Le baiser de l'enchanteresse; evocation en quatre visions
Je me souviens!... J'étais un éphèbe d'Athènes! Un éphèbe pensif, silencieux et fier.
J'ai connu Phocion, ^schine, Démosthènes, Et sous le Poïkilos je leur parlais, hier!
J'avais seize ans. J'allais souvent au Kéramique Voir les Vierges passer, dans leurs voiles flottants. Leur corps se révélait, souple, sous la tunique, Et je ne croirais point, qu'il y a si longtemps...
Qu'il y a si longtemps — un tel gouffre d'années!
Que sous les hauts platanes verts, je tressaillais
A voir, telle l'Éos aux robes safranées, «
S'avancer une enfant aux grands yeux violets!
Elle me souriait. Elle avait l'air ravie
En me voyant. J'étais son Héros, son Géant...
Et voilà deux mille ans que cette fleur de vie, De jeunesse et d'amour, dort... dort dans le néant 1
J'avais seize ans! Fuyant nos jeux bruyants d'éphèbes, Au pied du Parthénon, souvent, j'allais m'asseoir, Et je pleurais à voir, là-bas, derrière Thèbes, Les grands monts se vêtir de pourpre, dans le soir.
Et mon cœur se gonflait. Je criais aux montagnes, Éperdument, combien j'admirais leur splendeur. Elles étaient un peu mes soeurs et mes compagnes, Et je me sentais grand, d'un peu de leur grandeur!
Un soir que je criais mon extase éperdue, J'eus une vision. Ceint d'un nimbe vermeil Je vis le Dieu venir à moi. Dans l'étendue Ses deux ailes étaient semblables au soleil.
«Poète, cria-t-il. Voix de la Race Humaine, Toi qui parles, le front tourné vers Eleusis, L'Avenir est à toi! Le temps est ton domaine! Dans quel siècle veux-tu ressusciter?... Choisis!»
J'ai crié: «Je veux voir ce que sera l'Hellade (Un pouvoir surhumain me forçait à parler) Alors que trois «dzêtas» diront l'Olympiade...»
Et plus de deux mille ans viennent de s'écouler!
Oh! que le monde est laid! Phoïbos, viens à mon aide! Tu n'as pas écrasé l'Hydre sous ton talon! Cette race brutale est lâche, obscène et laide! Ces hommes ne. sont point mes frères... Apollon!
Où donc est Phocion? Où donc est Démosthènes? L'Acropole est désert! Le Parthénon détruit! Qu'est devenu le peuple aimable et fier d'Athènes? Il fait triste! Il fait froid! Il fait sombre! Il fait nuit!
Les Grecs sont morts ! L'Hellas n'est plus ! Rien ne surnage
De la Nef qui portait l'Idéal radieux!
Et voilà que la Terre appartient à Karthage,
Et voilà que les Juifs nous ont donné des Dieux!
Ah! Puisque je survis, seul, à ce cataclysme, Puisque je me réveille après tant de mille ans,
J'irai, pieusement, vers la Cité de l'Isthme,
Par la voie où marchaient les vierges aux pieds blancs!
Je serai le Poète et je serai le Sage
Semblable aux demi-dieux qui furent autrefois.
Je ressusciterai dans mon rêve leur âge,
Ses grands morts immortels parleront par ma voix.
Et je ferai briller pour ces êtres funèbres, Qu'Hélios, le beau Dieu, n'a jamais visités, Un peu de ton azur, Hellas, en leurs ténèbres, Et de ton marbre blanc, Attique, en leurs Cités!