‹ Le baiser de l'enchanteresse; evocation en quatre visionsChapitre 27 sur 27 · QUATRIEME VISION · texte numérisé non relu

QUATRIEME VISION

Une clairière, devant le temple de Poséidon à Kalaurie. Au fond, étroit et bas, avec de lourdes colonnes doriques, s'élève le temple du dieu. Ce temple est ombragé de pins parasols énormes, entre les troncs rougeâtres et bizarrement contournés desquels flotte l'ombre bleue du crépuscule.

A gauche, un banc de marbre. A droite, une petite chapelle dans laquelle se trouve une statue de Poséidon. Au loin, entre les arbres, on aperçoit l'azur sombre de la mer.

Laïs est seule avec Arètè sa servante.

LAïs, assise Dis, Arètè, suis-je bien laide et bien vieillie? Hélas! si je me suis parfois enorgueillie De ma beauté, les dieux m'en ont punie! Ils ont. Avant l'âge, terni mes yeux, flétri mon front!

ARÈTÈ

Non! vous êtes toujours, et plus que jamais, celle Que les fils d'Hélène proclament la plus belle!

LAÏS

N'est-ce pas, j'étais belle au temps où je lui plus...

Je suis laide à présent, puisqu'il ne m'aime plus!

Depuis bientôt dix mois, sous l'arrêt qui l'exile,

D vit, réfugié dans cette petite île

De Kalaurie; il n'a pas encore daigné

Me parler, me jeter un coup d'œil. Résigné,

Le front indifférent, le regard dans l'espace.

Chaque jour, dans ce bois, à la même heure, il passe;

D entre dans ce temple, invoque Poséidon,

Puis s'en va. Chaque fois, j'implore son pardon...

Je veux lui raconter toute la sombre histoire... Il passe... sans vouloir m'écouter. C'est à croire, Que les Dieux m'ont maudite! D n'est pas naturel Que l'on haïsse ainsi quelqu'un! C'est trop cruel!

ARÈTÈ

Vous devriez quitter Kalaurie et rejoindre Votre fille à Korinthe!

LAÏS

Il passe, sans le moindre Regard! Sans un regard! Un seul! C'est à ne pas Le croire!

ARÈTÈ

Écoutez-moi! Le bonheur est là-bas!

C'est une enfant aimante et douce, et qui n'aspire Qu'à vous chérir!

LAÏS

Tais-toi! Cette enfant, c'est le pire De mes maux, le plus dur de mes tourments fait chair! Je veux l'aimer! Je l'aime! Et son bonheur m'est cher... Mais pour elle j'ai dû donner plus que ma vie! Qu'elle chante, et s'amuse, et joue, et soit ravie... Moi, que je puisse ici souffrir, c'est mon seul vœu! n me semble, parfois, qu'ainsi j'expie un peu! Souffrir, souffrir par lui, me rend moins malheureuse! Par lui, que j'ai perdu!...

ARETE, après un silence

Cette île est dangereuse Pour bien des gens!

LAÏS

Comment? Parle! Hé bien! Que sais-tu?

ARÈTÈ, hésitant Rien!

LAÏS

Parle! Je le veux.

arÈtÈ, après un silence

Hier, un homme vêtu D'une khlamys en poil de chèvres...

LAÏS, l'interrompant

Un sicaire Du nouveau roi macédonien! La chose est claire! Tu sais qu'Antipater a mis sa tête à prix! Parle! Que faisait-il, cet homme?

ARÈTÈ, he'sitant

On l'a surpris Caché dans un bosquet d'orangers, qui domine La maison de Démosthènes... Il a la mine Fûtée et l'air sournois, que l'on prête au fameux Arkhias.

Arkhias! Ce traitre venimeux

Que le Macédonien, quand il veut tuer, lâche Sur sa victime?... Parle! Était-ce bien ce lâche Meurtrier? Arètè! comment sais-tu cela?

arÈtÈ, après un silence C'était bien Arkhias!

LAÏS

Qui l'a dit?

ARÈTÈ

H parla Au vieil Anaxandros, Tyran de Kalaurie, Dont l'intendant m'a tout confié...

LAÏS

Je t'en prie, Dis tout ce que tu sais, et parle vite! D faut A ta lèvre hésitante arracher chaque mot!

ARÈTÈ

Arkhias est venu pour tuer Démosthènes... Désireux d'assouvir enfin de vieilles haines. Son maître a fait savoir au Tyran qu'il voulait Voir périr, sans tarder, l'homme qui lui déplaît. Et que, s'il refusait de se montrer docile A son ordre, il viendrait saccager toute l'île!...

