ACTION DES DIVERS AGENTS QI
Une culture de Bactériophage (anti-dysentérique) en eau physiologique (i) est répartie dans quatre tubes : un, reste comme témoin, le second est additionné de 1/200 de bichlorure de mercure, le troisième de i/ioo de sulfate de cuivre, le quatrième de i/ioo d'acide phénique. Après trois jours de contact le Bactériophage est encore vivant dans tous les tubes. Après quatre jours il est tué dans les tubes additionnés de bichlorure de mercure et de sulfate de cuivre. Après sept jours dans le tube qui a reçu l'acide phénique. Il reste naturellement vivant dans le tube témoin.
Il n'est pas tué par un séjour d'une semaine dans un liquide saturé d'essence de thym ou de girofle, mais son action lytique ne peut s'y manifester. Il en est de même dans les milieux contenant du chloroforme ou du fluorure de sodium (Bablet).
Eliava et PozERSKi ont déterminé avec précision les limites mortelles, en 24 h., des concentrations en H et OH libres : la zone compatible avec la vie est comprise entre 2,5 Ph et 8,54 Ph? ce qui correspond environ à un acide t/i6o N et à une base 1/260 N, quel que soit l'acide ou l'alcali essayé.
Il est difficile d'établir une comparaison avec les limites de résistance des autres microbes, l'ultramicrobe bactériophage étant encore le seul pour lequel semblable détermination ait été faite (2).
L'action de la glycérine est extrêmement intéressante. Le Bactériophage reste vivant pendant au moins deux ans dans un liquide composé par parties égales de glycérine et de bouillon ou d'eau physiologique. Une émulsion de bactéries dans un tel milieu, milieu
(i) Le bouilloQ ne convient pas à cause des précipités qui se forment lors de l'addition de certains antiseptiques ; ce qui peut fausser totalement les résultats.
(2) Je citerai à titre d'exemple les données suivantes qui se rapportent, non pas à la zone de vie, mais à la zone de croissaoci.
G. Dernby (Ann, Institut Pasfeur, avril 1921, p. 277) donne les chiffres suivants :
Staphylocoque 4>8-8,i Ph
B. subtilis /^, 5-8,5 Ph
B. proteus 4>4-8,4 Ph
B. côli 4,4-7>8 P"
L'ultramicrobe bactériophage est donc extrêmement sensible à l'action des bases et des acides puisque sa limite mortelle d'alcalinité est la même que la limite de croissance des bactéries ordinaires, sa limite mortelle d'acidité n'en est pas très éloignée: il est doDC plus sensible (jue les bactérres aux concentrations en ions libres H et OH. Autre preuve qu'il s'agit d'un être vivant.
9 2 LE BAGTÉRIOPHAGE
dans lequel ces bactéries ne peuvent se reproduire, est lysée d'une manière aussi parfaite qu*en bouillon ordinaire ; pourtant la glycérine à plus forte concentration détruit Tultramicrobe bactériophage. Bablet a en effet montré qu'il est tué par le contact prolongé pendant six jours de un demi-centimètre cube de culture du Bactériophage dans 9 cm' 1/2 de glycérine. C'est le cas de rappeler que la glycérine constitue le meilleur liquide de conservation pour les toxines et les diastases. Les autres ultramicrobes connus résistent en général à l'action de la glycérine.
Nous venons de voir qu'une émulsion en milieu glycérine était lysée par le Bactériophage, comme toujours la culture lysée est devenue une culture de Bactériophage. Si nous laissons s'évaporer très lentement une telle culture à la température ordinaire nous aurons finalement un culot composé de glycérine, toute Teau se sera évaporée; dans de telles conditions le Bactériophage reste vivant dans ce culot de glycérine : il s'est accoutumé, tandis qu'il est tué si on le transporte directement d'une culture en bouillon dans de la glycérine concentrée. On connaît de nombreux faits d'accoutumance de microbes aux antiseptiques : l'accoutumance est l'apanage exclusif des êtres vivants.
Eliava et PozERSKi ont montré que les sels de quinine neutres étaient antiseptiques pour l'ultramicrobe bactériophage qui est tué en 3o minutes dans une solution à 3 0/0, en quelques heures dans une solution à i 0/0. Le chlorhydrate d'émétine et la saponine aux mêmes concentrations restent sans action. Cette action antiseptique de la quinine est assez singulière vis-à-vis d'un germe par ailleurs aussi résistaïjt à l'action des antiseptiques. On ne peut en déduire que le Bactériophage soit un protozoaire car la quinine jouit de propriétés antiseptiques vis-à-vis de plusieurs espèces bactériennes ; par contre elle n'a aucune action sur les diastases et les toxines.
