‹ Le 9 Thermider; d'après les document a d'archives et les mémoiresChapitre 22 sur 22 · LA FIN DU DRAMK · texte numérisé non relu

LA FIN DU DRAMK

portèrent à côté de Couthon. Ils déchirèrent la manche droite et le dos de sa redingote. « Oui, Robespierre, fit l'un d'eux en le regardant fixement, il est un Etre suprême. » Vers cinq heures du matin, on emporta Couthon à l'hospice de l'Humanité où le fameux chirurgien DesauU le pansa et le plaça dans la salle des opérations, d'où il sortit •bientôt, car le Comité de Salut public le réclamait (i). Egalement au petit jour, on porta Robespierre au Pavillon de Flore. Le cortège s'arrêta un instant au pied du grand escalier. Des curieux s'approchèrent. Maximilien tenait son bras droit sur son visage pour le cacher. Un de ceux qui étaient à côté de lui le leva : « Il n'est pas mort, dit-il, car il est encore chaud. — Ne voilà-t-il pas un beau roi? fît un autre. — Quand ce serait le corps de César, pourquoi ne pas l'avoir jeté à la voirie, répliqua un troisième. » Mais les porteurs écartèrent les curieux. Ils ne voulaient pas qu'on touche à Robespierre et ceux qui soulevaient les pieds recommandèrent à ceux qui portaient la tête de la tenir élevée pour lui conserver le peu de vie qui lui restait (2). On plaça le moribond, qui paraissait souffrir atrocement sur une grande table recouverte d'un tapis vert, et on lui donna pour oreiller une boîte remplie de morceaux de pain de munitions moisi. Sans souliers, ses bas de coton tombant sur les talons, ses culottes de nankin déboutonnées, sa chemise ensanglantée, son habit déchiré et souillé, il n'avait plus rien du Robespierre frisé et petit maître qui était entré fièrement la veille au matin à la Convention.

La séance de nuit se prolongeait encore.

— Le lâche Robespierre est là, annonça le président Charlier, à qui on venait d'apprendre l'arrivée du tyran abattu. Vous ne voulez pas qu'il entre? — Non! non! cria la Convention tout d'une voix. » Et Thuriot s'écria : « Le

(1) Hainel. Histoire de Robespierre, III, 793.

(2) Tous ces détails sont empruntés à la L-urieuse brochure contemporaine : Derniers instants de Robespierre et de sa faction du 9 au 10 Thermidor.

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cadavre d'un tyran ne peut que porter tapeste. La place qui est marquée pour lui et ses complices, c'est la place de la Révolution (i). » On laissa donc Robespierre dans la salle d'audience du Pavillon du Comité. Il respirait à grand bruit et, dans les convulsions musculaires qui l'agitaient, il attira à lui un sac de peau où était inscrite la marque du Grand Monarque et en essuya le sang qui coulait de sa blessure. Il releva alors la tête, appuyé sur son coude gauche, et saisissant de la main droite deux petits morceaux de papier, il en étancha ses plaies. Parmi ceux qui l'avaient amené, il y avait un pompier et un canonnier qui ne cessaient de lui parler. Ils avaient toujours quelque mot plaisant à lui adresser. L'un disait : « Sire, il me semble que Votre Majesté souffre. » L'autre : « Eh bien, tu as perdu la parole? Tu n'achèves pas ta motion, elle était si bien commencée. Ah! il faut que je te dise la vérité, tu ua'as bien trompé, scélérat! » On ne tarda pas à amener Saint-Just, Payan et Dumas, garrottés et escortés par des gendarmes. Ils restèrent un bon quart d'heure debout à la porte de la salle. Puis, on les fit asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre : « Retirez-vous, fit un loustic, que ces messieurs vqient le roi dormir sur une table, tout comme un homme. » Saint-Just, la figure abattue, les yeux gros, avança la tête -pour voir Robespierre; Dumas paraissait plongé dans les rêves; Payan souriait d'un air bravache. Dumas dit : « Pourrais-je avoir un verre d'eau, gendarmer » Et Payan, regardant Saint-Just, fit : « Vous pouver en apporter trois, » Il n'y avait d'eau que pour deux. Et il se passa quelque temps avant qu'on apportât le verre de Saint- Just. Tandis qu'il attendait, les yeux fixés sur l'acte constitutionnel affiché dans la salle : « Voilà pourtant mon ouvrage, le gouvernement révolutionnaire aussi. » Le gendarme lui apportait un verre d'eau. Il en but une gorgée et dit : « Merci! » Elie Lacoste ne tarda pas à arriver. Il envoya immédiatement Dumas, Payan et Saint-Just à la

^t) llaïuel. llisloirc lie Robespierre, \l[,~i'yo.