LAÏS

Écoutons!... Entends-tu des voix? Serait-ce lui? Déjà!...

arÈtÈ, regardant au dehors Sous le soleil comme un éclair a lui!

LAÏS

Ce n'est pas un éclair! Vois! c'est un fer de lance Qui brille!

ARÈTÈ

J'aperçois quatre guerriers!

LAÏS

Silence !

Cachons-nous! Ne fais pas de bruit! Prends garde! Chut! {Elles se cachent derrière le tronc trapu d'un chêne, qui se trouve à gauche du temple, tandis qu'Arkhias, accompagné de trois guerriers, apparaît entre les arbres du bois sacre'. Arkhias est un être che'tif: physionomie souriioise et me'fiante. Il parle avec obse'quiosite' aux guerriers qui V accompagnent. Ceux-ci, s' appuient sur de lofigues lances et portent des poignards à la ceinture mais ils S07it dépourvus d'armes défensives. Ce sont trois sombres et brutales figures.)

PREMIER GUERRIER

Voici le temple, enfin!

ARKmAS

Oui! nous sommes au but!

DEUXIEME GUERRIER, s' épOflgeant

Ouf!

ARKHIAS

Comment allons-nous préparer l'embuscade?

SPERKIOS

Cachons-nous là! parmi les arbres!

(// se dirige vers celui derrière lequel Laïs et Arètè sont cache'es.)

ARKHIAS, gui porte une outre sous le bras, la tendant au deuxième soldat

Camarade, Veux-tu boire?

DEUXIÈME SOLDAT, btivant

Merci. Par Ares, ce khios Est bon!

SPERKIOS

Ce chêne est bien placé.

ARKHIAS, l'appelant, au moment oii il arrive près de l'arbre

Hé, Sperkios !...

SPERKIOS

Quoi?

ARKHIAS

Viens ici. Je crois qu'il vaudrait mieux, peut-être Nous cacher dans le temple. On sait qu'il y pénètre Chaque jour, pour prier le Dieu!

PREMIER GUERRIER

Oui!

DEUXIÈME GUERRIER

C'est ainsi!

ARKHIAS

D'abord, nous serons mieux dissimulés qu'ici; Puis, lorsqu'il entrera pour dire sa prière, On pourra le tuer, d'un seul coup, par derrière: Ainsi!

(// fait le geste de donner un coup de poignard dans le dos, sous l'omoplate gauche d'un des soldats. Aux autres^ N'est-ce pas?

PREMIER GUERRIER

Oui!

SPERKIOS

Ce chêne me convient Beaucoup mieux! Et d'abord s'il n'entrait pas?

ARKHIAS

S'il vient, Ce n'est que pour prier le Dieu qui le protège Entre tous, pense-t-il!

SPERKIOS

Hum! C'est un sacrilège!

ARKHIAS, riant Quand Antipater veut, les Dieux veulent en vain! Le plus fort, Sperkios, est le plus Dieu! Du vin? (// lui tend l'outre^

SPERKIOS, buvant Ah! ton vin, Arkhias, brûle, et ronge, et dévore!

PRENHER GUERRIER, buvant

Il fait voir rouge!

DEUXIÈME GUERRIER, buvant

Il fait voir pourpre!

SPERKIOS

Donne encore!

ARKHIAS, mofitrant le temple Entrons là!

PREMIER GUILRRIER, brandissant son glaive

Nous allons le tuer comme un chien!

DEUXIÈME GUERRIER

Moi d'abord!

SPERKIOS

Non! Moi! Par Ares!

{Ils entrent dans le temple) (Laïs et Arètè restent seules visibles.)

LAÏS, bas

Écoute bien!

Tu connais ce pêcheur, dont la hutte s'élève

Près d'un bouquet de pins parasols, sur la grève, A trois stades d'ici?

Je sais!

LAÏS

Cours! Va chez lui!

Dis qu'il me faut sa barque, à tout prix, aujourd'hui, Dans une heure! Le temps est très beau! J'imagine Qu'elle peut traverser la mer... gagner yîîgine?... Va! cours et promets-lui tout ce qu'il voudra! Tout! {Arètè sort et Laïs reste seule^

LAÏS

Pourvu que je me fasse écouter! Mon sang bout! Ma tête brûle! Il faut qu'il s'arrête et m'écoute! Si je pouvais, au moins, savoir par quelle route Il vient... j'irais à lui! Mais chaque jour, il prend Pour traverser les bois un sentier différent! Ah! Je le vois!