Si l'on traite une culture par l'acétone on obtient un précipité formé par les matières albuminoïdes du bouillon qui entraîne les germes bactériophages, dont la plupart sont d'ailleurs, détruits. L'ultramicrobe bactériophage se comporte en cela comme les bactéries sporulées qu'on retrouve vivantes dans le précipité. Je signalerai à ce propos une assez curieuse observation : on considère ordinairement l'acétone comme un liquide stérile, il n'en est rien car j'ai constaté que des nombreux flacons d'acétone étaient contaminés par B, subtilis.
L'alcool donne le même précipité, mais l'ultramicrobe bactérie-
UNICITÉ DU BACTÉRIOPHÀGE 98
phage, contrairement à ce qui se passe pour rultraniicrobe de la mosaïque du tabac, est tué en moins de 48 h. dans Talcool à 90". Ce précipité, comme nous le verrons, renferme les produits de sécrétion du Bactériophage.
UNICITÉ DU BACTÉRIOPHAGE
J'ai exposé en détail au cours des chapitres précédents diverses expériences qui montrent que, quelle que soit la bactérie attaquée, Tultramicrobe qui attaque appartient toujours à la même espèce; nous en retrouverons d'autres dans un instant. Je me bornerai donc ici à grouper ces expériences :
I® Une même souche du Bactériophage attaque généralement plusieurs espèces bactériennes à la fois.
2^ Une souche du Bactériophage, entretenue au cours d'un millier de passages in vitro^ toujours aux dépens d'une même bactérie, le bacille dysentérique de Shiga, attaque le bacille typhique et B, coli.
Nous avons vu également qu'un Bactériophage actif pour le Staphylocoque et entretenu pendant plus de cent passages consécutifs aux dépens du Staphylocoque, possède encore la virulence pour le bacille dysentérique. Ces deux espèces bactériennes sont tellement éloignées que l'action croisée constitue un argument irréfutable en faveur de l'unicité du Bactériophage.
3° Le sérum antibactériophage, dont nous allons passer en revue dans un instant les propriétés, contient une sensibilisatrice spécifique pour le Bactériophage, comme le montre la réaction de fixation du complément de Bordet-Gengou et cette sensibilisatrice est la même pour toutes les souches de Bactériophage : un Bactériophage antidysentérique, ' un Bactériophage anti-pesteux provenant de l'homme, un Bactériophage anti-pesteux provenant du rat, un Bactériophage anti-barbone provenant du buffle, fixent tous Talexine en présence d'un sérum de lapin traité par des injections répétées de cultures du Bactériophage anti-dysentérique. J'ai choisi à dessein pour cette expérience des souches du Bactériophage n'ayant aucune action croisée in vitro vis-à-vis des différentes bactéries attaquées. La réaction de fixation du complètement est spécifique, quant à la diagnose des espèces.
g4 L£ BAGléRlOPHAGE
Les preuves de l'unicité du Bactériophage sont donc multiples : il n'existe qu'un seul Bactériophage, commun à l'homme et aux animaux, susceptible par accoutumance d'acquérir la virulence visà-vis de toutes les espèces bactériennes.
Comme nous l'avons vu dans les chapitres précédents, l'ultramicrobe bactériophage ne se cultive dans aucun milieu artificiel, c'est un parasite obligé qui ne peut se reproduire que dans des cellules vivantes. C'est d'ailleurs le cas pour tous les ultramicrobes connus, car le seul qui fasse exception, VAstérococcus de la péripneumonie, ne peut plus être considéré comme un ultramicrobe depuis qu'on a reconnu qu'il était parfaitement visible sur préparations colorées : c'est une bactérie de petite taille. Tous les ultramicrobes paraissent être des parasites intracellulaires car les lésions qu'ils produisent sont, pour tous, caractérisées par des inclusions protoplasmiques ou des altérations des noyaux cellulaires. L'ultramicrobe bactériophage ne différerait des autres ultramicrobes connus que par son action élective sur les êtres unicellulaires, les autres sur les organismes pluricellulaires.
