PREMIERE VISION
Nous sommes dans la partie orientale de l'enceinte de Pallas Erganè sur l' Acropole d' Athènes.
Au fond, de chaque côté de l' Erechteion dont les quatre cariatides occupent le milieu du champ de notre vision, nous apercevons les collines et les montagnes qui s'e'lèvent au nord de la ville: la cime triangulaire du Pente'lique ; le Lycabette.
A droite, le coin nord-ouest du Parthe'non. Entre le Parthe'non et l'Erechteion, la statue colossale d'Athenè Promakos.
A gauche, la partie supérieure de la colo?inade des Propylées, vers laquelle, derrière une rampe de marbre, s' enfonce7it les premiers degrés de l'escalier qui descend de r Acropole.
Ces monuments et ces statues sont tout bariolés de couleurs éclatantes. Ils rutilent d'ors et de carmins, de verts crus, de jaunes vifs, de cinabres et d'indigos. Ces teintes
ardentes se détachent violemment sur le ciel pâlissant du crépuscule.
Au fond, les montagnes roses, striées d'ombres bleues, deviendront peu à peu du pourpre sombre de la lie de vin.
Nous avons devant nous un grand banc de marbre. Sur ce banc est assis un hofntne d'une quarantaine d'anne'es: .échine. Il contemple tristement la ville qui s'e'tend à ses pieds. C'est une sombre face, daiis le cadre rude d'une courte barbe. Il est vêtu d'une chlamys teintée en brun fonce'. A côte' de lui, sur le banc, est dépose' son couvrechef, un chapeau de paille conique: le petasos, attribut du dieu Hermès, patron des voyageurs.
Un peu à l'écart, Glaucos et Démodes, deux jeunes gens drapés dans des chlamydes de couleur verte et bleue, s' entretiennent à demi voix afin de Jie pas troubler la méditation de leur atni.
DÉMOKLÈs, à Glaukos
La mer, d'un flot de pourpre, au loin, borde la grève De Salamine.
{Montrant ^schine.)
11 faut l'arracher à son rêve!
GLAUKOS, s' approchant d' yEschine La nuit viendra bientôt... Il est temps, maître!
ESCHINE
Non!
Pour la dernière fois, au pied du Parthénon, Je veux voir le soleil se coucher sur Athènes! Non! je veux emporter vers les rives lointaines, Où devant des couchants moins beaux j'irai m'asseoir, La vision splendide et douce de ce soir! Je reverrai ce clair décor d'apothéose:
L'Hymette violet, le Pentélique rose, Et le Korydallos aux versants argentés Par les vieux oliviers que Sophocle a chantés! Laissez-moi !
DÉMOKLÈS, hésitant
Mais ici... ce soir... bientôt, peut-être, Le peuple doit venir... Venez! suivez-nous, maître!
iESCHINE
Le peuple doit venir?... Achève! Hé bien, qu'allais Tu dire? — Non! Tais-toi, j'ai compris, Démoklès!,.. Ah! je ne croyais pas leurs fêtes si prochaines! Le peuple doit venir... couronner Démosthènes! Oui! Tandis que je pars en exil, que trente ans De travaux, de soucis, de soins, d'efforts constants Pour déjouer les plans du parti populaire, Grâce à ce vil rhéteur m'ont valu ce salaire,
Tandis que j'abandonne à jamais ma cité,
Proscrit par lui, maudit de ce peuple excité
Par lui, par son génie implacable et funeste,
Lui qui triomphe, lui qui triomphe — et qui reste! —
Pour avoir terrassé son malheureux rival,
Va se voir décerner un honneur sans égal!
C'est bien ! L'heure est à lui ! Soit! C'est bien! Je m'incline.
Mais on n'est pas vaincu, lorsqu'on se nomme ^schine,
Tant que l'on garde en soi, pour venger un affront,
Un peu de sang au cœur et de pensée au front!...
Laissez-moi, mes amis! Laissez! que je contemple
Une dernière fois la Ville!...
DÉMOKLÈS
On vient au temple Déjà! Voici quelqu'un qui monte l'escalier. Venez!...
JESCmNE, avec découragement
Jusques au bout il faut m'humilier!,..
L'avenir seul me reste en ce désastre unique!
(// s'approche du Parthe'non et demeure un instant incline' devant la petite statue de la De'esse)
DÉMOKLÈS, à Glaukos C'est une courtisane!
GLAUKOS
Oui!... Je vois sa tunique
Flottante.
DÉMOKLÈS
C'est Laïs!
GLAXJKOS
Tu crois!...
(// obseiue un instant la personne qui approche^ C'est vrai!