(Démosthènes apparaît entre les arbres à droite. Il marche avec lenteur. Il a l'air triste et absorbe' dans ses pensées. Il s'appuie sur un haut bâton^ ■LAÏS, s'avançant vers lui et le suivant, tandis que, sans paraître écouter ce qu'elle dit, il continue à marcher vers le temple Ecoutez-moi! C'est d'une chose

xz Le Baiser

Très grave qu'il s'agit! Ne craignez pas que j'ose Essayer de nouveau de me justifier!

Rien qu'un mot!... Vous avez tort de vous méfier! Votre vie est en jeu!

(// Ta pénétrer dans le temple. Elle l'arrête^ Grâce! Arrêtez!

Ma vie Ne vaut pas tant de pleurs! Je n'ai plus qu'une envie: Oublier!

LAÏS

Oublier?...

DÉMOSTHÈNES

Et je n'oublierai pas, Avant que de son lourd voile noir le trépas N'enveloppe mon front!

(// veut contiîiuer^

LAÏS

Écoutez! Je vous prie D'écouter! Arkhias se trouve à Kalaurie!

DÉMOSTHÈNES

Hé bien! Vous .lui direz de hâter ses apprêts!

LAÏS

Non! non! n'appelez pas la Mort! elle est trop près!

DEMOSTHENES

Qu'elle arrive! Tant mieux si son heure est venue! Je l'attends sans terreur, cette amante inconnue, La seule, qui du moins ne trahisse jamais!...

LAÏS

Ah! vous n'ignorez pas combien je vous aimais!...

{Démosthènes l'interrompt du geste et reprend sa marc lie vers le temple?) Non! non! grâce! écoutez! Une barque attend, prête A vous conduire vers ^gine ou vers la Crète... Vos ennemis...

DÉMOSTHÈNES, l'interrompant Leur haine est fidèle du moins!

LAÏS

Vous leur échapperez. Livrez-vous à mes soins! Suivez-moi! Venez!

DÉMOSTHÈNES

Oui! vers leur poignard, sans doute!

LAÏS

Vous savez que je vous adorais et que toute Mon âme était à vous! Par pitié, laissez-moi Vous expliquer comment tout s'est passé; pourquoi Vous me vîtes aux mains du misérable .^schine, Si soumise...

DEMOSTHENES

Je sais!

LAÏS

Et quelle est l'origine De mon crime!

DÉMOSTHÈNES, l'interrompant Je sais!... On m'a tout dit! Oui, tout! Ce choix affreux de l'un des deux chemins, au bout Desquels la mort guettait votre fille, ou bien l'homme Que vous croyiez aimer...

LAÏS, l interrompant

Hélas! que j'aime comme On n'a jamais aimé!

DÉMOSTHÈNES

J'ai su ce choix affreux.

11 eût été très mal d'hésiter même, entre eux; Votre conduite fut, et sage, et légitime... Sacrifier l'enfant eût été presque un crime! Et chacun l'eût jugé monstrueux en effet! Je vous approuve! oui, vous avez très bien fait! Mais vouz avez tué notre amour. Moi, quand j'aime, Je veux qu'une tendresse exclusive et suprême. Réponde à mon amour! Qu'on m'aime bien ou mal, M'importe peu! Ce que je hais, c'est un rival! Je ne puis pas souffrir, — coupable orgueU peut-être ! —

De> passer le second, d'avoir à reconnaître

Que, dans un cœur de femme ou dans une cité,

Un autre est plus que moi! Qu'un autre a mérité

Plus d'admiration, de tendresse ou d'estime!

Certes, ce sentiment n'a rien de légitime,

Mais on n'est pas toujours maître de ce qu'on sent,

Mais mon esprit l'accepte et mon cœur y consent!

Soyez mère! c'est bien! c'est beau! c'est noble et juste!

C'est profondément doux, infiniment auguste...

Ne soyez pas amante! Il faut faire le choix:

Le cœur ne peut tenir deux amours à la fois!

C'est pourquoi j'ai souffert de vous voir obstinée

A me suivre, pour partager ma destinée!

H est trop tard! Le choix fut fait! Tenez- vous-y!

Chacun vous dit d'ailleurs: Vous avez bien choisi!

