SCÈNE I. — DÉLIANTE, M. DE FORLIS
CÉLIANTE.
Vous êtes, je le vois, mécontent de mon frère, Monsieur?
M. DE FORLIS.
Je suis trop franc pour dire le contraire : Sans un motif secret qui pour lui m’attendrit,
Je ferais hautement éclater mon dépit;
Eh je n’en eus jamais une si juste cause.
CÉLIANTE.
Et ! quel nouveau sujet, monsieur, vous indispose ?
M. DE FORLIS.
Tout ce qui peut blesser un ami tel que moi.
Je le suis au concert, j’entre, et je l’aperçoi.
Jusqu’à lui je pénètre à travers la cohue.
Mon abord l’embarrasse; à peine il me salue.
Je lui parle, il se trouble, il répond à demi,
Et je le vois enfin rougir de son ami.
Je sens qu’il me regarde, en son impertinence,
Comme un provincial dont il craint la présence.
L'HOMME DU JOUR
Au milieu clu grand monde il me croit déplacé ;
Et dans le même temps qu’il est pour moi glacé,
Il se montre attentif, il fait cent politesses A des originaux de toutes les espèces.
Auprès d’eux tour à tour on le voit empressé ;
Et le plus ridicule est le plus caressé.
CÉLI ANTE
Je voudrais excuser un proc dé semblable,
Mais je sens qu’envors vous mon frère est trop coupable.
M. D E for l i s.
Aux usages reçus s’il a trop obéi,
Quelques instants après le sort l’en a puni :
Ce violon divin, et qui se voit l’idole De Paris qui le court, a manqué de parole ;
L’opulent financier qui tout fier l’attendait,
Et chez qui, sans mentir, toute la France était,
Comme un arrêt mortel apprend cette nouvelle.
Le concert est rompu ; l’aventure est cruelle ;
C’est un coup dont il est si fort humilié,
Qu’il en paraît moins fat, mais plus sot de moitié :
11 voit fuir les trois quarts des spectateurs qui pestent; La fureur de jouer vient saisir ceux qui restent.
Pour vingt jeux différents vingt autels sont dressés Les sacrificateurs en ordre sont placés.
Les monts d’or étalés sont offerts en victimes.
Du dieu qui les reçoit les mains sont des abîmes,
Par qui dans un moment tout se voit englouti :
Un seul particulier, dans une après-midi,
Perd des sommes d’argent qui forment des rivières,
Et feraient subsister dix familles entières.
Le baron, qui se laisse emporter au courant,
Malgré tous mes efforts suit alors le torrent:
En dépit je le quitte et cours pour mon affaire ; Ensuite je reviens dans le moment contraire Que par un as fatal il se voit égorgé ;
11 perd, outre l’argent dont il était chargé,
Plus de neuf cents louis joués sur sa parole :
Mais il cède en héros au revers qui l’immole ;
Sous un front calme il sait déguiser sa douleur,