‹ Le bandeau, comédie-vaudeville en un acteChapitre 12 sur 21 · LES MÊMES, SAINT-VALERY · texte numérisé non relu

LES MÊMES, SAINT-VALERY

LAPLACE, bas à la baronne.

Ah I ci, vous n'y voyez pas ?

AMÉLIE

Du tout, je vous le jure.

LAPLACE, malignement.

Il n'y a peut-être pas de mal à ça. [Amélie sourit. )

SAINT-VALERY , bos d Joseph.

Y sommes-nous?

JOSEPH , avec une gravité comique.

Oui, monsieur, vous êtes dans le cabinet du notaire, cl en présence de madame la baronne elle-même.

SAlNT-VALEaV.

Ah! comme le cœur me bat!

LAPLACE , de l'autre côté du iliéatre.

Allons, madame, monsieur le comte est devant vous.

( Laplace fait signe à Joseph d'avancer un fauteuil et d'y faire asseoir Saint-F alery . )

AMÉLIE , d'une voix altérée.

Il est là! (« part.) Allons, remettons-nous.

JOSEPH , à Saint-Valery, qui est assis.

Ah! çà, vous ne voyez rien, bien sûr? {lui présentant les doigts écartés. ) Combien y a-t-il de doigts? [à mi-voix. ) écoutez donc, il s'agit de prendre une femme; on ne risque rien de vous dire : casse-cou I

( Laplace va s'asseoir auprès de son bureau ; il donne quelques papiers à Joseph , qui sort par la porte à la droite du spectateur, )

AMÉLIE , émue.

Est-ce bien vous, raoesieur le comte?

SAIÎST-VALERY.

Moi-même. Ah! j'attendais ce moment avec bien de l'impatience.

AMÉLIE, à part.

Je suis tout interdite!

SAINT-VALERY, d^flrf.

Par où commencer la conversation? {haut.) Baronne, j'îfi bien des demandes à vous faire.

AMÉLIE

Monsieur le comte, moi-même j'ai bien des explications ù vous demander.

s Al NT- VALERY.

Je suppose que monsieur le notaire a eu la discrétion de se. retirer.

{Laplace sort pendant quelques instans. ) ( Moment de silence.^

AMÉLIE , avançant le bras.

Comte de Saint-Valery, êtes-vous là ?

SAINT-VALERY

Ici, près de vous, charmante baronne.

AMÉLIE

Qui vous a dit que j'étais charmante ?

SAINT-VALERY

Oh ! rien que votre son de voix; il ne peut sortir que de la plus belle bouche.

Avouez que cette situation a quelque chose de ravissant.

SAINT-VALERY

Je ne l'échangerais pas, je crois, contre le bonheur île vous voir; et pourtant j'en brftlc d'envie.

AMÉLIE

Ah! moi, quoique femme , j'ni plus d'empire sur moi-iitêmc; je tiens plus que jamais à mon serment.

SAINT-VALERY

Sans doulo, mui aussi; mais mon impatience est bien excusable.

AMÉLIE

Monsieur de Saint - Valéry, parlons sérieusement. Toute autre femme que moi, dans une telle situation, éprouverait de l'embarras , de la contrainte ; près de vous je me sens rassurée ; je n'éprouve qu'un sentiment profond de conûance et d'estime.

SAINT-VALERY

Que j'en suis fier, madame!

AMÉLIE

Ah! vous en étiez digne; avouez que mon projet n'était point insensé : ce qu'une femme n'ose dire ù un homme, je vous le dis avec franchise, sans craindre que vous voyiez ma rougeur... oui, je vous aime!

SAINT-VALERY

Qu'e.itends-jeî ah! répétez, répétez ce mot charmant! je crains que ce ne soit encore qu'une illusion.

Pourquoi ? ce sentiment est pur; ma bouche en fait l'aveu; mais c'est mon ame qui vous aime. Vous le savez bien : jeune encore , à cet iîge où l'on voit , où l'on ne pense pas , on disposa de ma main; je fus très malheureuse: devenue libre, j'avais fait un beau serment de veuvage éternel ; tout à coup un nou-veau sentiment s'empare de moi ; votre esprit , votre cœur qui sait si bien se faire entendre... j'avoue sans honte ma défaite, puisque je crois avoir trouvé celui qui seul pouvait me faire changer de résolution.

Aia : yaudet>iUe du Baiser au porteur.