LAÏS

C'est toi que j'ai choisi! C'est toi, toi seul que j'aime, Et cette pauvre enfant que j'ignore, à qui même Jamais je n'ai parlé, que jamais je ne vis. L'enfant pour qui j'ai tant souffert, pour qui je fis Ce sacrifice affreux, je ne l'aime pas, elle! Hélas! non! Et pourtant, si l'épreuve mortelle Pouvait recommencer, c'est toi, mon cher amour, Que je sacrifierais encor pour elle, pour Ce pauvre être qui vint ici-bas par ma faute!

C'est le devoir qui parle! Il parle à voix trop haute

Pour qu'on puisse sur lui se faire illusion!

C'est le devoir! Il faut vaincre l'impulsion

Qui vous porte à le fuir, à boucher ses oreilles,

A gémir: «Ma force est au-dessous de pareilles

Épreuves! je ne puis vous écouter, Devoir!

Pour respecter vos lois, il faut d'abord pouvoir!...»

Ah! comme ces sanglots seraient des chants de fête!

Ah! comme à la douleur je dirais: «Je suis prête!»

Ah! comme je crierais aux tourments: «Me voici!»

Si le Destin, un jour me torturait ainsi

Pour toi! Comprends, comprends que je n'ai dans mon âme

Que toi ! Que toi tout seul ! Qu'on m'accuse ou me blâme,

Je n'ai pas d'autre amour! Je n'ai pas d'autre Dieu!

DÉMOSTHÈNES

L'amour ne renaît pas! Il est trop tard! Adieu!

(// veut se diriger vers le temple, Lats l'arrête)

LAÏS

Hé bien! S'il est trop tard, j'entrerai la première!

(// la regarde marcher vers le temple, puis, au moment où elle va y pcne'trer, il Jtiuniture son nom.)

DÉMOSTHÈNES

Laïs !

.(^Elle l'entend, se détourne, se sent pardonnée, revient

vers Démosthènes avec un cri de joie et veut l'entraîner loin du temple)) LAÏS

Fuyons !

(// reste silencieux, re'fle'chissant. Puis, montrant la

petite chapelle de Poséidon, il dit d'une voix

hésitante.)

DÉMOSTHÈNES

Je veux adresser ma prière A Poséidon, d'abord!

(// va s'incliner devant l'image du Dieu, s' enveloppe la tête de son manteau et demeure un instant comme s'il priait^

Hâtons-nous !

DÉMOSTHÈNES, redescejidatit vers Laïs avec un calme qtii contraste avec l'agitation fe'brile de Laïs A présent, Que l'envoyé du roi m'apporte son présent! Assieds-toi là! Dans ce dernier rayon qui dore La profondeur du bois!

LAÏS

Que fais- tu?

DÉMOSTHÈNES, s' agenouillant près d'elle

Je t'adore!

LAÏS

Arkhias...

DÉMOSTHÈNES

Ne crains rien! Je suis plus fort! — plus fort! Je porte en moi la force invincible! La mortl

LAÏS

Ce poison dont tu m'as parlé jadis?...

DÉMOSTHÈNES

Écoute!

Je ne pouvais vouloir que tu prisses la route Sur laquelle, proscrit et funeste, j'allais; Je ne pouvais vouloir que, laissant tes palais. Tes plaisirs, tes amis, tu suivisses ma course D'exilé, qui ne peut s'approcher d'une source Pour boire, ou d'un figuier sauvage pour manger, Sans qu'on dise aussitôt: «Que veut cet étranger?» Je ne pouvais vouloir que toi, frêle et charmante Partageant ce fardeau — lourd! — tu fusses l'amante Du fugitif qui va, sans amis, sans appui. Et voit le monde entier se liguer contre lui... Je t'aime! Je n'aurais jamais eu le courage De t'éviter encor, de te fuir davantage, De détourner le front quand tu tendais les bras... Il fallait donc...

LAïs, l'interrompant Je veux te sauver! Tu vivras!

Toi, mourir! me quitter! C'est impossible! suis-je Folle?... Dieux tout-puissants, vous ferez un prodige! On va venir! Il doit exister des moyens... Toi que j'entends!... toi que je vois!... toi que je tiens Dans mes bras!... toi, mourir! Non! Il faut qu'on te sauve ! Que quelqu'un vienne!... A l'aide!

(Elle pousse un appel désespéré, puis se rappelant la présence d' Arkhias elle se reprend.)

Ah! cette bête fauve!...

