L ŒUVRE SAINTE
Remigius bénissait Dieu et le suppliait d'achever son œuvre.
Ghlodovigh avait conduit sa jeune épouse à Soissons où les noces avaient été célébrées en grande pompe, car il ne pouvait plus être question de les faire à Gabillonum, comme lavait proposé Gondebaud.
Dès le premier jour, le roi des Francs avait associé Ghlotecbildis à tous les actes de sa vie politique et l'avait fait entrer dans tous les conseils de son gouvernement. Elle avait ainsi pris rapidement sur lui un grand ascendant qu'elle se proposait de faire servir surtout à la conversion du roi.
G'était là une œuvre bien difficile et qu'un miracle seul pouvait mener à bien.
Les Francs, en effet, étaient poHthéistes ou, plutôt, ils n'avaient d'autre religion que celle du succès.
Leur véritable dieu était celui qui les conduisait à la victoire ou répandait, au moins en apparence, la prospérité sur leurs villes et leurs campagnes.
Ge préjugé commun à tous les peuples enfants, aux
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esprits ignorants et à ceux qui ont divinisé les biens matériels, était profondément ancré dans le cœur de Ghlodovigh.
Cependant, Ghlotechildis était devenue mère et elle voulait que son premier-né fut baptisé.
Ghlodovigh, qui respectait la foi de son épouse, voulait s'opposer à ce que son fils fut, dès le berceau, introduit dans la même foi, et ne pouvait se rendre aux raisons de Ghlotechildis.
— Hélas! lui disait-elle, que ne puis-je, cependant, te prouver que les dieux que tu adores ne sont rien, qu'impuissants à se soutenir eux-mêmes, ils ne sauraient protéger les autres ! Quelle puissance, en effet, peut bien avoir un morceau de bois, de pierre ou de bronze, auquel on a donné une forme ou une figure?
« On. a beau leur donner un nom. Les noms qu'ils portent sont tous des noms d'hommes, dont l'histoire plus ou moins honteuse est le seul titre de gloire.
« Parmi ces hommes, il y en a qui ont été des magiciens et qui, bien loin de recevoir les dons de la puissance divine, n'ont dû de faire leurs prodiges qu'à l'intervention des démons.
» Un seul Dieu est digne de nos adorations, c'est celui qui a créé l'univers, qui le gouverne par sa providence, distribuant la vie à tout ce qui se meut, respire, végète ou subsiste sur la terre, dans les mers ou dans les cieux. »
Mais Ghlodovigh n'était pas convaincu.
— Ge sont, au contraire, dit-il, nos dieux qui ont tout créé et qui gouvernent le monde. Et la preuve, c'est qu'on les représente toujoui'S illustres et triomphants. Le tien, cela se voit assez, n'a aucune puissance, il n'est pas même de la race des dieux, pas même un guerrier et on ne saurait raconter de lui aucun trait de bravoure ni aucun exploit militaire.
Cependant, ce que le païen refusait, le cœur aimant de l'époux l'accorda et Ghlotechildis obtint la permission de
présenter son enfant premier-né au baptême qui se fit solennellement et par lequel il reçut le nom d'Ingomer, de la bouche même de l'évêque Remigius.
Le ciel réservait une épreuve doublement douloureuse à la pieuse reine. L'enfant n'avait pas encore quitté les vêtements blancs des nouveaux chrétiens et la première semaine ne s'était pas écoulée qu'il mourut.
Une grande douleur accabla les deux époux etChlodovigh surtout se répandit en reproches amers.
— C'est parce qu'il a été baptisé au nom de votre Dieu impuissant, s'écriait-il, que cet enfant est mort! S'il eut été consacré à mes dieux, il vivrait encore.
Mais la pieuse mère répondait :
— Je rends grâces au Dieu tout puissant, Créateur et souverain Maître du monde, d'avoir choisi mon enfant premier-né pour l'appeler dans son royaume. La douleur que je ressens de sa perte est adoucie par la certitude qu'il est au ciel où Dieu reçoit les enfants morts dans l'innocence et la régénération du baptême.
Cependant, il lui naquit un second fils et, cette fois encore, Chlotechildis obtint de Chlodovigh qu'il serait baptisé.
Remigius versa l'eau sainte sur son front et lui donna le nom de Ghlodomer.^
Mais lui aussi quelque temps après son baptême tomba malade.