DÉMOKLÈS, ricanant
Jadis, Démosthènes l'aimait
GLAUKOS
Elle le haitl...
iESCHiNE, qui s^est approche'.
Tu dis?
GLAUKOS
Chacun sait qu'elle hait cet homme!
iESCHINE
Elle l'adore!
Au jour où le soleil de leur triomphe dore
Leurs chemins, nul ne haitles vainqueurs! Non!... Sauf ceux Que leur char a broyés! Allons!...
(Au moment ou jEschine se met en marche, Laïs apparaît au haut de l'escalier des Propylées. Drape'e, e'ie'gamment, dans son peplos rose, borde' de bleu. C'est une jeune femme d'une e'clatante beauté'^
LAÏS, à ^schine
Béni soit Zeus Qui permet que je vous rencontre enfin!
^SCfflNE
J'en doute!
LAÏS
Pourquoi donc?
/ESCHINE
Nul ne tient à croiser sur sa route Le proscrit, — car on sait que lui tendre la main Peut être dangereux!
LAÏS, lui tendant la main Voici!
«SCHINE, sans la lui prendre, très amer et très violent.
Car si, demain.
L'inconstante Fortune était pour lui plus tendre, Il serait dangereux de ne pas la lui tendre!
LAÏS, avec embarras Mais... je suis très contente, au fond, de vous avoir Rencontré!... Justement... je désirais vous voir...
iESCHiNE, surpris Moi! Vous vouliez me voir!... Pourquoi?
LAÏS, s' efforçant de dissimuler son émotion
C'est une affaire Pas grave...
iESCHINE
Vous semblez tout émue!...
LAÏS, avec embarras
Il faut faire Un effort épuisant pour monter... C'est très haut Cette Acropole... et puis... je trouve qu'il fait chaud... Oui... Voilà... Cette affaire — oh! n'est pas importante! — Savez-vous bien que l'escalier a cent septante Degrés?...
iESCHiNE, ironique Oui!
(// s'est rendu compte du trouble et de l'e'motion de Lat's et commence à l'observer avec attention^
LAÏS
Voici donc... c'est très simple... on m'a dit Qu'au marché du Kalkos, ce matin, l'on vendit, (Vous verrez que vraiment la chose n'est pas grave!) A l'intendant de vos serviteurs, une esclave... C'est une enfant encore... Elle a douze ans... Elle a L'air chétif... On la nomme, assure-t-on, Trella. Elle venait de Tyr, je crois...
{Essayant de dissimuler l'émotion qui lui serre la gorge.) — Cela m'étouffe.
Cette montée!... — On dit qu'autour de son front bouffe Un flot de cheveux noirs dans un réseau d'acier...
{Avec une tendresse profonde, mais inconsciente^ Pauvre petite! — Enfin, je voulais vous prier... — Cet escalier est haut! Sentez! mon cœur palpite...
{Caressante, elle prend la main d' .échine et la met sur sa gorge.) Vous sentez?...
{Avec un regard en dessous, — d'une voix gui /remit de toute l'angoisse contre laquelle elle a lutte' en vain :)
Voulez- vous revendre la petite?
iCSCHiNE, très froid Non.
Pourquoi?
ES CHINE
Non!
LAÏS
Pourquoi?
jESCHINE
Non!
LAÏS
Seul un insensé, Vous répond ainsi: «Non!» sans même avoir pensé! Je vous la paierais bien!
iES CHINE
J'aime la grâce frêle De cette enfant...
LAÏS
Enfin, cependant, si pour elle Je vous donnais... je ne sais pas! — Dites un prix!
{./Eschine refuse du geste.) Voulez-vous réchanger?...
JESCHDTE
Non!
LAÏS
Contre Théoris?
Théoris que l'on dit plus belle que moi-même?
.ESCHINE, irès net Non! Je garde l'enfant. Elle me plaît. Je l'aime.
LAÏS
Vous dites «non» ainsi, sans réfléchir! Il faut
Réfléchir! Croyez-moi! D'abord Théoris vaut
Vingt fois plus qu'une enfant: son beau corps d'une ligne
Exquise... ses cheveux d'or... Vous avez fait signe!
Oui! oui! Je l'ai bien vu! Vous avez fait ainsi!... {Elle fait un signe de tête af/ïrmatî/.)
C'est un marché conclu! Vous consentez! Merci!
{/Eschine secoue la tête ne'gativement. Lats exaspérée^
Mais discutez, au moins ! Nous pourrons nous entendre 1
iESCHINE
Pourquoi lui portez-vous un intérêt si tendre, A cette enfant?
