AU MUSEE DU LOUVRE
Le 1^ mars 1883, le monde des érudits et des amateurs a fait une perte bien sensible :
un éminent collectionneur par risien lui a été subitement enlevé. La mort si rapide du baron Davillier n'a pas seulement ému douloureusement les nombreux amis qu'avaient attachés à ce galant homme les qualités les plus délicates du cœur et de l'esprit. La presse, par des regrets unanimes immédiatement exprimés , a montré en même temps la place considérable qu'occupait dans l'opinion publique le savant qui venait, avant l'heure, de disparaître au moment où il était dans toute la Torce de son talent et dans le plein exercice de son activité.
Le baron Jean-Charles Davillier naquit à Rouen le 27 mai 1823. Petîtfils d'un gouverneur de la Banque de France, il aurait pu se faire, par ses relations, une grande position dans le monde de l'argent; mais il n'avait pas hérité des aptitudes spéciales qui ont assuré à sa famille une légitime et honorable réputation dans la haute finance et dans l'industrie. Après un effort loyalement tenté, après s'être convaincu qu'il n'aurait jamais la vocation de financier ou d'industriel, Charles Davillier résolut de consacrer sa vie aux études vers lesquelles il se sentait porté. Très heureusement doué par la nature, ayant reçu de naissance l'instinct spécial du collectionneur, il ne voulut pas se borner, comme tant d'autres, à ne demander aux arts que des jouissances intelligentes et des distractions raffmées. Esprit observateur et d'une rare sagacité, il ne se livra pas à l'art et à la curiosité en simple dilettante. Dès le début, il s'appliqua à mettre à la disposition de ses goûts d'amateur la science consommée d'un érudit et les hautes vues d'un historien.
Pendant près de trente ans, Charles Davillier parcourut presque toutes les contrées de l'Europe, principalement l'Espagne et l'Italie, visitant les musées et les églises, butinant dans les archives et les bibliothèques , recueillant pièce à pièce, dans des conditions exceptionnellement avantageuses, la plupart des objets de sa collection. Après chaque voyage, le nomade amateur rentrait au logis riche des dépouilles glanées ou conquises le long du chemin, plus riche encore en fécondes observations. C'est ainsi qu'il assit sur des bases solides, par la méthode la plus rigoureusement scientifique, la remarquable doctrine qui avait fait de lui un arbitre et un maître indiscutés en matière de curiosité.
Davillier attendit longtemps avant d'écrire. Modeste et prudent, il ne prit la plume que lorsqu'il se sentit sûr de lui. Dédaigneux des travaux de simple vulgarisation, il estimait que ce n'est pas savoir assez que de ne pas pouvoir ajouter à la science des autres, et il aimait les sujets où tout fût à découvrir. Les problèmes difficiles l'attiraient. 11 étudia ainsi, une à une, quelques-unes des branches les moins connues de la curiosité, et il coordonna dans de substantielles monographies le résultat des enquêtes qu'il ouvrait au cours de ses voyages ou la somme de renseignements qui découlait de ses lectures et de ses vastes dépouillements d'archives. Il débuta par une Histoire des faïences hispano-moresques à reflets métalliques. Paris, 1861, in-8°. Jusqu'à la découverte de Riocreux qu'il transforma en une démonstration scientifique, ces faïences avaient été confondues avec les produits de la céramique italienne. Le mémoire justement remarqué, dont la Gazette des Beaux-Arts^ a signalé