— Vois, disait Chlodovigh à son épouse, il va en être de celui-ci comme du premier, le nom de ton Christ lui portera malheur et lui aussi mourra.
— Priez, dit Remigius, la prière est toute puissante.
(1) Les historiens de Boissons où eurent lieu ces deux baptêmes les font admioistrer par Principius, frère de S. Remi, qui était aiors évoque de cette ville. Mais S. Remi, dans son testament, déclare avoir baptisé lui-même toute la famille de Ciovis. (Flodoard. Eist, eçdés.^ 1, i, ch. xviii.)
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Ghlotechildis pria avec ferveur et Dieu rendit la santé à son fils.^
Les gaulois chrétiens qui avaient assisté aux deux baptêmes s'applaudissaient de voir ainsi le Dieu de Ghlotechildis conquérir, dès leur berceau, les fils de Ghlodovigh ; quant aux francs farouches, ils y assistaient avec étonnement et pleins de respect pour la volonté du chef bien-aimé qui les menait à la victoire.
Mais Ghlotechildis comprit bientôt quelle devait employer à la conversion de son époux des moyens plus politiques.
Elle fît appeler le gallo-romain Aurelianus en qui Ghlodovigh avait la plus grande confiance et que sa reconnaissance avait gratifié du commandement du Gastrum Meledunum* et de tout le territoire circonvoisin.
— Ecoute, fidèle ami, lui dit-elle, c'est sur toi que je compte pour hâter l'œuvre sainte que je poursuis au nom de Jésus-Ghrist que tu adores comme moi. Aide-moi à dégoûter Ghlodovigh de ses dieux et à l'amener à la foi au Dieu véritable.
Aurelianus en avait fait la promesse.
De son côté, Ghlodovigh était sans cesse prié par son épouse de se rendre à ses vœux. Elle lui dit enfin :
— Ghoisissons un sage arbitre de la question qui nous divise. Vous avez pleine confiance dans Aurelianus, demandez-lui son sentiment.
Ghlodovigh se rendit à cet avis pour plaire à sa femme et ne doutant pas que la sagesse ordinaire de son conseiller ne lui ferait pas défaut en cette circonstance.
Le chef Franc demanda donc à Aurelianus ce qu'il penserait de le voir adopter la religion chrétienne.
— J'applaudirais de tout cœur à votre détermination,
(1) Greg. de Tours. Sist. Franc. , 1. ii, ch. xix.
(2) MeluQ.
répondit Aurelianus, et je crois que vous augmenterez par là encore, s'il est possible, l'amour que vos sujets ont pour vous.
— J'y gagnerais, peut-être, dans l'esprit des Gaulois, dit le Chevelu, mais les Francs, mes braves compagnons d'armes, verraient avec déplaisir leur chef abandonner la religion d'Odin pour une foi étrangère à toutes nos traditions nationales.
— Ils vous imiteraient, car ils vous aiment, dit le galloromain avec feu.
Ghlodovigh fit un signe de dénégation.
— D'ailleurs, poursuivit Aurelianus, si nous envisageons ^ la chose à un autre point de vue que celui du simple changement de croyance, jetez les yeux autour de vous et voyez si votre conversion ne serait pas utile même à votre gloire. C'est vous qui allez achever, sans doute, l'œuvre et la conquête commencée par vos aïeux. Il vous reste à soumettre les Visigoths et les Burgondes, odieux aux Gaulois chrétiens et catholiques, parce qu'ils sont ariens et persécuteurs. Ces Gaulois chrétiens, sachez-le, pourront se soumettre en silence à un vainqueur quelqu'il soit, mais ils ne seront les sujets dévoués et aimants que d'un chef qui professera leur foi. 0 Ghlodovigh, soyez chrétien et toute la Gaule est à vous, elle se lèvera sous votre étendard et vous aidera à chasser vos ennemis qui sont en même temps ses tyrans.
Ghlodovigh secoua la tête.
— Ton avis est peut-être juste, dit-il, mais j'aime mes dieux et j'ai confiance en eux. Avec leur aide, j'espère arriver aux mêmes résultats.
— Dieu vous éclairera, je l'espère, dit Aurelianus attristé de cette obstination.
