‹ Le babillardChapitre 113 sur 356 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

LE MARQUIS

Grand Dieu ! la singulière et fatale aventure !

Mais elle n’est pas vraie, on vient de t’abuser:

La personne qu’il aime et qu’il doit épouser Est brillante d’attraits, mais d’esprit dépourvue ; C’est ainsi que lui-même il l’a peinte à ma vue :

Et celle que j’adore est accomplie en tout,

A l’extrême beauté joint l’esprit et le goût.

J’ignore quel portrait il a fait de sa belle.

S’il vous l’a peinte sotte, ou bien spirituelle :

Mais je suis bien instruit, et par mes propres yeux, Que celle qu’il épouse, et qui loge en ces lieux,

Est justement la même à qui votre émissaire A porté vingt billets, gages d’un feu sincère.

C'est la fille en un mot de monsieur de Forlis ;

Et j’en ai pour garant tous les gens du logis.

LE MARQUIS

Je n’en puis plus douter, et ce nom seul m’éclaire ; Mon esprit à présent débrouille le mystère.

Le baron, pour bêtise et pour stupidité Aura pris son air simple et sa timidité:

Elle est d’un naturel qui se livre avec crainte ;

Cet effroi s’est accru par la dure contrainte De former un lien qui force son penchant.

Et par l’effort de taire un si cruel tourment.

Oui, le chagrin secret de voir tromper sa flamme,

Et j’aime à m’en flatter, a jeté dans son âme Ce morne abattement, cette sombre froideur.

Qui choquent le baron, et causent son erreur.

Dans mon vif désespoir j’ai du moins l’avantage De penser qu’aujourd’hui sa tristesse est l’ouvrage Et le garant flatteur de son amour pour moi,

Et qu’à regret d’un père elle subit la loi.

Cette grande douleur qui console la vôtre Ne l’empêchera pas d’en épouser un autre.

LE MARQUIS

Il est vrai, j’en frémis : c’est un bien sans effet.

L'HOMME DU JOUR

Sa funeste douceur ajoute à mon regret ;

Et d’un feu mutuel la flatteuse assurance

Est un nouveau malheur quand on perd l'espérance.

Se voir ravir un cœur plein d’un tendre retour,

C'est de tous les revers le plus grand en amour ;

Et se voir enlever ce trésor qu’on adore Par la main d’un ami qui lui-même l’ignore,

Y met encor le comble, et le rend plus affreux !

Je me plaignais tantôt de mon sort rigoureux,

Quand mes soins ne pouvaient découvrir sa demeure. J’aurais beaucoup mieux fait de craindre et de fuir Où je devais apprendre un secret si cruel. [l’heure Pour moi sa découverte est un arrêt mortel:

Je serais trop heureux d’être dans l’ignorance.

Et du baron du moins j’aurais la confidence.

Je pourrais dans son sein épancher ma douleur.

Hélas ! j’ai tout perdu jusqu’à cette douceur.

Quel état violent ! O ciel ! Que dois-je faire?

Dois-je fuir ou rester ? m’expliquer ou me taire ?

Que dirai-je au baron? Pourrai-je l’aborder ?

Ah ! d'avance mon cœur se sent intimider.

Je 11e pourrai jamais soutenir sa présence;

Mon trouble... juste Dieu! je le vois qui s’avance.

(Champagne sort.)

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