‹ Le bandeau, comédie-vaudeville en un acteChapitre 8 sur 21 · SCENE Vif · texte numérisé non relu

SCENE Vif

AMELIE, en costume élégant de voyage, un élégant sautoir sur le bras y LAPLACE.

▲MÊLiE, entrant.

Il était ici?., je me sens tout émue.

LAPLACE

Il sort à l'instant... eh bien ! madame la baronne, avez-vous réfléchi sur les observations qu'il était de mon devoir de vous faire?

AMÉLIE

Ne parlons plus de cela, monsieur; je vous ai faitma profession de foi; ma résolution est irrévocable. Je consens à passer aux yeux des cœurs froids, des esprits timorés, pour une femme exaltée, une tête romanesque; mais là où je suis certaine de trouver cette rare conformité de goftls et desentimens, cette délicieuse syinpalhie de deux cœurs s'élançant l'un vers l'autre: là seulement se trouvent les véritables convenances de l'hymen, l'assurance d'un bonheur inaltérable.

LAPLACE

Sans doute, madame ; mai» vous me permettrez de vous faire observer que la sympathie morale ne suffit pas toujours, quand on contracte un lien indissoluble, un lien detoute la vie... et qu'épouser un homme sans l'avoir jamais vu, se donner tout entière, corps et biens, sans connaître, autant que cela est possible, celui à qui l'on confie tant d'excellentes choses, c'est s'exposer à d'étranges mécomptes, et peut-être à d'éterixels regrets. Kf^itiz f un peu pi(juée.

Eh ! monsieur, de quels mécomptes me parlez-vous? que me font à rnoi des traits plus ou moins corrects... une taille plus ou moins gracieuse? Qu'est-ce que cela auprès de ce charme d'esprit, de cette élévation d'ame que je trouve dans le comte de Saint-Valery? Plus occupé de l'honneur militaire et de la culture des lettres que des lenteurs inteririinables de la chicane, il m'envoie du lieu de sa garnison un blanc-seing, avec instance de le faire précéder de la transaction qui sera la plus convenable pour régler nos intérêts... Touchée d'un procédé aussi délicat, je me livre à la correspondance la plus active ; et bientôt le comte me propose de réunir, par un mariage, les deux portions d'un grand héritage qui nous donnerait le droit de faire des heureux... Cette idée me ravit .. je l'accepte... dès ce inomenl nous ne correspondons plus que comme fiancés. Vous savez le reste... j'ai pu être capiivée, séduite, mais certainement je ne suis pas folle.

LAPLACE

Ah! madame... qui dit cela?

AMELIE, avec finesse. ^—r

Vous le pensez sans le dire... nos sentimens sont aussi une propriété, mon cher notaire, on doit les respecter.

LAPLACE

Sans doute, madame, mais...

AMÉLIE, vivement.

On m'a mariée à quinze ans. M. le baron d'Frvilliers était un homme de l'extérieur le plus séduisant. Toutes les femmes en raffolaient; jeune, sans expérience, j'en fuséblouie moi-même... Eh bien! il m'a rendue très inalheureusc.

LAPLACE

Je le sais; mais avouez, madame la baronne, que vous passez d'un excès dans un autre.

AMÉLIE

Au contraire : je vois, moi, quelque chose de grand, d'héroïque dan» cette action que von» trouvez bizairc... J'aime 1\I. de Saint-Valery précisément parce qu'il a consenti à cctteéprcuvf. parce qu'elle ne l'a point effrayé, parce que nous nous sonnnes compris.

LAPLACE, souriant.

De sorle que s'il y renonçait...

AMELIE.

Je ne l'estimerais plus... je ne serais jamais n lui. Air : J'en guette un petit.

Je ne suis pas de ces femmes du monda Dont le seul but est d'avoir un mari ; Mais à noire ame «ne ame qui réponde, Est le trésor qui m'a toujours souri.

Mon cœur comprend cet époux qu'il appelle ; Oui, sans le voir, je l'aime et je me rends;

Car la beauté n'a qu'un printemps

Et Tame reste toujours belle.

LAPLACE

Tout cela sans cloute est très beau, très séduisant; mais enfin, t;"'est une supposition , si cet échafaudage merveilleux de votre tmngination venait à 8e renverser au premier regard? si ua tléseuchanttMnenl subit , une sorte de répugnance...

AMÉLIE

Qu'importe? mais je vous devine : vous voulez m'effrayer, vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis: et quand bien même mon creur n'aurait pas rêvé celui que j'ai choisi pour époux, son portrait qu'il m'a fait parvenir... {Elle tire un petit portefeuille éle son sein.) Des vers d'une expression... [Elle déplie un papier.)

LAPLACB, souriant.

__^ Ah! c'est en vers 1 s'il est aussi fidèle que celui qu'il a reçu de TOUS en prose...

▲HÉLie.

Écoulez. {Etlelil.)

"Vous me demandez mon portrait...

[s^ interrompant.) Nous étions convenus de nous faire chacun le nôtre ; mais par écrit seulement. La peinture eût détruit tout le piquant, tout le charme de notre situation, (reprenant.)

A^ous me demandez mon portrait,

C'est m'orJonner d'être sincère; Mais, en obéissant, je crains de vous déplaire : EnGa vous le voulez; me voici trait pour trait :

Je suis dans la vigueur de l'âge

El n'ai vu que trente printemps;

Mes yeux, comme ceux des amans,

Brillent, croyant voir votre image...

[s* interrompant. ) Je le vois d'ici.

Mon teint bruni dans les camps, au combat, Répand sur ma figure un ton un peu sévère '

Qui convient à l'horarae de guerre ;

Car c'est là le fard du soldat. «

Pourtant je l'avoùrai, de la mélancolie -Quelquefois le nuage ombrageait les beaux jours ; Et jusqu'ici dédaignant les amours,

D'une sombre misanthropie Je portais dans mon cœur le poison renfermé... C'est que j'avais besoin d'aimer et d'être aimé :

Vous m'avez guéri pour la vie.

(avec expression et malice. ) Eh bien! monsieur le notaire ?

LAPLACE, à lui-même.

Je conçois qu'il y a de quoi monter la l<;te.

Maintenant je ne vous demande rien , je ne veux rien savoir.

LAPLACE, avec intention.

D'ailleurs, il va venir; il est ici, sous cette croisée, au fond du jardin, bien itiipatient sans doute de... (// va ouvrir ta a'oisée. )

AMÉLIE, vivement.

Il est lu! {se reprenant.) Mais fermez donc cette fenêtre, jnonsieur. Me tendre un piégc ! Ah! c'est affi-eux!

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