LES MÊMES, SAINT-VALERY
LAPLACE, bas à la baronne.
Ah I ci, vous n'y voyez pas ?
AMÉLIE
Du tout, je vous le jure.
LAPLACE, malignement.
Il n'y a peut-être pas de mal à ça. [Amélie sourit. )
SAINT-VALERY , bos d Joseph.
Y sommes-nous?
JOSEPH , avec une gravité comique.
Oui, monsieur, vous êtes dans le cabinet du notaire, cl en présence de madame la baronne elle-même.
SAlNT-VALEaV.
Ah! comme le cœur me bat!
LAPLACE , de l'autre côté du iliéatre.
Allons, madame, monsieur le comte est devant vous.
( Laplace fait signe à Joseph d'avancer un fauteuil et d'y faire asseoir Saint-F alery . )
AMÉLIE , d'une voix altérée.
Il est là! (« part.) Allons, remettons-nous.
JOSEPH , à Saint-Valery, qui est assis.
Ah! çà, vous ne voyez rien, bien sûr? {lui présentant les doigts écartés. ) Combien y a-t-il de doigts? [à mi-voix. ) écoutez donc, il s'agit de prendre une femme; on ne risque rien de vous dire : casse-cou I
( Laplace va s'asseoir auprès de son bureau ; il donne quelques papiers à Joseph , qui sort par la porte à la droite du spectateur, )
AMÉLIE , émue.
Est-ce bien vous, raoesieur le comte?
SAIÎST-VALERY.
Moi-même. Ah! j'attendais ce moment avec bien de l'impatience.
AMÉLIE, à part.
Je suis tout interdite!
SAINT-VALERY, d^flrf.
Par où commencer la conversation? {haut.) Baronne, j'îfi bien des demandes à vous faire.
AMÉLIE
Monsieur le comte, moi-même j'ai bien des explications ù vous demander.
s Al NT- VALERY.
Je suppose que monsieur le notaire a eu la discrétion de se. retirer.
{Laplace sort pendant quelques instans. ) ( Moment de silence.^
AMÉLIE , avançant le bras.
Comte de Saint-Valery, êtes-vous là ?
SAINT-VALERY
Ici, près de vous, charmante baronne.
AMÉLIE
Qui vous a dit que j'étais charmante ?
SAINT-VALERY
Oh ! rien que votre son de voix; il ne peut sortir que de la plus belle bouche.
Avouez que cette situation a quelque chose de ravissant.
SAINT-VALERY
Je ne l'échangerais pas, je crois, contre le bonheur île vous voir; et pourtant j'en brftlc d'envie.
AMÉLIE
Ah! moi, quoique femme , j'ni plus d'empire sur moi-iitêmc; je tiens plus que jamais à mon serment.
SAINT-VALERY
Sans doulo, mui aussi; mais mon impatience est bien excusable.
AMÉLIE
Monsieur de Saint - Valéry, parlons sérieusement. Toute autre femme que moi, dans une telle situation, éprouverait de l'embarras , de la contrainte ; près de vous je me sens rassurée ; je n'éprouve qu'un sentiment profond de conûance et d'estime.
SAINT-VALERY
Que j'en suis fier, madame!
AMÉLIE
Ah! vous en étiez digne; avouez que mon projet n'était point insensé : ce qu'une femme n'ose dire ù un homme, je vous le dis avec franchise, sans craindre que vous voyiez ma rougeur... oui, je vous aime!
SAINT-VALERY
Qu'e.itends-jeî ah! répétez, répétez ce mot charmant! je crains que ce ne soit encore qu'une illusion.
Pourquoi ? ce sentiment est pur; ma bouche en fait l'aveu; mais c'est mon ame qui vous aime. Vous le savez bien : jeune encore , à cet iîge où l'on voit , où l'on ne pense pas , on disposa de ma main; je fus très malheureuse: devenue libre, j'avais fait un beau serment de veuvage éternel ; tout à coup un nou-veau sentiment s'empare de moi ; votre esprit , votre cœur qui sait si bien se faire entendre... j'avoue sans honte ma défaite, puisque je crois avoir trouvé celui qui seul pouvait me faire changer de résolution.
Aia : yaudet>iUe du Baiser au porteur.
Dans mon serment de haine et de vengeance, Un homme seul pouvait être excepté ;
C'est celui dont la confiance, Estimant moins l'éclat de la heaulé.