Dans mon serment de haine et de vengeance, Un homme seul pouvait être excepté ;

C'est celui dont la confiance, Estimant moins l'éclat de la heaulé.

Triomphe ici de ma sévérité.

Celui qui, sans m'en faire un crime ; <

Peut écouter cet aveu dans ce jour,

Méritait plus que mon estime.

Je dus lui donner mon amour.

II méritait Lien plus que mon estime ; Faute de mieux , j'ai donné mon amour.

SAiST-vALERY , Se rapprochant d'elle.

Ah! par pitié, ménagez-moi; un tel aveu, l'expression touchante que vous y mettez, c'est trop pour ma faiblesse : ne me croyez pas un demi-dieu... Amélie!

AMÉLIE, souriant.

Il faut donc que je vous permette de m'appeler ainsi. Voyous, mon ami, ù votre tour, de la franchise : moi , je suis bien ré-

signée ; mais vous , vous senleï-YOus toujours la ferme résolution (le signer notre contrat de mariage sans nous voir? SAiiST-VALERY , virement. Sans doute; mais ne prolongez pas cette épreuve cruelle: signons à l'instant même. Ah ! d'après l'aveu que vous avez daigné me faire, quand je suis convaincu que rien ne peut détruire le charme que j'éprouve auprès de vous, pourquoi retarder l'instant de mon bonheur ?

AMÉLIE

ConamcDty que voulez-vous ?

s AI NT- VALERY.

Mettre fin au désir qui me brûle , voir enfin celle que j'aimerai toute ma vie,

AMÉLIE

Saint- Valéry, y songez-vous?

SAIHT-VALERY.

Je ne songe à rien qu'au bonheur de vous aimer , d'être là, près de vous; mais je ne croyais pas qu'il fallût t.tnt de cou- <-age.

Air du Fleuve de ki vie.

Oui, déjà, rien qu'à vous en(enclr(>, J'éprouve un charme tout nouveau.

Hélas! faut -il encore attendre L'instant de quitter ce bandeau?

Lorsque vous m'éles inconnue, Si vous avez tant de droits sur mon cœur,

Je dois donc mourir de bonheur """^"^

Quand je vous aurai vue.

( Ici Laplact reparaît avec Joseph. )

AMÉLIE

Saint-Valcry, pardonnez-moi un moment de doute. Oh! ce n'est pas fausse modestie: on se rend assez bien justice; mais ' si cependant je n'étais pas ce que vous croyez? si mes traits...

SA15T-VALEBY.

Ils doivent être charmans.

AMÉLIE

Si mon maintien...

SAIKT-VALERT.

Je suis sûr que c'est la grâce mGine.

AMÉLIE

Enfin) si ma taille...

SAINT-VALERY , d part.

Ces craintes, cette hésitation... est-ce que les confidences de ço notaire?... Oh ! non, ce n'est pas possible... A tout prix il faut connaître la vérité... {haut.) Kh bien! madame, me tien-

drez-vous rigueur plus long-temps ?... Amélie I chère épouse... abrégez ce cruel supplice ; je tombe à vos pieds.

( // lui prend la main et la couvre de. baisers. )

AMÉLIE, émue.

Eh bien! que faites-vous ?

SAIHT-VAI-ERY.

Ma foi, je prends possession.

AMÉLIE, se reculant.

Monsieur le comte, . .

SAIM-VALERY.

Cette main est à moi , je ne la quitterai pas; graïc, pitié... Amélie ! puis-je vous aimer davantage?

AMÉLIE , troublée. Oubliez-vous votre serment?

SAINT-VALERY", hors de tui.

Oui ! oui, j'oublie tout; demander-moi un sacrifice qui me soit possible : me priver de vous voir est au-dessus de mes forces; je cède à mon amour. . (// arrache son bandeau.) Dieu I qu'elle est jolie!... j'en étais sûr.

LAPL-iCE , s'avançant.

Bravo! bravo!... Allons, madame...

( // veut tui ôter ie bandeau. ) AMÉLIE, froidement et lui retenant le bras , avec dignité. Non , monsieur : tout le monde ici m'a méconnue ; je ne consens même pas à voir celui qui m'a trahie. Ah ! quel mal il m'a fait... Venez, monsieur, conduisez-moi.

; ( Laplace la conduit dans ta chambre à droite de l'acteur, et y entre avec elle. )

JOSEPH hésite un moment et dit à demi-voix. Voilà mes deux louis bien aventurés. (// sort par le fond )

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