Ghlodovigh n'avait rien à désirer, en effet ; le succès de ses armes était grand et chaque jour voyait s'accroître sa puissance. Maître d'une grande étendue de pays entre la Somme et la Seine, il ne trouvait de résistance sérieuse que
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dans l'Armorique aux mœurs sauvages et indépendantes qui refusait de reconnaître sa suzeraineté.
Cependant les Francs ne désespéraient pas de la soumettre et déjà ils avaient réussi à s'établir sur une portion du territoire et à s'y maintenir, lorsqu'un grand péril se montra à l'horizon menaçant toute la race des Francs.
Les Allemani s'étaient réveillés soudain d'une longue torpeur apparente, pendant laquelle ils avaient occupé les pays Rauraciens^ et, maintenant, ils se levaient réclamant une part de la Gaule où dormaient les os de leurs ancêtres.
Ghlodovigh combattait aux frontières de l'Armorique, lorsque la nouvelle lui parvint que le ban de guerre était publié par les Allemani et les Suéves qui se portaient en masses, par les rives du Rhin et de la Germanie première, sur le territoire des Francs Ripuaires, qui occupaient la première Belgique vers Metz, Verdun et Trêves, tandis que les Saliens s'avançaient vers l'ouest de la Gaule. Sigebert, chef des tribus franques du pays de Cologne, avait envoyé aussitôt demander le secours de Ghlodovigh.
Celui-ci réunit ses compagnons d'armes et se prépara à partir.
— Où va Ghlodovigh, mon époux? avait demandé Chlotechildis à Aurelianus.
— Vers un grand péril, avait répondu le gallo-romain, priez pour le triomphe des Francs !
Le héros serra son épouse et ses enfants dans ses bras :
— Rassure-toi, dilril à Chlotechildis, et que tes vœux m'accompagnent, je reviendrai victorieux.
Mais Chlotechildis, en pleurant, lui dit :
— 0 Ghlodovigh, je ne puis m'empêcher de songer qu'il te manque la plus sûre garantie de la victoire.
— Laquelle ? dit Ghlodovigh le front plissé.
(1) fiâle, l'Helvétie et le Haut-Rhin.
— La foi au Dieu de Ghlotechildis. Qu'est-ce que la bravoure, le courage, le génie, l'amour ardent de la liberté, quand tout se tourne contre le héros qui combat et n'a d'au tre ressource que la*mort glorieuse dans l'écrasement du nombre?
« Çt cependant, il est un Dieu au ciel qui sait domier la victoire même contre toute espérance; promets-moi de te souvenir de lui et de l'invoquer à l'heure où, abandonné de tes dieux muets et impuissants, tu seras prés de voir le désespoir entrer dans ta fière àme! »
Mais le Franc farouche ne répondait pas encore. Et comme Ghlotechildis refusait de le laisser partir sans avoir recueilli sa promesse :
— Soit, dit-il enfin, que le Christ me donne la victoire, et le Dieu de Ghlotechildis sera celui de Ghlodovigh !
— Que Dieu soit loué! s'écria Ghlotechildis, j'ai gagné sa cause! Jene crains plus rien, Ghlodovigh reviendra victorieux.
Cependant Ghlodovigh était attendu avec impatience à Cologne par Sigebei't et les Ripuaires qui, en le voyant arriver à la tète de ses guerriers, l'acclamèrent avec enthousiasme.
Le roi des Francs prit le commandement de toutes les troupes et vint présenter la bataille aux Allemani dans les champs de Tolbiac*
La confiance des barbares avait toute l'insolence du nombre.
On était aux premiers feux de l'été, et le soleil matinal en se levant derrière les horizons de montagnes et de forêts, vit les deux armées en présence.
(1) Près de Cologne. Ce lieu s'appelle aujourd'hui Zulpich, près de Julifrs. D'autres, au nombre desquels les Boliandistes, ont cru que celte bataille avait été livrée près de Strasbourg, Grégoire de Tours, cependanc, iuaique Tolbiac, iiou ea raciODiaac le récii de la bataille, mais beaucoup plus iom à propos ûe .a blessure que Sigebert y avait reçue au genou. La tradition naiionale a conserve ;a crovanca t^ue ce tut bien 'ioiOiac qui vu triompher Clovis des Alamaus.
Seigneur, dit Aurélianus, tu vois bien que tes dieux sont sourds et impuissants... (P. 60.)
