T. XIV, V^ période, p. 44Mo
rance n'a pas été déçue. Sans compter le traité sur les faïences hispano-moresques, Davillier a consacré à l'Espagne les publications suivantes : Mémoires de Velazqûez sur quarante et un tableaux envoyés par Philippe IV à VEscurial, avec introduction, traduction, notes , et un portrait de Velazqûez gravé par Fortuny*. Paris, 1874, in-8«; — Notes sur les cuirs de Cordoue^ guadamaciles d'Espagne. Paris, 1878, in-8*; — Les Arts décoratifs en Espagne^ travail entrepris à propos de l'Exposition du Trocadéro, et qui parut d'abord dans l'^lr^*. Piiris, 1879, in-S»».
— Recherches sur l'Orfèvrerie en Espagne au moyen âge et à la Renaissance K
Nous nous arrêterons un moment sur ce dernier et important ouvrage. Il mérite, en effet, une analyse qui montrera comment étaient conçus les travaux du baron Davillier.
L'Espagne a été de tout temps le pays de métaux précieux et la patrie prédestinée de l'orfèvrerie. L'auteur trace d'abord un historique des développements de cet art en Espagne. \\ signale les époques de progrès et de décadence depuis les plus anciens témoignages jusqu'au xvn® siècle. Chemin faisant, il traite de la constitution des corporations d'orfèvres, des lois qui régissaient ces associations et de la situation politique et sociale faite à leurs membres. A l'aide de descriptions contemporaines , il nous transporte dans la boutique d'un praticien, nous fait assister aux fontes innombrables qui ont épuisé les plus beaux et les plus vieux trésors et détruit les plus nobles spécimens de l'art étudié par lui. Il a patiemment relevé, dans d'anciens inventaires, la description de quelques objets que nous possédons encore ou dont nous connaissons les similaires. Il nous fournit ainsi, sur ces objets, des indications certaines de date, de provenance et de destination. Enfin il donne une liste chronologique
— accompagnée de notices biographiques souvent étendues — de tous les orfèvres espagnols dont il a rencontré le nom dans les documents ou dont il a déchiffré la signature ou le monogramme sur des œuvres d'art. Cette liste est fort longue, bourrée de faits, gonflée de dates et de
4 . Cette planche vient d'être offerte en don à la chalcographie du Musée du Louvre par M™* la baronne Davillier.
t. T. XVII, 4879, p. 49-72.
3. Recherches sur V Orfèvrerie en Espagne au moyen âge et à la Renaissance, documents inédits tirés des Archives espagnoles ; dix-^neuf planches gravées à l'eau- for le d'après d'anciens dessins de mailrine, dessins dans le texte par Fortuny, Edouard de Beaumont, Madrazo, etc. Paris, A. Quantin, 4879. 4 vol. in-4<» de vi-286 pages.
renseignements graphiques. Des planches gravées en taille-douce reproduisent des dessins exécutés et signés par un grand nombre d'artistes du XVI* siècle, pour satisfaire aux exigences d'un règlement d'administration publique. Si les archives trop fermées de l'Espagne n'eurent pas de secrets pour le baron Davillier, l'auteur ne connut pas moins bien les trésoi-s des églises de la péninsule ibérique, ses musées et les pièces d'orfèvrerie sorties de son territoire et dispersées dans les collections publiques et privées de l'Europe. Documents et monuments lui étaient également familiers et s'éclairaient réciproquement dans son esprit et sous sa plume. De cette confrontation perpétuelle des uns et des autres, de cette méthode excellente et scrupuleusement scientifique, résulte la création d'un certain nombre d'étalons et de types caractéristiques; ce sont les bases d'un critérium sérieux. A l'aide de ces types soigneusement déterminés et élucidés, on pourra désormais dater et attribuer avec certitude un grand nombre d'objets appartenant à l'art espagnol du moyen âge et de la Renaissance. L'histoire générale de l'art dans tous les pays profitera elle-même beaucoup de ces recherches raisonnées et de ces renseignements positifs. Le baron Davillier a fait à la fois œuvre d'artiste et œuvre d'érudit. Son livre, beau à voir et intéressant à lire, est de ceux qu'il sera toujours utile de consulter.
Au moment de sa mort, Davillier composait encore une histoire de la verrerie espagnole d'après les documents inédits^ et il préparait une seconde édition de son Hhtoire des faïences hispano-moresques. L'art moderne de l'Espagne ne l'avait pas non plus trouvé indifférent. Des relations l'unissaient aux premiers artistes de ce pays, qui se firent souvent ses collaborateurs. Le plus célèbre d'entre eux, Fortuny, fut son intime ami et, quand le peintre mourut prématurément, Davillier paya à sa mémoire un généreux tribut de regrets *.