Il aurait été d'ailleurs bien étrange que de toutes les cellules vivantes, les bactéries aient été les seules à jouir du privilège de l'immunité absolue, alors que, même avant la découverte du Bactériophage, on connaissait déjà des ultramicrobes assez petits pour les parasiter : certains sont, en diamètre, deux mille fois plus petits qu'une bactérie de grosseur moyenne, soit près de deux milliards de fois en volume. Un de ces ultramicrobes est à une bactérie, ce que la bactérie est à une grosse mouche.
LES LYSINES DU BACTÉRIOPHAGE (i)
Il est évident que l'ultramicrobe bactériophage ne peut dissoudre les bactéries par sa seule présence : il ne peut exercer cette action qu'au moyen de diastases ly tiques.
Dans une culture du Bactériophage, les lysines qui lui ont servi à dissoudre les bactéries doivent rester en solution une fois la lyse
(i) Les expériences rehitives aux lysines ont été exécutées avec la collaboration de G. Eliava.
LES LYSINES DU BAGTEEIIOPHÀGE ' 96
terminée; d'un autre côté, Tultramicrobe ne résiste pas au traitement par l'alcool. Il nous suffit donc, pour obtenir les lysines, de faire subir à la culture du Bactériophage le traitement classique de séparation des diastases.
Mélangeons un volume de culture du Bactériophage anti-dysentérique avec neuf volumes d'alcool à 96®. Après 48 heures de contact, le précipité qui s*est formé s'étant bien rassemblé, décantons le liquide surnageant. Le précipité, qui renferme les lysines mélangées avec toutes les substances du milieu précipitables par l'alcool, est presqu'enlièrement soluble dans l'eau salée (i).
Exp. Faisons un mélaog'e par parties ég'ales de bouillon et d'une solution du précipité alcoolique^ obtenue en dissolvant ce précipité dans une quantité d'eau salée à 8 pour i.ooo égale au volume de la culture du Bactériophage mise en œuvre. Ajoutons dans ce milieu une quantité de bacilles dysentériques suffisante pour donner un louche faible. D'autre part faisons un témoin renfermant une quantité égale de bacilles dans un milieu composé de moitié bouillon, moitié eau salée. Plaçons à Tétuve à Sy».
Après 24 heures : le témoin est très trouble; le bouillon renfermant la lysine est légèrement louche. L'étalement sur gélose donne dans les deux cas une nappe bacillaire normale.
Après 48 heures le témoin présente le même aspect et l'étalement sur gélose donne une culture en nappe. La culture renfermant la lysine est légèrement louche et les étalements sur gélose ne donnent que des colonies isolées. Un comptage montre qu'il y a vingt-deux fois moins de bacilles vivants dans cette dernière culture que dans la culture témoin.
Après 3 jours l'aspect est le même qu'après 48 heures.
Après 4 jours les bactéries commencent à acquérir la résistance à l'action de la lysine, le milieu se trouble et les étalements sur gélose donnent de nouveau une culture en nappe.
A aucun moment on n'obtient sur la gélose les plages caractéristiques de la présence des ultramicrobes bactériophages et Taction ne se continue pas en série.
Le précipité par l'alcool renferme donc une diastase lytique libre d'ultramicrobes vivants. L'action dissolvante, quoique nette, est faible ; par contre, comme nous allons le voir, la lysine se manifeste par une action opsonique extrêmement puissante.
(i) Les opérations doivent être faites aseptiquement car la fîltration de la solution sur bougie affaiblit considérablement son activité.
96 LE BACTÉRI0PHA6E
POUVOIR OPSONIQUE DES LYSINES
Dans les expériences suivantes le pouvoir opsonique a été recherché par la méthode de Wright et Douglas : on fait un mélange composé de un tiers du liquide dont on recherche le pouvoir opsonique, un tiers d'une émulsion de leucocytes et un tiers d'une émulsion de la bactérie vis-à-vis de laquelle on recherche ce pouvoir. Le mélange est aspiré dans Teffilure d une pipette qui est scellée et placée pendant un quart d'heure dans un bain-marie à 38®; le mélange est ensuite étalé sur lame, coloré et examiné.
Nous avons pris comme réactifs : des leucocytes de cobaye, une culture de Bactériophage anti-SniGA et une émulsion de bacilles dysentériques de Shiga.
Exp. — I. Témoin : leucocytes, bacilles, bouillon ordinaire. 100 leucocytes ont phagocyté 36 bactéries : indice opsonique :z: i.
2. Leucocytes, bacilles, culture du Bactériophage âgée de 2 ans. 100 leucocytes ont phagocyté 692 bactéries ; indice iz: 19,2.