Partout la mort! Que faire? Où fuir?... Je crois rêver! Il doit exister des moyens de te sauver!

DÉMOSTHÈNES

Non! Tu vas retourner, mon amour, à Korinthe, Et je vais m'endormir, sans murmure et sans crainte. Bercé dans la douceur de tes bras adorés... Ecoute! Par delà le golfe aux flots dorés, Par delà le front bleu des collines lointaines De Korinthe, on peut voir l'Acropole d'Athènes, On peut voir, au-dessus des coteaux ruisselants De lumière, le Temple aux longs portiques blancs... Mon amour, va parfois au bord du Saronique, Dont Homère a si bien décrit la gloire épique. Quand le Soir «au péplos de safran», quand le Soir

Descendra sur Argos, va t'asseoir... — va t'asseoir! Alors, je revivrai dans ton cœur, dans ton rêve! Ma voix te parlera dans le chant de la grève, Je ne serai pas mort tout entier! Sous ton front Les visions de notre amour repasseront!

Tu songeras: Cet homme, illustre dans la ville De gloire et de beauté, commit l'action vile Pour laquelle il mourut en exil, sans regret. Pour moi, pour mon amour, parce qu'il m'adorait! Il fut chassé, maudit, par sa ville chérie. Parce qu'un soir je dus lui dire: «Je t'en prie, Sois lâche, mon amant, et commets ce forfait!» Et lui, lui m'aimait tant et si bien, qu'il l'a fait!

LAÏS, sanglotant Ah! Que vous êtes bon de ne pas me maudire!

DÉMOSTHÈNES

Ne pleure pas. Ces mots que je n'ai pu te dire Autrefois, ces trois mots, tu sais: «Je suis heureux!» Je les dis à présent!

LAÏS

Non! non! C'est trop affreux!

C'est impossible! non! Il existe un remède. Un moyen, un secret pour te guérir! A l'aide! A l'aide!...

{T^ temple s'ouvre, Arkhias et les guerriers paraissent^ Ah! Dieux! Je ne sais plus ce que je dis! Ces gens... ces meurtriers... n'approchez pas, bandits!...

ARKHIAS, montra?it De'mosthènes C'est lui!

LAÏS

Si l'un de vous approche, je le tue!

ARKHIAS

Là! Frappez! Sur le banc, au pied de la statue. C'est Démosthènes ! Là! Courage!

DÉMOSTHÈNES, se Soulevant

Écoutez-moi !

Je vais mourir! Je meurs! Vous pourrez dire au Roi Que son vieil ennemi râla son dernier râle, Sous vos yeux...

PREMIER GUERRIER

Regardez !

DEUXIÈME GUERRIER

Il chancelle.

SPERKIOS

Il est pâle Comme un mort!

PREMIER GUERRIER

D a pris du poison!

DEUXIEME GUERRIER

Regardez !

DÉMOSTHÈNES, d'une voix faiblissante Vous ne pourrez plus me tuer, si vous tardez!

SPERKIOS

Laissons-le mourir!

ARKHIAS

Soit!

Votre besogne est faite, Arkhias, et Pella sera bientôt en fête! Dites à votre Roi, — dites-lui de ma part, — Qu'un rôle de lion ne sied point au renard. Et que pour se servir du glaive d'Alexandre H est trop petit!

{A Laïs.)

Viens! viens! Je voudrais entendre Une dernière fois, mon cher amour, ta voix Me réciter ces vers d'Euripide: «/<? vois La ville aux toits vermeils qu'abrite l'aile immense De Pallas!-» Tu sais bien, ce beau chœur qui commence La scène trois ù^Iôn!... Mes yeux sont pleins de nuit!... Est-ce que c'est la mer, là-bas, qui fait ce bruit? Ah! je veux m'enivrer encor de l'harmonie De ces suave mots que rythma l'Ionie,

De ces mots que ta voix sait si bien cadencer! Dis ces vers, mon amour, que je sente glisser, Même à travers la nuit des plages souterraines De l'Hadès, un rayon du clair soleil d'Athènes Sur mon front! Fais passer devant moi la splendeur De ces mots lumineux, et que la profondeur De la mer ténébreuse, où je sens que je tombe, S'illumine !

LAÏS

Je veux te suivre dans la tombe!

DÉMOSTHÈNES

Parle! J'écoute! Dis les beaux vers que j'aimais!