L'Italie eut aussi une bonne part dans les travaux du baron Davillier. La majeure partie des objets de sa collection sont italiens. Il a écrit sur la porcelaine florentine des Médicis un mémoire magistral dont nous avons déjà parlé. Il préparait sur les veiTes églomisés et sur les émaux peints italiens deux études que la mort est venue interrompre.
4 . Alelier de Fortuny, CRUvre posthume, objets d'art et de curiosité, notices en collaboration avec MM. Éd. de Beaumont et A. Dupont-Auberville. Nombreux dessins d'après Fortuny. Paris, 4875, in-8».
Fortuny, sa vie, son œuvre, sa correspondoiice, avec 5 dessins inédits en fac* similé et 2 eaux-fortes originales. Paris, 4875, in-8«.
Les ouvrages de Charles Davillier sont inséparables de sa collection, ou, si l'on veut, cette collection raconte et commente sa vie d'érudit. De tous les objets dont il a si bien disserté, de tous les genres de curiosité qu'il avait étudiés avec amour, Davillier possédait chez lui d'importants spécimens. C'était peu, pour lui, de connaître, dans chaque série, les principaux monuments répandus de tous côtés ; il avait voulu s'entourer de quelques-uns de ces monuments eux-mêmes, sur lesquels il aiguisait en quelque sorte sa clairvoyance et qu'il avait toujours sous la main pour appuyer la démonstration qu'un ami ou un disciple venait lui demander. La colleption de la rue Pigalle, qui renferme tant de chefs-d'œuvre, ne visait pas uniquement, comme beaucoup d'autres, à être une réunion dfe raretés ou d' œuvres hors ligne, un abrégé de musée organisé pour l'étonnement d'un rival amateur. Davillier dédaignait la mise en scène. Il faisait à ceux qu'il recevait l'honneur de les prendre pour des connaisseurs et pour des savants. Il les introduisait avec affabilité et courtoisie dans l'arsenal des pièces justificatives qui lui servaient à établir l'histoire de certains arts à Taide de spécimens de choix. On peut dire que, sans aucune prétention pédante, le cabinet de Davillier, dans son charmant pêle-mêle, ressemblait à un laboratoire scientifique beaucoup plus qu'à une galerie d'apparat. Aucun objet n'avait de place fixe, consacrée, inévitable. La constante mobilité des pièces permettait tous les rapprochements. Éparses sur les tables, elles provoquj^ient l'examen des doigts et de l'esprit. On ne traversait pas la galerie sans apprendre quelque chose, et, à chaque pas, l'admiration forçait le visiteur surpris à s'arrêter. Hommage flatteur, que, dans trop de collections, les œuvres d'art ne méritent pas toujours par elles-mêmes, mais qu'elles doivent surtout à la place qu'elles occupent dans une disposition habilement combinée et à une certaine mise en vedette qui affiche leurs prétentions et les désigne fatalement au regard !
Il serait impossible, sans disposer d'un espace que nous n'avons pas, de décrire en détail ou même d'analyser sommairement toutes les séries d'objets d'art qui composent la collection Davillier. Aussi bien la libéralité de son propriétaire, qui prêtait abondamment à toutes les expositions rétrospectives, a-t-elle fait connaître déjà un grand nombre de petits monuments. Beaucoup d'entre eux ont été gravés et signalés, comme il convenait, aux lecteurs de la Gazette dès leur première apparition en public. Nous bornant à indiquer dans chaque classe les objets principaux, nous insisterons seulement sur ceux qui, en raison de leur nature peu
transpor table, sont les moins connus des visiteurs des expositions rétrospectives, c'est-à-dire sur les monuments de la sculpture.
Terre cuite. — La série s'ouvre par un petit groupe plein de caractère, la Vierge et F Enfant Jésus. Cette sculpture, d'un sentiment profond
et sauvage, d'un goût rude et âpre comme quelques ouvrages des contemporains d'Orcagna, semble s'inspirer dans sa brutale énergie de certaines parties de l'autel de marbre d'Or San-Michele. L'œuvre relève presque uniquement de l'art du moyen âge italien et n'annonce par aucun signe les temps qui doivent succéder. Ce rôle de précurseur, un buste à mi-corps de la Madone est là pour le remplir et se charger de relier matériellement à nos yeux le passé à l'avenir.
