‹ Le balcon de l'opéraChapitre 14 sur 14 · LETTRE A M. FETIS , DIRECTEUR DE LA REVUE MUSICALF · texte numérisé non relu

LETTRE A M. FETIS , DIRECTEUR DE LA REVUE MUSICALF

Paris, 15 avril 1833.

Monsieur ,

Permettez-moi de me féliciter d'abord de ce que vous avez paru attacher assez d'importance a mon article inséré le 5 de ce mois , dans la Revue de Paris , sous le titre : Du mouvement et de la résistance en musique , pour consacrer a son examen sept colonnes de votre recueil. Mais aussi souffrez qu'à mes remerciemens je joigne quelques observations relatives a la manière toute particulière dont vous avez entendu et expliqué les principes que j'y expose. Si vous vous étiez borné à combattre ces principes, vous auriez usé de votre droit. C'eût été , dans ce cas , une guerre de système a système. Mais vous en avez agi autrement : vous m'avez prêté des idées que je n'ai jamais exprimées , et , chose singulière , vous les avez réfutées par les principes mêmes que j'éta-

blis. De telle sorte que, pour me justifier, il est peu nécessaire de rappeler mon article : il sera bien plus simple et bien plus agréable pour moi, monsieur, de recourir à vos propres paroles.

Je me vois forcé a regret de revenir sur quelques principes qui out servi de base a ma discussion. Et d'abord il est impossible de raisonner sur un art quelconque , si l'on ne part de quelques notions premières , de quelques règles fixes , universellement reconnues pour vraies, qui constituent a la fois son essence et la certitude de sa doctrine, et forment la partie constante et immuable de l'art. Envisagée de cette manière, la musique compose un corps de science, une doctrine commune , positive , à laquelle quiconque veut en faire une étude est obligé d'acquiescer. De là ce qu'on a appelé l'ordre de joi.

Mais comme tout tend à se développer, à se perfectionner, et que, du reste, l'activité est de l'essence même de l'esprit humain ; à côté de cet ordre, s'élève un autre ordre que l'on a nommé V ordre de conception , qui se compose des conceptions successives de l' intelligence. Celui-ci a dans le premier sa base et sa règle : il y a sa base, parce qu'il suppose toujours des vérités sur lesquelles l'esprit humain s'exerce; il y a sa règle, parce qu'un art ne peut se développer que con-

formeraient aux. lois en vertu desquelles il existe. Dès là qu'une coneeption s'harmonise avee les élémens primitifs qui constituent l'art, dès la qu'une découverte est sanctionnée par l'expérience, elle rentre dans la sphère de l'art et fait partie de l'ordre de foi.

Ainsi , l'esprit humain , lorsqu'il conçoit, est a la fois dépendant et libre : dépendant des lois qui composent l'ordre de foi et qui sont aussi celles de l'intelligence ; libre , parce qu'il ne dépend que de ces lois , qui sont celles de la nature. Tout développement tient donc de ces deux ordres , du premier, dans lequel il trouve la base sur laquelle il s'opère ; du second, parce qu'il suppose l'exercice de l'activité de l'intelligence.

Telle est , monsieur , la doctrine indiquée sommairement dans mon article. Toutefois cette doctrine , que je ne puis reproduire ici dans toute son étendue , vous l'avez si singulièrement travestie, que si je ne craignais de ne m' être pas assez clairement exprimé, je serais tenté de croire que vous ne m'avez pas compris.

De ces deux principes , vous m'avez fait tirer deux conséquences fausses; savoir, la première, que je considère la science en musique , c'est-àdire l'art d'écrire , comme la voie stationnaire , comme la résistance , comme l'obstacle enfin (fui

s'oppose aux progrès île la musique; la seconde, que je regarde les progrès de l'art comme tellement indépendans de la science positive et des traditions reçues , que le mouvement n'est, selon moi , que l'oubli du passe, et qu'il ouvre à l'imagination une c arrière sans bornes.