LAÏS
Pour rien!
^SCHINE, ironique Pour rien!
LAÏS
Que voulez-vous!
Nous autres femmes, plus nos caprices sont fous Et plus nous y tenons. C'est une fantaisie. Je voulais une esclave, enfant, qui vînt d'Asie... — Comme un oiseau doré qui chante en la maison...
^SCHINE
Ah! — Si vous n'avez pas de meilleure raison D'y tenir, je la garde. Elle est douce et gentille, Laïs, et vous l'aimez moins que moi!
LAÏS
C'est ma fille!
Oui! C'est ma fille!... Oh! c'est une histoire!... Je vais Tout vous dire... mais vous me la rendrez?... J'avais Quinze ans, j'abandonnai la maison paternelle Pour suivre mon amant: — l'aventure éternelle! — C'était le fils d'un des envoyés du Grand Roi Qui vinrent demander je ne sais plus trop quoi, Vers la fin de la cent onzième Olympiade.
Nous vécûmes cachés au fond d'une bourgade De la Phocide... un an!... Je n'ai jamais été Plus heureuse! Le souvenir des soirs d'été, Que nous passions, assis devant notre cabane, A souvent fait rêver la riche courtisane. On découvrit enfin le nid si bien caché, Et, quoiqu'il me restât tendrement attaché, Okhos dut me quitter pour retourner en Perse. Il était fils d'un des favoris d'Artaxerce, Et le roi le nommait le Satrape de Tyr. Il voulut emmener, lorsqu'il fallut partir, Notre enfant., une fille... Oh! je la vois encore! Elle faisait un geste... ainsi...
{Elle tend la main.)
Toute l'aurore Semblait pouvoir tenir entre ses petits doigts! Je la laissai partir. Je songeai: Je le dois A la pauvre petite! Elle sera princesse Dans ce pays! Okhos pourra veiller sans cesse Sur elle! Il est très riche!... Et je n'avais pas tort, Car, là-bas, le Destin lui fut clément d'abord. Souvent il m'écrivait... 11 me contait leur vie... Elle devenait grande, et je mourais d'envie De traverser la mer pour aller l'embrasser... Comment aussi longtemps ai-je pu m'en passer!
Hier, un marchand de Tyr m'apporta cette lettre: Lorsqu'il a pris la ville, Alexandre a fait mettre Le malheureux Okhos en prison: il a fait Vendre à l'encan ses fils, ses filles...
iEScmNE, lisant a lettre
En effet!
LAÏS
La lettre ajoute encor que ma fille, achetée Par un marchand du nom de Philon, fut jetée Dans un vaisseau partant pour Athènes. Voyez!
jESCHINE, sans regarder la lettre L'enfant me répétait, les yeux de pleurs noyés, Ce matin, que sa mère était Athénienne! Je ne l'écoutais point!
LAÏS
Elle attend que je vienne La délivrer! Vraiment, ^schine, n'est-ce pas, A pleurer?... Ah! je veux la presser dans mes bras! Voir ses cheveux tressés à leur mode barbare! Songez qu'un mot de vous seulement nous sépare!... Venez! Rendez-la moi! Je vous précède! Allons! Combien ces jours de deuil ont dû lui sembler longs! Comme elle a dû souffrir, pauvre petite chatte! Il m'écrivait parfois qu'elle était délicate...
Venez! Elle n'est pas malade, ^schine, au moins? On l'entourait toujours, là-bas, de mille soins Empressés.
^ESCHINE, très froid Je serais très heureux de vous plaire, Mais, mes esclaves sont déjà dans la galère Qui m'attend au Pirée!
LÀÏS
Allons-y!
itSCHINE
Pas encori
LAÏS
Quoi?... Vous me la rendrez? Que voulez-vous? De l'or? Parlez! Que vous faut-il? Parlez! parlez, vous dis-je! Qu'exigez- vous? Parlez!
iCSCHINE
Calmez-vous! Je n'exige Rien! Rien, qu'un peu de calme!
LAÏS, s'efforcent en vain de se contenir
Ah ! du calme ! Hé bien, soit!
Je suis calme! très... très calme!
>ESCHINE, ironique
On s'en aperçoit!
{Après un instant de réflexion^ On m'a dit qu'autrefois le héros populaire Qui triomphe aujourd'hui s'efforça de vous plaire...
LAïs, avec vivacité Je le hais! Chacun sait comment je l'ai traité, Ce Démosthènes! C'est public! J'ai même été Plus que dure pour lui! Je déteste cet homme! H est laid, orgueilleux, égoïste.
/ESCHINE, ironique
Économe!