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Conciergerie. Puis, il fit appeler Vergez, officier de santé de ire classe des armées et Marigues, chirurgien-major des grenadiers de la Convention, et leur recommanda de panser Robespierre, afin de le mettre en état d'être puni. Le pansement fut fait vers cinq heures. Marigues lui retira plusieurs dents, les canines, la première molaire et quelques esquilles. Le pansement terminé, les chirurgiens posèrent à Robespierre un bandeau passant sous le menton pour soutenir la mâchoire et coiffèrent d'un linge la partie supérieure de la tête. « Tiens, voilà qu'on pose le diadème à Sa Majesté, fit l'un. — Il est coiffé à la Religieuse, dit un autre. » Robespierre entendait ces propos, il ouvrait fréquemment les yeux. « Pendant tout le temps de son pansement, dit le rapport des chirurgiens, le monstre n'a pas cessé de nous fixer sans prononcer un mot (i). » L'appareil appliqué, on le recoucha sur la table, toujours la boite sous la tête. « Elle te servira d'oreiller, disait-on, en attendant que tu ailles faire un tour à la petite fenêtre. » A neuf heures du matin, on apporta sur un brancard Couthon et le municipal Gobeau. Ils demeurèrent sous la garde des citoyens qui les avaient amenés, jusqu'à ce qu'à dix heures du matin, un arrêté de Billaud-Varennes, Barère et Collot d'Herbois enjoignit de transporter les trois blessés à la Conciergerie (2). A ce moment, Robespierre s'était glissé en bas de la table et s'était assis dans un fauteuil (3j. On le porta de la sorte jusqu'au Palais. Là, il fut mis au .secret en attendant l'instant de paraître à l'audience. Robespierre demandait au geôlier une plume et de l'encre. « Qu'en veux-tu faire, dit l'homme? Vas-tu écrire à ton Etre Suprême? » Les Comités ne se souciaient pas qu'il écrivit (4I. L'audience fut très courte. Des prévenus hors la

(1) Courtois. Rapport. 202. — Rapport des officiers de santé sur les pansements des blessures de Robespierre aine et son transport à la Conciergerie.

(2) Courtois. Papiers de Robespierre. II, p. 71. (3] Id.ibid.

(4) Barras. Mémoires, I, 196. — Sirey. Le Tribunal révolutionnaire.

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Ordre d'exécution envoyé à l'Accusateur public le 10 T/icrmidor an II, à 2 h. 1 1 i de Vaprès-niidi.

(Archives Nationales!

loi devaient être exécutés sur la simple constatation Je leur identité. Au fur et à mesure qu'on les amenait à la harre, on les présentait aux témoins. Fouquier-Tinville. à l'audience du matin, requit l'application de la loi contre Maximilien, Saint-Just, Couthon, Dumas, Payan, Hanriot, Lavalette,

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Vivier et quelques autres municipaux (i). On prétendit qu'il s'était abstenu volontairement de requérir contre Fleuriot- Lescot qui était son ami intime. Plus tard il qualifia cette induction de « misérable ». Lieudon qui tenait la seconde audience, avait requis pour cette seule raison contre Fleuriot, Robespierre jeune et les autres municipaux. A cinq heures et demie sonnant à l'horloge, on fit monter les vingt-deux condamnés dans quatre charrettes. Les deux Robespierre, Gouthon, Hanriot, Payan et Fleuriot- Lescot, étaient dans la dernière. Les geôliers voulaient coucher les blessés sur des matelas. « Non, non, pas de matelas! le bois de la charrette est bien assez bon. pour ces coquins-là, répliqua l'un des conducteurs et, pour soutenir les quatre blessés, les valets du bourreau les attachèrent aux ridelles. »

Ceux t^ui virent passer le cortège remarquèrent que la figure de Robespierre était tuméfiée et qu'il laissait retomber la tête sur sa poitrine. « Ses compagnons, plus ou moins défigurés, ressemblaient à des bétes féroces prises au piège et dont on n'avait pu se rendre maître sans les mutiler. Robespierre jeune était dans un tremblement nerveux, occasionné par les douleurs cuisantes que sa fracture à la cuisse lui faisait éprouver. Le visage d'Hanriot ne présentait qu'une horrible blessure II avait pour tout vêtement une chemise et un pantalon couverts de boue et de sang. Tel il avait paru, sauf les blessures du visage, lorsqu'il sortit de Saint-Firmin, le dimanche de septembre, après avoir égorgé tous les prêtres qui y étaient renfermés (2). »

Par les rues, la foule était innombrable. Des chants d'allégresse, des applaudissements, des cris : « A bas le tyran! Vive la République! » Des imprécations de tout genre retentissaient sur la route qui menait à l'échafaud. Cette foule grondante, ivre d'une joie malsaine, arrêta les

(1) Campardon. llisiviie du Tribunal léioliUionnaiie, II, 269. Réponse de Fouquicr-Tinvillc.