LAÏS, d'une voix brisée par les sanglots <s.Je vois la ville... Je...^ — Je ne pourrai jamais!

DÉMOSTHÈNES

Ma pauvre Amour! Sois brave et forte, et prends courage ! Mon ombre chaque soir ira sur le rivage De Korinthe; sois bien fidèle au rendez-vous. Quand la mer te criera des mots vagues et doux, Quand la brise du soir, assoupissant tes fièvres. Caressera ton front du souffle de ses lèvres Fraîches, quand, abrités au creux mouvant des flots, Les tristes alcyons scanderont de sanglots Les souvenirs amers de ton cœur, ma très chère. Je serai là, dans la douceur crépusculaire...

Mon ombre en frémissant s'approchera de toi...

Et la brise et l'oiseau plaintif, ce sera moi!

Je serai là! Je serai là! Je te le jure!

Oh! je suis bien certain de n'être point parjure

Et je puis à présent te crier: A jamais!

Sans douter de tenir tout ce que je promets!

Parle! parle! Dis-moi ces beaux vers d'Euripide!

Des derniers battements de son aile rapide

Le Temps m'emporte... Fais... luire... ces vers... pareils

A des rayons!

LAïs, maîtrisant son émotion <.<-/e vois la ville aux toits vermeils Que la Déesse -Vierge abrite sous son aile Immense. Au fond du ciel j'aperçois l'Immortelle: Devant le Parthénon elle se tient debout, Et le nocher qtii vient vers Athènes, du bout Du Sunium, peut voir son Egide dorée.

Montrant aux voyageurs le chemin du Pirée!... Je vois les murs irréguliers, que le vainqueur De Salamine construisit...

{Ses sanglots V étouffent^

J'aime ce chœur!

Parle... des murs! des murs construits par Thémistocle!

LAÏS «De stade en stade, dioit et serein sur son socle De marbre blatte, un Dieu domitie la cite. Rien ne de'robe aux yeux l'altière midité De ces tnurs, sauf parfois le feuillage d'un arbre. Dont le frotit verdoyant sur la blancheur du marbre Se détache...

DÉMOSTHÈNES

Oui!... des oliviers... des cyprès...

Des lauriers-roses!... Je crois les voir!... Dis... après!...

LAÏS

«D'un œil profondément attendri je contemple Les demeures des Dieux de la ville: le temple De Ghè-Korotrouphos, avec son fronto?i bleu; Celui d'Ares, dont la couleur qui plaît au Dieu Est rouge... puis celui d' Athe'nè -Vierge... Il semble...

{De'mosthènes a porté à sa poitrine sa main qui

tremble violemment. On voit qu'il étouffe. Il souffre

visiblement. Laïs s' interrompant^ Mon amour... souffres-tu?

DÉMOSTHÈNES

Parle... encor!

LAÏS

Ta main tremble.

(// lui fait signe de continuer^

Oui, je veux t'obéir, ô mon maître chéri! «// semble que le marbre auguste soit pe'tri,

— Tant sa blaticheur dorée est sublime et ce'leste, — Soit pétri de lumière, où rien d'impur ne reste!

La ville est une femme ardente et douce. Elle est

— Blanche, sous son manteau de laine violet — Comme une jeune 7)ierge aux prunelles hautaines!

{Démosthènes, dans un geste inconscient déjà, attire vers lui Laïs qui s'est agenouillée à ses pieds. Mais elle ne peut co7itimier à réciter le poème et elle se jette sur le mourant avec un grand cri d'appel) Mon amour, mon amour... Mon cher Amour!...

DÉMOSTHÈNES, expirant

Athènes...

Et cette vision s^ efface sur le spectacle d'une femme

hurlant son désespoir au.x pieds de la dépouille inerte, qui

se fige et se glace dans l'impassibilité du marbre.

Richmond {Surrey) % juillet-2b Août 1900.

ŒUVRES DRAMATIQUES D'ALRERT DU ROie

LE CYCLE DES Xil GÉNIES

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Le Casque de la Déesse (Déinosthènes) 1 vol

La Conquête d'Athènes (L'Apôlre Pavl) 1 vol

L'Hérodienne (Juvénal) 1 vol

Rabelais iHahelais) I vol

Betty Hatton i Shakespeare) I vol

La Dernière Dulcinée {Cervaitlen) 1 vol

Si Dieu n'existait pas {Voltaire) 1 vol

L'Aristocrate {Lord Dijron) I vol

Victor Hugo (Vidor llufin) j voi

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