Je suis d'autant plus étonné que vous m'ayez attribué un semblable raisonnement , que j'en avais fait précisément un tout contraire. En effet, en disant : « Je ne conçois pas de développement » possible sans le concours simultané , de deux or- » dres, l'un de principes immuables, etc. , etc. , » l'autre de développement progressif, etc. , etc., » j'avois assez nettement exprimé, ce me semble, par ces mots , concours simultané, que la science, loin d'être l'obstacle qui s'oppose aux progrès de l'art j n'est au contraire en quelque sorte que le ressort de l'imagination ou du génie ; et de plus, en distinguant soigneusement les développemens des innovations , j'avais expliqué d'une manière non moins claire que le progrès , ou, si vous voulez, le mouvement, n'est pas l'oubli du passé: car, a moins de se contredire dans les termes, un développement n'est autre chose que l'extension d'un principe qui se prête à de nouvelles applications , se combine avec d'autres élémens homogènes, sans rien perdre de son essence ni de sa

force interne. A voir la préoccupation dans laquelle vous semblez être a l'égard de ce passage, après l'avoir ainsi transcrit et commenté , il ne me reste plus qu'a vous prier de le lire.

Ma surprise augmente, monsieur, lorsque je vous vois vous-même développer la même doctrine, ^ous distinguez très-bien la musique à l'état de science proprement dite et a l'état de Jormes. Sous le premier point de vue , la science it enseigne que la classification méthodique des faits qui se sont accumulés dans la suite des temps ^ et qui ont été les résultats des progrès de l'art. Sous le second , les formes sont aussi variables que les temps ; elles subissent l'empire de la

mode elles constituent les stjles. Avouez ,

monsieur, que vous ne vous attendiez pas à vous réfuter vous-même.

Arrivons maintenant au troisième point, le point important , vital, de la discussion.

Entre le premier ordre , dont nous avons parlé, qui forme la doctrine commune , la partie invariable île l'art, el le second ordre qui compose sa partie mobile, flottante, fantastique même, viennent se placer deux s\ sternes également faux : l'un qui renverse l'ordre de foi en ne donnant pour règle de toute conception que le goût et les caprices individuels de l'homme ; l'autre qui dé-»

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I mit la liberté des conceptions. C'est de ce dernier système que j'ai voulu parler en signalant cette doctrine fausse, mesquine, désignée dans mon article sous le nom de classique , qui s'esl avisée de substituer aux notions éternelles de l'art, des formules d'une époque, d'une école, d'un homme ; qui arrête tout progrès, tout élan, qui sape en aveugle dans les vénérables traditions de l'art, condamne d'avance toute tentative de développement, et , a force de sécheresse , de rigidité , de règles inflexibles , amortit le génie même. Misérable parodie de l'ordre de foi , qui atteste que l'homme veut toujours mettre son moi à la place des lois imprescriptibles de la nature ! En littérature , c'est le classique; en politique , c'est le despotisme de la centralisation; en religion , c'est le gallicanisme. C'est cette doctrine, et celle-là seulement, que j'ai attaquée comme l'obstacle aux progrès de la musique; c'est en elle que se manifeste la résistance au mouvement d'ascension que de nos jours Beethoven et Rossini me paraissent représenter , l'un dans le genre instrumental , l'autre dans le genre vocal. Et certes , je l'ai dit assez nettement pour ne pas vous laisser de doute sur ma pensée. Outre le dernier passage que vous avez transcrit dans son entier, et qui a tellement excité votre indignation que vous l'avez

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qualifié de déclamations fastidieuses , j'ai dit, en parlant de Rossini : «Non-sculeincnt il a foulé » aux pieds /es règles arbitraires des classiques , » mais eneore il a rerais en question les traditions » reçues. — • J'ai présenté l'école, »ai-je ajouté à la fin de mon article , « comme le plus grand » obstacle aux progrès del'art.» L'école n'est plus la science, et je suis loin de rendre la science responsable de tout ce que fait l'école. On disait à je ne sais quel personnage de Gil-Blas, condamné a tort : « La justice est bien injuste ! — Vous vous trompez , répondit- il : la justice est toujours équitable ; ce sont ceux qui l'exercent qui ne le sont pas. »

Je le répète, c'est de l'école et non de la science que vient la résistance ; de même que dans l'ordre politique la résistance ne vient pas des principes qui sont la base des institutions , mais des idées étrangères et fausses qui les vicient pour en empêcher le développement naturel. Vous m'assurez , monsieur, que les Conservatoires n'enseignent pas d'autre science que celle que j'ai définie d'abord , c'est-à-dire celle consacrée par l'expérience et qui constitue l'art ce qu'il est en soi. Vous êtes bien mieux que moi a portée de le savoir; et c'est sans doute pour m' offrir la preuve de ce que vous avancez, que vous dites : « Je ne