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Ghlodovigh ne doutait pas un instant de la valeur de ses guerriers et il savait que le cœur d'un franc était inaccessible à la crainte.
Cependant, il crut bon de les avertir de toute l'importance du drame qui allait se jouer en ces plaines et dont ils allaient être les acteurs.
Monté sur son cheval de guerre, revêtu d'armes étincelantes, il parcourut le front de bataille de ses troupes et s' étant placé au centre :
— Braves guerriers, s'écria-t-il, nobles conquérants de la Gaule dont le sort est en jeu, sachez que ces ennemis rêvent d'une invasion comme celle des Huns et d'Atilla; piller vos villes, ruiner vos campagnes, égorger vos femmes et vos enfants, voilà ce qu'ils veulent.
" Vous ne le souffrirez pas !
» Le sort de la Gaule est entre vos mains et les barbares ne demandent qu'à le fouler aux pieds sanglants de leurs chevaux.
n Vous ne le soufirirez pas!
» Songez à vos pères qui ont exterminé les légions de Varus. Songez à vos femmes et à vos enfants dont le sort dépend de votre victoire.
» Nous vaincrons ou nous mourrons!
Et, brandissant sa francisque, au milieu des acclamations et des sonneries de trompettes éclatantes, toute l'armée se précipita à la charge contre les ennemis.
Le soleil de juin versait une chaleur de plomb fondu sur la plaine hurlante où les armes se choquaient, où les morts s'entassaient, où le sang fumait répandant ses acres et horribles senteurs.
Déjà l'astre du jour avait dépassé le milieu de sa course et l'issue de la lutte était encore incertaine, lorsque Sigebert blessé fut forcé de quitter le combat.
Le désordre se mit dans les rangs de ses soldats, à la joie
des Allemani qui en profitèrent pour redoubler d'ardeur et tenter d'enfoncer les rangs de l'armée franque qui pliait, et bientôt vit la défaite étendre sur elle les ombres de son aile lugubre.
Mai» le désordre était tel, que les bataillons des francs, refoulés les uns sur les autres, ne se connaissaient plus et se donnaient mutuellement la mort.
Ghlodovigh, attéré à ce spectacle, sentait son cœur se briser dans sa poitrine. Sans casque, la chevelure flottante et ensanglantée, les yeux lançant des éclairs, il brandissait sa francisque autour de lui et, emporté par les bonds de son cheval faisait, à chaque coup de son bras, des vides autour de lui.
Déjà il était entouré par les ennemis décidé à mourir lorsqu'Aurelianus, avec un bataillon, se porta a son secours et l'obligea à la retraite.
Il voulait mourir, car, dans son désespoir, il appelait en vam ses dieux à son secours.
Chaque instant ouvrait plus grand le gouffre où allait s'engloutir la destinée des Francs.
— Seigneur, dit Aurelianus, tu vois bien que tes dieux sont sourds et impuissants. Souviens-toi du Dieu de Ghlotechildis et invoque-le avec foi, lui seul peut te sauver.
Alors, Ghlodovigh parut sortir d'un cauchemar atroce et se réveiller dans une rafraîchissante espérance.
Il s'arrêta.
Immobile sur son cheval, la figure sanglante mais adoucie par un rayon d'ardente foi, il s'écria, les mains levées au ciel, tandis que sa francisque reposait ensanglantée sur son épaule :
— Jésus-Ghrist, toi que Ghlotechildis appelle Fils du Dieu vivant, s'il est vrai que tu protèges ceux qui t'invoquent et que tu donnes la victoire à tes serviteurs, j'implore ton secours !
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« Si tu me fais triompher de mes ennemis, si tu étends sur moi cette puissance dont ton peuple reconnaît et proclame r efficacité, je jure de croire en toi et de me faire baptiser en ton nom !
r> J'ai prié mes dieux, ils ne m'ont pas écouté, en voici la preuve. A toi de m'arracher au péril !...^ »
A peine le roi des Francs avait-il cessé de parler que le combat, soudain, changea de face avec une incroyable rapidité.
On eut dit que l'Ange exterminateur avait paru soudain dans le ciel armée de son épée flamboyante pour porter secours aux Francs.
Subitement la victoire faisait volte-face et se tournait contre ceux qu'elle avait paru favoriser jusque-là.
Ainsi, du haut d'une colline on voit, dans la plaine, un violent orage se déchaîner, fondre tout à coup à grands pas sur une région, puis, par un brusque revirement de la tempête, changer soudain la marche de ses fureurs.
