AMÉLIE, SAINT-VALERY
SAINT-VALERY
Que vous êtes bonne , madame , de daigner vous intéresser à mes peines! elles sont bien cruelles! Hélas! voire cœur me plaint... mais sans doute , voire raison me condamne, vous me traitez d'insensé
AMÉLIE
Jugez-moi moins sévèrement, monsieur de Dreiiutnt : je roncois, cl mieux qu'une aulre peut-être, le chagrin cuisant d'une espérance dépue.
SAINT-VALERY
Vous, madame ?
AMÉLIE
Oui, sans doute.
SAINT- VALERY
J'entrevois dans cette touchante bonté un moyen délicat d'excuser ma faiblesse; non, jamais vous n'avez dû éprouver les regrets d'une séparation , le coup mortel d'une rupture.
AMÉLIE
Vous n'en savez rien.
SAINT-VALERY
Si jeune, si bien faite pour plaire!
AMÉLIE
On peut souffrir à tout âge; e* j'en ai fait l'épreuve.
Air de Henri If^ en famille.
L'bymcQ n'eul pour moi que des fers.
L'amour me vit victime obéissante.
Ah ! pour les maux que nous avons soufferts. Notre ame est plus sensible et plus compatissante.
SAINT-VALERY
Vous! se peut-il?
AMÉLIE
On souffre plus d'un jour, llélas! le cœur a trop bonne mémoire.
SAINT-VALERY , s'oubUant.
Trahie ainsi par l'hyrAcn et l'amour!
En vous voyant on a peine à vous croire.
( Amélie baisse les yeux. )
(^àpart.) Je m'oubliaiâ déjà! {haut.) Ah! si vous saviez quel concours d'événemens vient me frapper! non, aucune position ne peut être comparée à la mienne... je l'aimais tant! j'avais tout lieu de croire que j'étais aimé de même. { s' aniviant par degrés.) Lui plaire, était mon unique soin, ses moindres caprices étaient pour moi des ordres sacrés. AMÉLIE, à part.
Au moins, en voilà un qui sait aimer! (haut. ) Les choses sont-elles donc tout-à-fait désespérées?
SAINT- VALERY
Oh! tout-à-fait; et le plus cruel démon n;alheur,c'est que je ne puis accuser que moi, je suis seul coupable. ^
AMÉLIE
Vous!
SAINT-VALERY
Oui ; loin de cacher mes tort;, je les avoue, je les public.
Des torts bien légers, sans doute ?
SAINT-VALERY
J'ai été ingrat, perfide.
AMÉLIE, d part.
Ils le sont tous. Au moins celui-là s'accuso lui-inCiiu; , c'est de la franchise.
SA1NT*V1LERY
Je voudrais , au prix de tout mon sang, ne l'avoir point offensée.
AMÉMF.
Iklai» c'est donc bien grave ?
SAIHT-VALBBY, reprenant malgré lui sa voiiV naturrtlc. Jiigcz-cn vous-inCmc; j'aimais niaiNîmoiscllo Dcsperiii rcs .
je la voyais tous les jours, à tous les instins : ma passion augmenta; j'osai, après un mois de soins assidus, demander sa main, j'obtins l'agrément de sa famille; elle voulut savoir si l'absence ne détruirait pas l'amour que j'avais pour elle ; elle m'ordonna de rester à Paris trois mois: trois mois d'exil qui devaient précéder mon bonheur! Certain de ma tendresse, je promis, j'obéis en murmurant, je m'éloignai d'elle; mais elle avait eu la barbarie de m'ordoimer encore de ne pas lui écrire, et là, à Paris, isolé, au milieu de cette foule, luttant avec ma passion plus forte que toutes les promesses du monde , je ne me sentis plus le courage de tenir ce cruel serment. Huit jours, hélas! s'étaient à peine écoulés. .. hier, i'arrive, seulement pour la conjurer (f'abréger mon supplice-, eh bien! non, sa résolution est plus forte que sa tendresse, elle refuse de me recevoir, me fait dire par un notaire que celui qui a trahi ses sermens n'est plus digne de sa main. Voilà mes torts, madame : ils sont grands, je l'avoue; mais je vous laisse à juger s'ils méritaient une pareille punition, et si je ne suis pas le plui malheureux des hommes par la seule femme qui devait embellir mes destinées.
« AMÉLIE, à part.
La singulière conformité !
SAINT-VALERY
Je voisvolre indignation; vous êtesbonne, vous, sensible, généreuse; vous ne concevez pas que l'on puisse faire un crime à un amant de l'excès même de son amour.
(Amélie parait incertaine, Laplace entre précipitamment .)
SCHNE XVIf