» sache pas que le professeur de Conservatoire le » plus entêté de sa vieille passion de science ait » jamais conseillé a ses élèves de faire des fugues » et du contre-point dans un opéra ; loin de la, » il leur fait voir que ces formules musicales » sont essentiellement liées a de certains styles » qu'il ne faut employer qu'à propos, soit dans la » musique sacrée , soit dans le genre instrumen- » tal. Chaque chose a sa place. Voila la doctrine » de l'école. » Et moi je dis : Voila la tvrannie de l'école. Pour ce qui est de la musique religieuse, est-il rien de plus absurde que des fugues obligées sur des paroles telles que celles-ci : Kyrie,, eleison; Et vitam venturi sœculi; Hosanna in excelsis ; Amen > etc. ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser au compositeur la liberté de se livrer au sentiment que ces paroles lui inspirent etde donner a son poème la forme qu'il conçoit ? Le professeur le plus entêté n a jamais conseillé a ses élèves de faire des fugues et du contre-point dans un opéra. Eh bien! moi, tout ennemi de la science que vous me supposez , je dirai hardiment a un élève : Faites des fugues dans un opéra , osez tenter un nouveau moyen de frapper l'audiloire, si vous jugez que la situation de la scène soit favorable a de semblables effets. Mais, monsieur, n'est-ce pas vous qui avez parlé de ces imitateurs qui ont cou-

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x'erti le produit du génie en conventions et en formules 'y qui , de toutes les choses inventées par le génie, font des patrons sur lesquels chacun s' est habillé à sa taille? Chacun , remarquez bien ; ce qui veut dire tous. En vérité, monsieur, vous allez plus loin que moi , car je n'avais parlé que de c/uelqzies individus.

Si je suis parvenu a rétablir les points principaux de ma discussion , toutes vos accusations partielles tombent d'elles-mêmes. Je reprends maintenant certaines propositions de votre article que je ne m'explique que par l'espèce de préoccupation dont j'ai parlé plus haut. Selon vous , le mouvement dans l'ordre politique est une tendance vers la substitution de l'exercice de la raison a celui de l'imagination. 11 ne m'appartient pas d'examiner jusqu'à quel point cette définition est juste. J'observe seulement qu'en politique vous vous rangez dans le parti du mouvement. Mais « le mouvement dans les arts , ajoutez-vous, » tel qu'on parait le concevoir aujourd'hui , n'est » plus dans le même sens , car c'est précisément » la raison qu'on veut bannir pour ouvrir une » carrière sans bornes a l'imagination. Quant aux » résultats, ils sont a peu près les mêmes, car » ils se bornent h des actes de velléité non salis- <> faite. » D'abord il n'est pas certain que le mou-

vement dans les arts , tel qu'on parait le concevoir aujourd'hui, soit tel que vous le définissez. Si , au contraire , il n'est autre chose , comme je l'ai dit , que le développement de ce qui existe déjà, que cette marche ascendante de tout ce qui est susceptible de combinaisons nouvelles, de quel droit venez-vous affirmer que ses résultats ne se bornent qu'a des actes de velléité non satisfaite , et que le parti qui le représente est touta-fait dans l'incapacité de produire ? Quoi ! ce mouvement qui n'a point eu d'interruption depuis quatre siècles ( ce sont vos paroles ) , vous lui ordonnez de s'arrêter brusquement , le \\ juin \ 831 , comme Josué au soleil , en lui disant Sta ! Et , tout en reconnaissant aux vénérables artistes des siècles passés le droit de s affranchir , audacieux romantiques , des préjugés de leur temps et de s'abandonner aux impressions de leur sensibilité musicale en même temps qu'aux lumières de leur raison, vous décidez qu'a dater d'aujourd'hui il n'y aura plus de préjugés a vaincre, plus de progrès h faire !

