SCÈNE II. — LE BARON, MONTVAL
MONTVAL, au fond du théâtre.
Nous avons pris tous quatre une peine inutile,
Nous n’avons pas trouvé le père de Lucile.
CHAMPAGNE
Monsieur, le voilà seul; parlons bas, il écrit.
MONTVAL
Il se plaint; écoutons, j’en ferai mon profit.
LE BARON
Riche auteur de Mérope , ah ! je te porte envie.
Les bons vers, sans efforts, coulent de ton génie,
Et je ne puis avoir, dans mes vœux impuissants, Même la faculté d’en faire de méchants.
La nature aujourd’hui n’est pas en tout avare;
L’art des vers est commun, si le génie est rare.
Je ne demande au ciel, pour unique présent,
Que la fécondité des rimeurs d’à présent.
On ne peut pas former un souhait plus modeste :
Qu’il m’accorde la rime, et garde tout le reste ;
Que je fasse des vers, n’importe qu’ils soient plats. Mais j’ai beau le prier, il ne m’écoute pas.
MONTVAL
Bon ; voilà qui m’apprend au vrai sa maladie.
LE MÉDECIN PAR OCCASION
CHAMPAGNE
Le genre en est plaisant; permettez que j’en rie.
Ah! la rime le tient : je plains son embarras,
Car je me suis trouvé quelquefois dans le cas.
LE BARON
J’ai beau ronger mes doigts, j’ai beau même les mordre. Raturer, déchirer, mettre tout en désordre,
Renverser et briser les meubles innocents,
Et, pour trouver la rime, écraser le bon sens; de n’en ai, pour tout prix, que la douleur secrète D’extravaguer beaucoup, sans devenir poète.
O ciel! puisque de toi je ne puis obtenir Le pouvoir de rimer, ôte-m’en le désir;
Ce désir malheureux, qui sans fruit me consume.
CHAMPAGNE
Éloignons-nous ; je crains sa fureur qui s’allume.
LE BARON
Ma raison, ce matin, l’avait su réprimer;
Ce funeste recueil vient de le rallumer.
Grands et petits, la cour, la ville et la province,
Toute la France, enfin, a rimé pour son prince : Malheureux! moi tout seul, pour lui je n’ai rien fait; Moi qui suis, dans le cœur, son plus zélé sujet ! Depuis huit mois entiers que cette ardeur m’agite,
Je n’ai pu mettre au jour un seul quatrain de suite,
Et les vers que je fais sont tout estropiés :
L’un est court d’une jambe et l’autre a quinze pieds. Telle est la cruauté de ma barbare étoile ;
Aux yeux de tous encore il faut que je la voile.
Je ne puis, dans ma peine, avoir un confident,
Et je suis obligé de m’enterrer vivant,
Dans la peur que quelqu’un ne pénètre ma honte.
Un mal si ridicule, et qu’aucun frein ne dompte,
Me peint tous les objets des plus noires couleurs.
11 me plonge aujourd’hui dans de telles fureurs,
Que je suis sur le point de me battre moi-même;
Et malheur mille fois, dans mon dépit extrême, Malheur aux importuns qui se présenteront!
(il se lève avec foreur.)