Frappés de terreur, les Aliemani s'étaient arrêtés.
Les Francs, reprenant une ardeur nouvelle, se replièrent, firent volte face et coururent sus à l'ennemi qui plia à son tour et commença à prendre la fuite.
Les Francs n'étaient plus occupés qu'à tuer leurs ennemis, dont les cadavres s'accumulaient en montagnes autour d'eux au milieu d'un océan de sang.
Enfin le roi des Aliemani fut tué et les quelques combattants qui résistaient encore, à cette nouvelle, se jetèrent à genoux et implorèrent la vie.
— Cessez le massacre, ordonna Ghlodovigh, puisqu'ils se rendent et sont prêts à reconnaître notre autorité.
Cette victoire miraculeuse fut le grand triomphe des Francs.
(1) Grégoire de Tours, U l, en. ssx.
Le Rhin fut franchi par eux, toute l'Allemagne et la Souabe se soumirent et ils refoulèrent au delà du Danube les derniers de leurs ennemis désormais sans nom et sans patrie.
Le Dieu de Ghlotechildis avait accompli la plus grande œuvre du temps.
Il avait mis fin aux troubles de la barbarie fangeuse, et, sur un sol généreux, élevé un peuple généreux, dont la destinée superbe allait être de faire désormais resplendir sur le monde rénové la majesté des « Gestes de Dieu. »
-COO^OOo-
Cependant, comme un sage agriculteur qui ne se contente pas d'acheter un champ et de lui donner son nom, mais en fait soigneusement la culture, la Providence allait veiller à ce que Ghlodovigh n'oubliât pas les bienfaits de Jésus- Christ et l'Eglise même allait, dans la personne de ses saints, le prendre par la main pour le conduire des champs de Tolbiac au baptistère de Reims.
Pour revenir dans les Gaules, il traversa le pays des Leuci-Tullorum,^ et, comme il longeait la Mosa,^ il aperçut un ermitage perdu dans les roseaux.
— Qui habite ici? demanda-t-il.
— C'est, lui répondit-on, le saint solitaire Vedastus qui vit en silence dans la contemplation des choses divines.
Il le fit appeler et le pria de l'accompagner en Gaule, afin de l'éclairer, le long du chemin, sur la religion de Jésus-Christ qu'il venait de jurer d'embrasser.
Vedastus n'hésita pas et, quittant sa cabane sans regret,
(l)Toul.
(2) La Meuse.
obéit à cette injonction que la Providence lui faisait par l'organe du roi des Francs.
Des foules immenses se pressaient sur le passage des pieux solitaires, dont elles connaissaient depuis longtemps la saintefé et les miracles.
Ghlodovigh, dont l'esprit barbare encore était peu ouvert aux grandes leçons de la théologie, avait davantage besoin d'être instruit par des œuvres que par des paroles.
La Providence allait lui ménager ces deux genres d'insîtruction et, pendant les longues veillées du bivouac, Vedastus 'expliquait au roi chevelu le mystère de l'Evangile.
Cependant, suivant l'expression même des saints livres, il allait, comme les apôtres, confirmer sa parole par des œuvres merveilleuses aux yeux de Ghlodovigh et de toute l'armée des Francs.
Pendant le trajet, comme une foule compacte entourait le roi, près du pays de Vungise, ^ sur les rives de l'Axona.^ dans la villa Rugilliaca,^ au passage d'un pont, un aveugle, comme autrefois celui de Jéricho, apprenant que Vedastus passait dans le cortège, s'écria d'une voix retentissante :
— Elu de Dieu, bienheureux Vedastus, aie pitié de moi; je ne te demande ni or ni argent, mais invoque le Seigneur et rends-moi la vue !
Le solitaire comprit que cette grâce lui serait accordée, non seulement pour récompenser la foi de cet infirme, mais surtout pour répandre la lumière sur l'intelligence d'un peuple tout entier et ouvrir ses yeux encore fermés à la contemplation du vrai soleil.
Il s'arrêta, se mit en prières, puis, traçant un signe de croix sur le front de l'aveugle, il dit, les yeux levés au ciel :
(1) Vouziers.
(2) L'Aisue.
(3) Rilly.
