînt des idées nouvelles dont nous puissions nous enrichir, en les modifiant à notre manière. C'est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire que l'esprit français lui-même a besoin maintenant d'être renouvelé par une sève plus vigoureuse'; et, comme l'élégance de la société . nous préservera toujours de certaines fautes, il importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.

Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu'il est toujours agréable de prononcer, même au hasard ; mais peut-on de bonne foi se persuader que des écrivains d'une érudition immense, et qui connaissent toas les livres français aussi bien que nous-mêmes, s'occupent depuis vingt années de pures absurdités ?

Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d'impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l'inquisition pour avoir dit que la terre tournait ; et, dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui diffèrent de l'esprit dominant, quel qu'il soit, scandalisent toujours le vulgaire : l'étude et l'examen peuvent seuls

1. Les guillemets indiquent que cette phrase avait été supprimée par

les censeurs.

donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d'acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même celles qu'on a ; car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme à des vérités, mais comme au pouvoir ; et c'est ainsi que la raison humaine s'habitue à la servitude dans le champ même de la littérature et de la philosophie.

{L'Allemagne, Observations générales.)

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