D'une autre part , s'il est vrai que par mouvement en politique on entend telle chose déterminée, que par mouvement dans les arts on entend la chose contraire, il faut convenir qu'o« est bien absurde , et que la société , prise dans son en-

semble , évidemment ne s'entend pas. Car il s'ensuivrait que la même impulsion qui se manifeste dans tous les ordres d'idées , elle l'interpréterait en sens inverse , suivant chacun de ces ordres en particulier. J'ai besoin, monsieur, de me faire violence pour me persuader qu'un esprit large , étendu, soit a la fois du mouvement en politique, et de la résistance dans les arts. 11 n'y a pas de raison alors pour que vous ne soyez stationnaire en littérature , rétrograde en philosophie, etc. , comme si l'esprit humain , selon les diverses formes sous lesquelles il se présente , suivant les diverses connaissances qu'il embrasse, devait tantôt marcher, tantôt s'arrêter, tantôt reculer ; et comme si toutes les sciences, toutes les branches des études humaines ne tendaient pas à une amélioration progressive , à une vaste et magnifique unité.

« L'erreur de ce parti du mouvement , dites- » vous encore , qui se désigne lui-même sous le » nom de romantique , est de croire que le mou- » veinent n'a pas toujours existé, et que c'est » d'aujourd'hui que date l'ère d'innovation. » Pour ce qui regarde l'auteur de cette lettre, vous ajoutez : « Si je l'ai bien compris , ce n'est, selon » lui , que d'aujourd'hui que le véritable but de » la musique a été aperçu. » Si vous m'avez bien compris, monsieur? Vous avez raison de vous

servir Je cette forme dubitative; car, si vous aviez compris cela , vous auriez compris précisément le contraire de ce que j'ai dit. Au sujet de Mozart , j'ai dit qu'il a agrandi la sphère du maître, expressions que vous avez judicieusement supprimées dans vos citations , parce que vous aviez intérêt de diminuer mon admiration pour ce grand homme. Au sujet de Beethoven, j'ai dit que ce dernier prit la musique au point où Mozart l'avait laissée j ce qui exprime encore la même idée. Enfin, je n'ai cessé de parler des traditions de l'art a toutes les époques , de développemens progressifs ; et votre paragraphe tout entier sur les progrès de la musique , depuis Gui d' Arezzo jusqu'à nous, n'est que le commentaire de mes propres paroles. Assurément, monsieur, vous avez bonne envie de me réfuter. A voir cependant le soin que vous prenez a chaque instant de me justifier, je crains bien qu'en dernier résultat vous ne soyez obligé de vous borner à des actes de 'velléité non satisfaite.

Je ne crois pas devoir repousser sérieusement l'étrange interprétation que vous donnez a un passsage de mon article sur la décadence de l'école italienne. Je dois seulement vous faire observer que ces principes inertes et usés, auxquels des élémens de conservation et des kermès de durée

ont été mêlés , ne sont pas ceux de Cimarosa, île Paësiello , de Chérubini , comme vous affectez de le croire , mais bien ce placage , ces formules banales, ces phrases toutes faites, ces terminaisons éternelles que l'on a tant de fois reprochées a l'école italienne et à Rossini en particulier. Il vous eût été facile de sortir de vos perplexités a cet égard; vous n'aviez qu'a vous rappeler vous-même ce que vous aviez dit tant de fois sur le même sujet.

Je ne m'arrêterai pas non plus a un passage dans lequel , a jpropos d'Haydn et de Mozart , vous avez extrait des membres de phrases tellement isolés et séparés de ce qui les environne , que vous leur donnez un sens beaucoup plus étendu que celui qu'ils offrent dans mon texte. Cette méthode de détacher des expressions du sens général qui les complète, de présenter d'une manière absolue des idées intermédiaires ou incidentes, devrait, une fois pour toutes , être bannie de toute discussion franche et grave. Croyez-moi , monsieur , cette méthode ne nous saurait convenir, nia l'un ni a l'autre.

Je n'ai eu besoin que de vous exposer mes propres idées pour repousser celles que vous m'avez gratuitement attribuées. Cette discussion n'a servi, du reste, qu'à me fortifier davantage dans

mes principes , puisque vous êtes obligé de les admettre vous-même pour combattre ceux que vous me supposiez. Si, comme je suis porté à le croire, ceci n'est qu'un malentendu, je me félicite d'être entré dans ces explications avec vous , et j'aime a penser qu'elles suffiront pour dissiper vos doutes. Que si, au contraire, ce n'était qu'une attaque d'un système contre un autre système , je n'aurais jamais espéré , en entrant dans la lutte , avoir à combattre un adversaire tel que vous. S'il en est ainsi , je ne reculerai pas néanmoins , et le temps décidera.

Agréez , etc.

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