Triomphe ici de ma sévérité.
Celui qui, sans m'en faire un crime ; <
Peut écouter cet aveu dans ce jour,
Méritait plus que mon estime.
Je dus lui donner mon amour.
II méritait Lien plus que mon estime ; Faute de mieux , j'ai donné mon amour.
SAiST-vALERY , Se rapprochant d'elle.
Ah! par pitié, ménagez-moi; un tel aveu, l'expression touchante que vous y mettez, c'est trop pour ma faiblesse : ne me croyez pas un demi-dieu... Amélie!
AMÉLIE, souriant.
Il faut donc que je vous permette de m'appeler ainsi. Voyous, mon ami, ù votre tour, de la franchise : moi , je suis bien ré-
signée ; mais vous , vous senleï-YOus toujours la ferme résolution (le signer notre contrat de mariage sans nous voir? SAiiST-VALERY , virement. Sans doute; mais ne prolongez pas cette épreuve cruelle: signons à l'instant même. Ah ! d'après l'aveu que vous avez daigné me faire, quand je suis convaincu que rien ne peut détruire le charme que j'éprouve auprès de vous, pourquoi retarder l'instant de mon bonheur ?
AMÉLIE
ConamcDty que voulez-vous ?
s AI NT- VALERY.
Mettre fin au désir qui me brûle , voir enfin celle que j'aimerai toute ma vie,
AMÉLIE
Saint- Valéry, y songez-vous?
SAIHT-VALERY.
Je ne songe à rien qu'au bonheur de vous aimer , d'être là, près de vous; mais je ne croyais pas qu'il fallût t.tnt de cou- <-age.
Air du Fleuve de ki vie.
Oui, déjà, rien qu'à vous en(enclr(>, J'éprouve un charme tout nouveau.
Hélas! faut -il encore attendre L'instant de quitter ce bandeau?
Lorsque vous m'éles inconnue, Si vous avez tant de droits sur mon cœur,
Je dois donc mourir de bonheur """^"^
Quand je vous aurai vue.
( Ici Laplact reparaît avec Joseph. )
AMÉLIE
Saint-Valcry, pardonnez-moi un moment de doute. Oh! ce n'est pas fausse modestie: on se rend assez bien justice; mais ' si cependant je n'étais pas ce que vous croyez? si mes traits...
SA15T-VALEBY.
Ils doivent être charmans.
AMÉLIE
Si mon maintien...
SAIKT-VALERT.
Je suis sûr que c'est la grâce mGine.
AMÉLIE
Enfin) si ma taille...
SAINT-VALERY , d part.
Ces craintes, cette hésitation... est-ce que les confidences de ço notaire?... Oh ! non, ce n'est pas possible... A tout prix il faut connaître la vérité... {haut.) Kh bien! madame, me tien-
drez-vous rigueur plus long-temps ?... Amélie I chère épouse... abrégez ce cruel supplice ; je tombe à vos pieds.
( // lui prend la main et la couvre de. baisers. )
AMÉLIE, émue.
Eh bien! que faites-vous ?
SAIHT-VAI-ERY.
Ma foi, je prends possession.
AMÉLIE, se reculant.
Monsieur le comte, . .
SAIM-VALERY.
Cette main est à moi , je ne la quitterai pas; graïc, pitié... Amélie ! puis-je vous aimer davantage?
AMÉLIE , troublée. Oubliez-vous votre serment?
SAINT-VALERY", hors de tui.
Oui ! oui, j'oublie tout; demander-moi un sacrifice qui me soit possible : me priver de vous voir est au-dessus de mes forces; je cède à mon amour. . (// arrache son bandeau.) Dieu I qu'elle est jolie!... j'en étais sûr.
LAPL-iCE , s'avançant.
Bravo! bravo!... Allons, madame...
( // veut tui ôter ie bandeau. ) AMÉLIE, froidement et lui retenant le bras , avec dignité. Non , monsieur : tout le monde ici m'a méconnue ; je ne consens même pas à voir celui qui m'a trahie. Ah ! quel mal il m'a fait... Venez, monsieur, conduisez-moi.
; ( Laplace la conduit dans ta chambre à droite de l'acteur, et y entre avec elle. )
JOSEPH hésite un moment et dit à demi-voix. Voilà mes deux louis bien aventurés. (// sort par le fond )