ACTE II, SCÈNE VHIV^ WV
BAZILE
Si c'était un particulier, on viendrait à bout de l'écarter.
BARTHOLO
Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé...
BAZILE
Bone Dens! Se compromettre! Susciter une méchante affaire, à la bonne heure; et pendant la fermentation calomnier à dire d'experts ; concedo.
Singulier moyen de se défaire d'un homme !
BAZILE
La calomnie, Monsieur? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez : j'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien : et nous avons ici des gens d'une adresse!. ..D'abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l'orage, pianissimo, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando, de bouche en bouche il va le diable, puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'oeil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait?
BARTHOLO
Mais quel radotage me faites-vous donc là, Bazile ? et quel rapport ce piano-crescendo peut-il avoir à ma situation ?
BAZILE
Comment, quel rapport ? Ce qu'on fait partout pour écarter son ennemi, il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d'approcher.
BARTHOLO
D'approcher? Je prétends bien épouser Rosine avant qu'elle apprenne seulement que ce Comte existe.
BAZILE
En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre.
BARTHOLO
Et à qui tient-il, Bazile ? Je vous ai chargé de tous les détails de cette affaire.
BAZILE
Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais ; et dans l'harmonie du bon ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident, sont des dissonnances qu'on doit toujours préparer et sauver par l'accord parfait de Y or.
BARTHOLO, lui donnant de l'argent.
Il faut en passer par où vous voulez; mais finissons.
BAZILE
Cela s'appelle parler. Demain tout sera terminé: c'est à vous d'empêcher que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la pupille.
BARTHOLO
Fiez-vous-en à moi. Yiendrez-vous ce soir, Bazile?
BAZILE
N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journée; n'y comptez pas.
BARTHOLO l'accompagne .
Serviteur.
BAZILE
Restez, Docteur, restez donc.
Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue. SCÈNE IX
FIGARO, seul, sortant du cabinet.
Oh ! la bonne précaution ! Ferme, ferme la porte de la rue ; et moi je vais la rouvrir au Comte en sortant. C'est un grand maraud que ce Bazile! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation dans le monde en calomniant. Mais un Bazile!... 11 médirait, qu'on ne le croirait pas.