‹ Le babillardChapitre 127 sur 356 · ACTE II, SCENE X · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE X

LE BARON

Je suis vraiment charmé que ce nœud nous assemble

M. DE FORLIS.

Tu me fais cet aveu d’un air bien glacial !

Je suis très-éloigné du cérémonial ;

Mais je veux qu’un ami, quand il me voit, s’épanche Et me marque une joie aussi vive (que franche.

Dix ans de connaissance ont ôté de mon prix,

Et ta vertu n’est pas d’accueillir des amis ;

La mienne est, par bonheur, d’avoir de l’indulgence.

LE BARON

Pardon, mais je me vois dans une circonstance Qui, malgré moi, monsieur, me force à vous quitter. Je vous laisse le maître, et je cours m’acquitter D’un devoir..,

Quand j’arrive !...

LE BARON

Il est indispensable.

M. DE FORLIS.

Celui d’être avec moi me paraît préférable,

Et j’ai besoin de toi pour tout le jour entier :

Si c’est une corvée, il la faut essuyer.

LE BARON

J’ai trente affaires.

M. DE FORLIS.

Va, trente de ces affaires Ne doivent pas tenir contre deux nécessaires.

LE BARON

Je ne puis différer, et j’ai promis d’honneur.

H. DE FORLIS.

De ces promesses-là je connais la valeur.

LE BARON

Ce sont de vrais devoirs.

M. DE FORLIS.

Tiens, je vais en six phrases Te peindre ces devoirs qu’ici tu nous emphases.

Aller d’abord montrer aux yeux de tout Paris La dorure et l’éclat d’un nouveau vis-à-vis;

L’IIOMME DU JOUR

Eclabousser vingt fois la pauvre infanterie,

Qui se sauve, en jurant, de la cavalerie ;

De toilette en toilette aller faire sa cour,

Apprendre et débiter la nouvelle du jour;

Puis au Palais-Royal joindre un cercle agréable,

Et lier pour le soir une partie aimable;

Ne boire à ton dîner que de l’eau seulement,

Pour sabler du champagne à souper largement ; Faire l’après-midi mille dépenses folles,

En deux médiateurs perdre huit cents pistoles ;

Sur une tabatière, ou bien sur des habits,

Dire ton sentiment, et ton sublime avis ;

Conduire à l’Opéra la duchesse indolente;

Médire ou bien broder avec la présidente ;

Avec le commandeur parler chasse et chevaux ; Chez le petit marquis découper des oiseaux :

Voilà le pian exact de ta journée entière,

Tes devoirs importants, et ta plus grave affaire.

LE BARON

Monsieur le gouverneur, vous nous blâmez à tort : On ne vit point ici comme dans votre fort.

Nous devons y plier sous le joug de l'usage :

Ce qui paraît frivole est dans le fond très-sage. Tous ces aimables riens qu’on nomme amusement Forment cet heureux cercle et cet enchaînement De qui le mouvement journalier et rapide Nous fait, par 1 agréable, arriver au solide.

C’est par eux que l’on fait les grandes baisons, Qu’on acquiert les amis et les protections ;

Au sein des jeux riants on perce les mystères ;

Le plaisir est le nœud des plus grandes affaires; Le succès en dépend, tout y va, tout y tient,

Et c'est en badinant que la faveur s’obtient.

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