C'est un monument qui nous fera sentir la transition du rigide et sévère style gothique, développé par l'école de Pise, au style souple et gracieux de la première Renaissance. La Vierge aux mains longues et fines, aux gros yeux à fleur de tête, aux longs cheveux déroulés sur son manteau peint en bleu, s'essaye à la grâce et n'aboutit qu'à se donner une attitude prétentieuse et un peu guindée. Les premiers primitifs en peinture n'ont pas procédé autrement. Cette sculpture, que des amateurs superficiels auraient dédaignée en se croyant habiles, a été judicieusement recueillie par Davillier. C'est ainsi que sculptaient quelques-uns des contemporains de Neri di Bicci et de Jacobello del Fiore. La pièce, indiflerenle au point de vue de l'esthétique transcendante, est un jalon précieux pour l'histoire. Elle montre en même temps dans quel esprit le collectionneur a formé son cabinet, suivant, pas à pas, à l'aide de monuments caractéristiques, les évolutions de l'art et éclairant, par des exemples heureusement choisis, ses plus mystérieuses transformations. Nous touchons enfin à l'épanouissement de la Renaissance. Une jolie esquisse, librement traitée, représentant un concert d'anges, nous fait voir ce que l'art devient dans
LA VIBROB BT L'BNPANT jésUS.
(Terro cuite de l'écolo florentine. Commencement du XV». siècle.)
l'École des délia Robbia, en même temps qu'une Vierge debout, émaillée de blanc et de bleu, rappelle l'immense industrie plastique développée en Italie par l'atelier de cette famille. Une épreuve de la Madeleine ravie
LA VIBKOB ET l'BNPANT J^SUB.
(Terre cuite de l'école italienne. Première moitié du xv« siècle. )
au ciel par des anges, sujet d'une grâce exquise dans les têtes de chérubins et déjà connu par deux exemplaires possédés, l'un par le South- Kensington Muséum S l'autre *, par la duchesse Enrichetta Caêtani di
2. Exposé en 4880 à Florence, à Texposition de la Société Donatello, sous le titre « Bassorilievo in terra cotta di delicata faltura, opéra attribuita a Donatello, » p. 86 de la notice de l'Exposition.
Sermoneta, nous met en présence d'une œuvre sortie de Téeole florentine, attribuée par M. Bode à l'influence, sinon à l'atelier et à Tébauchoir même de Verrocchîo*. Enfin, un buste d'homme de la fin du xv* siècle nous initie à l'art du nord de l'Italie et nous fournit un remarquable spécimen de la plastique vénitienne. Les portraits sculptés en terre cuite, à Venise, au xv« siècle, sont fort rares. Comme pièce analogue, il n'y aurait à citer immédiatement que le buste vénitien de terre cuite du Musée de Berlin '. Le buste du cabinet Davillier a été très habilement dessiné par Jules Jacquemart '•
Pierre. — Quelques monuments à signaler, quoique la pierre n'ait pas été la matière de prédilection des écoles de sculpture dont Davillier avait, de préférence, recueilli les ouvrages : La Vierge vue à mi-corps, la tête couverte d'un voile, soutient de ses deux mains et presse contre sa poitrine l'enfant Jésus endormi. A droite et à gauche de la Vierge, une tète de chérubin. Ce bas-relief, comme on en peut juger par un dessin, est une œuvre d'un style grave, émanant de l'école ou de l'influence de Donatello. L'attitude de la Vierge est pleine de dignité. Elle porte l'enfant Jésus avec fierté et l'étreint avec une tendre sollicitude. Les mains sont d'une admirable souplesse et d'une grâce charmante. La pièce a malheureusement un peu souffert dans la bouche qui a dû être retouchée. Un autre bas-relief de pieiTe grise ou noire, pietra serena ou lavagna^ a encore pour sujet la Madone et date de la même époque. Un roi de pierre blanche, sculpté au xv* siècle et revêtu du costume usité sous Charles VII, représente l'art français. La statue n'est pas d'une grande finesse d'exécution, mais fort intéressante par les détails de l'habillement.
Marbre. — Le premier monument à nommer est d'un caractère archaïque très prononcé. La Vierge, drapée à l'antique, assise sur un siège garni d'un lourd coussin, les pieds posés sur le scabellum^ tient sur ses genoux l'enrant Jésus bénissant. Cette image est empreinte encore de la manière antique et procède d'une école conservant le style traditionnel, bien qu'elle ne rappelle pas exclusivement le style grec de Byzance. Il me parait très difficile de la dater avec sûreté. On peut cependant affirmer qu'elle reproduit le type consacré à la Mère de Dieu par l'iconographie religieuse de l'Italie avant les modifications apportées par l'école gothique. Le Christ enfant qui surmonte le retable sculpté par Desiderio
4. Jarhbuch der kôniglich preussischen KunsUammlungen, année 1882, p. 102.
2. Wilhelm Bode. Ilalienische Porlraitsculpturen des XV. Jahrhunderls in dçn kdniglichen Museen zu Berlin, p. 25.
3. Histoire du Mobilier, par A. Jacquemart, p. 339; gravé également dans la Notice sur le baron Davillier, par M. Eudel, p. 33.