— Seigneur Jésus-Christ, vous qui êtes la vraie lumière, vous qui avez guéri l'aveugle-né de l'Evangile, ouvrez les yeux de cet homme et que la multitude qui m'environne, sache et comprenne que vous seul êtes Dieu et que le ciel et la terre sont soumis à votre volonté et à votre puissance !
— Je vois! s'écria aussitôt l'aveugle, que Dieu soit loué et son saint serviteur béni !
Et il se joignit à la foule qui éclatait en clameurs de bénédictions.^
Ghlodovigh et ses francs étaient frappés d'admiration à la vue de la puissance du nom de Jésus-Christ et des grâces merveilleuses accordées à ceux qui l'invoquaient, et un rayon de foi commençait à illuminer l'âme de beaucoup d'entre eux.
Vedastus arriva ainsi avec Chlodovigh à Durocortorum où le vénérable évéque Remigius l'attendait.
Un messager avait porté à Chlotechildis la nouvelle de la victoire. Elle était accourue se jeter dans les bras de son époux qui, d'une voix émue, lui fit le récit de la bataille.
— C'en était fait, dit-il, mes Francs étaient vaincus, mes dieux invoqués restaient sourds à toutes mes prières, je me suis souvenu de toi et j'ai invoqué ton Dieu, le Christ a vaincu mes ennemis et j'ai juré de me faire chrétien.
Chlotechildis ne pouvait en croire ses oreilles et sa reconnaissance envers le Ciel éclata en sanglots.
— Ne tarde pas, lui dit-elle, un tel vœu doit être promptement accompli.
— Mon fils, lui dit Remigius, qui achevait d'instruire le roi franc dans les grandes vérités de la foi, ne remettez pas à plus tard à déclarer votre conversion devant tout votre peuple.
(1) Alcoin. Vita Sancli Vedasti. Bollaadistes et patrolog. latine. Une église fut bè'ie »n heu de ce mirace. S. Keini saciA S, \aast, évéque d'Arras, et il y a laisàd un» laéuioa* loiuioriello.
— Père très saint, lui répondit Ghlodovigh, je suis prêt. Cependant, une considération me retient encore.
— Et laquelle? s'écria l'évêque. N'êtes-vous pas le maître? Qui donc oserait s'insurger contre une de vos décisions royales et souveraines?
— C'est vrai. Mais considérez que le peuple qui me suit ne veut pas qu'on abandonne ses dieux. Que diront mes guerriers ?
— Ils diront, répondit Remigius d'un ton solennel, qu'un roi Franc n'a qu'une parole et ne saurait se parjurer quand ii a juré reconnaissance à un Dieu aussi puissant que Jésus- Christ, le seul Dieu du ciel et de la terre. Rassurez-vous, vos compagnons vous acclameront et vous suivront dans cette voie aussi noble que généreuse, gage pour vous, dans l'avenir et pour votre race, des plus éclatants triomphes et des gloires les plus pures.
— Je vais donc, dit Chlodovigh, convoquer les Francs dans un maU solennel et leur parier selon votre conseil.
Remigius, depuis le retour de Ghlodovigh, n'avait pas perdu de temps et, de concert avec AureHanus, il avait fait les plus grands efforts en prévision de cette solennelle assemblée, pour préparer les Francs à ce qu'ils devaient y entendre.
Par les soins d* AureHanus, le miracle de Tolbiac était partout raconté, répété d'une manière pittoresque et précise dans les rangs des soldats; ils savaient tous, maintenant, que les dieux anciens étaient des dieux de néant, que Jésus- Christ était le seul Dieu auquel Chlodovigh devait la victoire et que le roi ayant promis de n'adorer désormais que lui, il devait tenir sa promesse.
Sur ces entrefaites l'assemblée eut lieu, et quand Chlodovigh fit son entrée dans le mail, pour prendre place sur son tribunal élevé, avant même qu'il eut pu prendre la parole, une immense acclamation retentit :
— Pieux roi, nous abjurons le culte des dieux mortels et
nous ne voulons plus servir que l'unique Dieu de Remigius et de Ghlotechildis ! Vive le Christ qui aime les Francs!
Remis^ius offrait en son cœur de solennelles actions de grâces à Dieu qui se préparait ainsi un royaume destiné à renouveler l'Europe.
Dès lors, il ne songea plus qu'à préparer le solennel baptême de l'indomptable Sicambre.