2) LeblaiU'. Vies, 16. — Duval. Sonrcriirf ihci miiloritns, p. 2VJ.

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charrettes devant la maison Duplay dont tous les habitants étaient à cette heure dans les prisons. Un enfant alla chercher du sang chez un boucher, et arrosa, avec un balai, la porte de cette maison que Maximilien avait tant de fois franchie en triomphateur. Alors, Robespierre ferma les yeux avec un frisson. Plus loin, une femme dont la loi de prairial avait pris les enfants, grimpa sur les roues de la charrette et l'apostropha : « Va, scélérat, descends au.x enfers avec les malédictions de toutes les épouses et de toutes les mères de famille! v

Il était à peu près sept heures et demie quand on arriva au pied de l'échafaud. Gouthon fut exécuté le premier. Puis Robespierre jeune et Hanriot, ensuite les douze municipaux, Vivier, Lavalette. Robespierre devait être exécuté le dernier après Payan, Dumas et Fleuriot. Mais, comme il était tombé plusieurs fois en défaillance pendant la marche, et qu'en voyant exécuter son frère, il avait perdu connaissance, on lui donna le tour de Fleuriot-Lescot. « Le bourreau, après l'avoir attaché à la planche et avant de lui faire faire bascule, arracha brusquement l'appareil mis sur sa blessure. Il poussa un rugissement semblable à celui du tigre mourant, qui fut entendu des extrémités de la place. Fleuriot-Lescot fut exécuté le dernier (i). »

La répression ne s'arrêta pas là. Le 1 1 Thermidor, soi.vante-di.x complices de la rébellion de la Commune périrent sur le même échafaud. Le lendemain, dans la dernière séance du Tribunal révolutionnaire, on en èondamna doure. Coffinhal ne fut arrête que le 17 Thermidor, livré par un ami auquel il avait demandé l'hospitalité. Il était à demi mort de fatigue, de faim et de soif. Il comparut le 18 au Tribunal criminel qui le livra à l'exécuteur. Ce fut au milieu des huées que la charrette arriva place de la Révolution. Parodiant son mot habituel, quand il interrompait les accusés dans leur défense, le peuple lui criait :

(1) Duval. SoKfenirs thermidoriens, p. 253.

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« Coftinhal! Goftïnhall Tu n'as pas la parole (il. » Tous ceux qui de près ou de loin touchaient à Robespierre ou à ceux que la Convention avait confondus avec lui dans la même proscription furent incarcérés 12). En prison toute la maison Duplay qui n'en sortit qu'en Thermidor de Tan III, en prison Duplay, son fils, Simon la jambe de bois. En prison M™^ Duplay, qui y fut pendue. En prison ses filles. En prison Éléonore. En prison M""^ Lebas, qui attendit de longs jours avant de pouvoir aller pleurer sur la tombe que les fossoyeurs Quatremains avait creusée pour son mari au cimetière Saint- Paul. En prison Charlotte Robespierre, en prison tous les Lebas, tous les Vaugeois, Laviron, Deschamps, cependant que les complaintes populaires chansonnaient le vaincu :

L'infâme Robespierre, Du peuple l'ennemi, A mordu la poussière Et son règne est fini.

Et, mais oui-da, Voilà le sort de tous ces traitres-là!

Et, mais oui-da, \'oilà le sort de tous ces traîtres-là? {'})

(1) Campai'doii. Le Tribunal Rerolutioiiuaire, \, 4."{n.

^2 Les Robespierristes furent enterrés au cimelière des Erranci-. l'ue du Rocher. Leur fosse fut creusée au nord du cimelière, le longdu mur de l'ancien chemin de ronde de Clichy. Les frais de transports s'élevèrent à 193 livres et l'on donna 7 livres de pourboii-e aux fossoyeurs. Quand plus tard, le cimetière fut fermé et vendu on établit sur son emplacement un bal public.

i:!"» Archives Nationales D .X.XXVHI 5.

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