da Seltignano pour l'autel du Sacramento, à Saint-Laurent de Florence, a provoqué de nombreuses imitations dès le xv siècle. Une de ces imitations, due à quelque artiste contemporain du maître et malheureusement bien éprouvée par des accidents, a été recueillie par le baron Davillier. Le pié-
LA VIBRGB BT l'BNPAMT J,is,V8«
(Ba>-relief en pierre de l'école italienne. x\* sitele.)
destal, trouvé isolément, ne fait pas partie de la sculpture. C'est un agréable spécimen de l'art du portraitiste au xv* siècle que ce fier profil de jeune homme dont nous donnons une reproduction. 11 a été acheté à Milan. Un médaillon de femme, la tète coiffée de bandeaux de cheveux ondes, d'un travail plus dur, émane vraisemblablement d'une école du nord de l'Italie. Nous signalons enfin, dans cette série, un bas-relief représentant un buste d'empereur romain, la tête laurée, largement traité. C'est un morceau
très décoratif de la fin du xv® siècle ou du commencement du xvi». Au bas
de ce portrait de fantaisie on lit cette légende : uâdriamus augus- Tus. La cuirasse est couverte d'un riche motif d'ornement.
Bois. — Nous passerons sans insister sur une bonne série de sièges, de bahuts et de coffres du xvf siècle, sur un magnifique soufflet historié de la même époque*, pour arriver de suite à un bas-relief de grandes dimensions dont le sujet est la Présentation au Temple.
Ce panneau, tout rempli du style des Bellini, est à cataloguer parmi les meilleures œuvres de l'école vénitienne de la fin du xv* siècle et du commencement du xvi*". Il possède au suprême degré le goût du ten-oir qui Ta produit et l'accent de son pays d'origine. Si le bas- relief de la même époque et de la même école, appartenant autrefois à M. His de la Salle et aujourd'hui au Louvre, est d'un dessin plus fin, plus serré, plus élégant, le panneau de M. Davillier fait connaître, en revanche, une période de puissance et d'épanouissement dans la sculpture vénitienne de la Renaissance.
Bronze. — C'est par le nombre et l'importance des sculptures de bronze qu'éclate la richesse de la collection Davillier. La plus ancienne est la statuette d'un chevalier du xii* siècle représenté avec son armure. Cette figurine équestre, d'un travail grossier, est extrêmement curieuse par le costume qu'elle conserve à l'histoire. Elle a été étudiée 4. Qravé dans la NoHce tw le baron Davillier par M. EudeJ, p. 57.
LB CHKIST BMPANT .BÉMISflA»MT.
(lilarbre de l'écolo florentine. Deuxième moitié da XV* ftiôcle.)
et gravée dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de France^. Un grand aquamanile en laiton du xiv* siècle vient ensuite. II affectela forme d'un griffon. Puis nous arrivons à l'époque sur laquelle le collectionneur avait fait converger ses recherches. La liste coniplète des bronzes des xv et xvi« siècles serait interminable. Nous ferons principalement remarquer
LA PRéSBNTATlOM AU TBMPLB.
( BM-relief en boit de Técole vénitienoe. Pin du xv« ou commencemeot du xvi« siècle. )
les suivants : le David vainqueur de Goliath^ dont une autre épreuve se voit au musée Correr de Venise, travail padouan ou vénitien, que Davillier supposait être de Vellano; une Vénus de la même école padouane; un Saint Sébastien^ moins fin, mais venant des mêmes ateliers, ainsi que plusieurs satyres assis; un petit Génie portant deux vases et à cheval
4. Tome XLI, année 4880, p. 46M65, et dans la Notice sur le baron DaoiUier par M. Eudel, p. S5.
sur un tonneau, excellent travail florentin ; un charmant Persée, jolie figurine du XVI» siècle, dont la Gazette des Beaux-Arts a déjà fait la réputation* et dans laquelle le sculpteur a utilisé l'attitude de la statue antique de T Antinous; une colombe pareille aux oiseaux et autres animaux de bronze placé dans une salle du musée du Bai-gello; un superbe chandelier d'une très bonne fonte du xv» siècle; un peigne de bronze doré, coulé sur un ivoire du xvr siècle, de style allemand, transformation curieuse dont il existe plusieurs autres exemples*; enfin un délicieux