On dit qu'il refusa, bien qu'il fût très épris, D'estimer votre amour à sa valeur...
LAÏS, riant
Le prix.
C'est vrai, croît en raison de l'horreur qu'on m'inspire, Et, m'eût-il, pour l'aimer, offert l'immense empire Du Grand Roi, j'eusse dit: «Non! Ce n'est pas assez! Ça d'un côté, puis vous, de l'autre... Repassez, Lorsque vous aurez mieux, le seuil de cette porte!... ■» Aussi ce qu'il me hait, cet homme! — Elle se porte Bien?
yESCHINE
Très bien! — Croyez-vous qu'il ne vous aime plus?
LAÏS
Non! nous nous haïssons, c'est certain 1 Je me plus
A le faire souffrir, à railler sa tendresse,
A bien l'humilier. Ah! j'ai de la tigresse
En moi, lorsque je hais! Je suis terrible! Vous
Ne savez pas! Ceux qui m'offensent sont des fous!
Ces ongles-là sont bons...
{Se contenant avec un sourire pénible^
Quoique la main soit fine! Je ne dis pas cela pour vous, mon cher ^schine! Venez!
iESCHiNE, se parlant à lui-même On ne hait point ce que l'on adora!
LAÏS
Qu'importe! Allons!
DÉMOKLÈs, qui s'est retire' avec Glaukos vers le fond. Il redescend vers jEschine
On aperçoit sur l'Agora, Un groupe très nombreux qui vient vers l'Acropole. Je crains que ce ne soient...
iESCHiNE, l'interrompant
Des dévots de l'idole Du jour! Eh bien, tant mieux! Ils verront que je n'ai
Ni l'air bien abattu, ni l'air bien consterné!
A Laïs, avec fermeté.
Cet homme, j'en suis sûr, au fond, reste fidèle A la fière beauté qui lui fut si cruelle; Un amant peut parler de haine et de mépris Mais c'est l'indifférent, seul, qui n'est plus épris! Sans être grand expert en ces choses subtiles, Vous conservez sur lui, je crois...
LAÏS, avec rage, l' interrompant
Ces inutiles Paroles, ces discours sans but, si c'est un jeu, D rappelle celui du sot avec le feu!
Prenez garde! H n'est qu'un imbécile qui rie D'une mère qui souffre, et qui pleure, et qui prie! Prenez garde! N'allez pas trop loin! N'allez pas Trop loin, m'entendez-vous!...
DÉMOKLÈS
C'est lui! Lui! Sur ses pas Une troupe d'amis se presse vers le temple.
iGSCHINE, à Démoklès C'est bien!
{A Laïs.)
Nous n'avons pas le temps d'une plus ample Discussion !
LAÏS
Parlez! Que faut- il? Me voici Toute!
MSCHINE
Je vous rendrai l'enfant!
LAÏS, avec une j'oie débordante Merci! Merci!
Merci!... Venez!... Hé bien!... Pourquoi ce rire étrange?...
iESCHINE
Je veux avoir de vous un esclave en échange!
LAÏS
Venez dans ma maison et vous pourrez choisir Celui qu'il vous plaira!
iESCHINE
Je n'ai pas ce loisir!
D'ailleurs mon choix est fait!
Cet esclave? On le nomme
Comment? Il est à vous!... Parlez!...
{JSuivi d'une nombreuse troupe d'amis bruvants et joyeux Démosthènes apparaît au sommet de l'escalier des Propyle'es^
Parlez !
iESCHiNE, montrant De'mosthènes
Cet homme 1
LAÏS
Dieux 1...
{Elle va tomber anéantie sur les degrés de l'escalier du Parthénon, cachée par une des colonnes^
iESCHiNE, s'inclinant devant la statue d'Athénè, Promakhos, tandis que Démosthènes suivi de ses amis descend vers le banc de marbre que son ennemi occupait Pallas-Athénè, vierge au front couronné D'un casque d'or à trois cimiers, qu'il soit donné Au proscrit que Ta ville a rejeté loin d'elle, D'être, par sa fierté courageuse,
(// se retourne, haineux, vers Démosthènes^ un modèle Que se rappelleront avec douleur, demain, — Demain! — Ceux qui suivront ses pas sur le chemin De l'exil!...
(// se dirige vers l'escalier des Propyle'es et s'éloigne suivi de ses deux compagnons^
STRATOKLÈS, riant C'est un trait de Parthe qu'il nous lance! {Tous les amis de De'mosthènes riant ironiquement.) Ah! Ah!
KLÉÉNÉTOS, à ^schine Traître!
STRATOKLÈS, à JEscMne Vendu !