SCENE IV
HORACE, LE BARON, CÉLINE, puis LA BA- RON.NE.
CÉLINE, en dehors. J'en étais sûre, encore une fausse alerte.
HORACE. Diable ! quelqu'un !... serrons ma lettre de cachet. (Il la met dans la poche de son gilet.)
LE BARON, paraissant au fond. Que vois-je? un chasseur!
CÉLINE, qui le suit. Ah ! mon Dieu !
LE BARON , à Céline. Plus de doute, ma ruse a réussi.
HORACE, à part. Comment me tirer de là?
LE BARON. Enfin, nous vous tenons!
HORACE , étonné. Plaît-il ?
LE BARON. Ah! vous HO nous échapperez plus maintenant.
HORACE, Ah bah! (A part.) Est-ce qu'ils ont aussi des arguments?
LE BARON. Oui, oui, faites de grands yeux étonnés ; on vous a reconnu, monsieur le comte.
Horace, Un comte !
LE BARON. Vous VOUS imaginiez venir en ce pays pour vous livrer au plaisir de la chasse.
HORACE. C'était en effet mon opinion.
LE BARON. J'en suis fâché pour vous, monsieur le capitaine d'Artois-cavalerie, mais vous êtes pris.
HORACE. Je suis pris... (^4 part.) Je suis pris pour un capitaine.
LE BARON. Allons, consolcz-vous et tombez dans les bras de votre oncle.
HORACE. Mon oncle !
LA BARONNE, qtii vient de rentrer par la droite, elle reste au fond.) C'est lui !..
LE BARON. Le baron de Castel-Sarrazin.
HORACE. De Castel-Sarrazin !
LE BARON. Ancien mestre-de-camp des armées de sa majesté Louis-le-Grand , et maintenant gouverneur de cette province... Ah! ah! vous commencez à comprendre, je le vois.
HORACE. Vous voyez ça. (A part.) l\ est habile!
LA BARONNE , à pari. Eh ! quoi î c'est là ce joli page!... Comme il est changé!
CÉLINE, à part. Ah 1 je le croyais plus beau. LE BARON. Je ne puis vous en vouloir de ne pas nous reconnaître : à voire âge, quand on n'a pas vu les gens depuis dix ans...
HORACE. En effet , quand on n'a pas vu les gens... il est assez difficile...
LE BARON, apercevant la baronne. Voyons, mettez-vous à votre aise, et embrassez votre tante *.
HORACE , avec effroi, et se bornant à saluer la baronne.) Ma tante !.. je demande auparavant à savoir où je suis.
LE BARON. Vous êtes ici dans mon nouveau domaine de la Bretonnière, où ce pavillon attenant au château vous a été spécialement réservé.
HORACE. Ce pavillon !... Ah! merci! merci! CÉLINE, à part. Et ne pas seulement m'adresser un mot.
LE BARON**. Ce pauvre Comte î il est tellement
' Le Baron, Horace, la Baronne, Céline. " La Bauouue, Horace, Cciiue, le Baron.
troublé qu'il ne songe môme pas <à nou3|demander des nouvelles de sa Céline.
LA BARONNE^ à part. El des miennes!..
HORACE. De ma Céline?.. Si?fait , j'allais vous demander... (A part.) Ah! j'ai une Céline!
LA BARONNE. Fi! Monsicur, c'est affreux, une pareille indifférence !...
HORACE, à part et regardant la baronne. Est-ce que ce serait ma Céline? Je trouve le logogryphe assez compliqué.
CÉLINE, à part. Je^suis indignée!
LE BARON; présentant Céline. Il faut donc que ce soit moi qui vous présente madame la comtesse.
HORACE, saluant. Madame! (^4 par«.) Elle est charmante !..
CÉLINE, saluaiit et à part. Ah ! ce n'est pas celui que j'avais rêvé!
LE BARON , riant en voyant Horace saluer Céline.) Ah! ah! ah! c'est trop fort... entre mari et femme...
HORACE. Comment'dites-vous ?
LE BARON. Je dis que de mon temps on ne se contentait pas de saluer sa femme.
HORACE, à part. Ma femme!
LA BARONNE, à part. C'est peut-être ma présence qui l'arrête...
LE BARON. Comment, vous hésitez encore?
HORACE. Du tout, je n'hésite plus... Ma femme... {L embrassant.) Vous permettez?
LE BARON. C'est SI naturel !
HORACE. C'est même trop naturel... vous permettez? (// veut encore l'embrasser.)
CÉLINE, s'y refusant. Monsieur!...
HORACE. C'est juste... plus tard... (^4 part.) Ma femme!... le logogryphe s'améliore sensiblement.
Air du Piège.
Eh bien ! la reconnaissez-vous ?
Ces dix ans l'ont-il embellie ?
HORACE
On ne saurait avoir des yeux plus doux Une iit;ure plus jolie.
Après dix ans, mon neveu, je conçois L'émotion que sa beauté vous cause.
HORACE
Je la verrais pour la première fois, Que ce serait la même chose.
LE BARON *. Ah ça , mais, savez-vous que de votre côté vous nous avez surpris... nous ne vous attendions plus aujourd'hui... par où donc ôlcsvous arrivé?
HORACE, à part. Ah ! diable ! je ne puis pas leur dire que c'est par la fenêtre.
LE BARON. Nous avions posé des vedettes sur la
* La Baronne, Uoracc, le Baron, Céline.
] routo d'Amiens... vous vous êtes donc égaré?., car on sait de vos nouvelles, on sait que vous avez quitté votre garnison depuis deux jours.
HORACE. Ma garnison d'Amiens?., ah! vous êtes bien instruit, vous... vous êtes perspicace, vous... on ne peut pas vous attraper, vous...
LE BARON, avec importance. Ah ! ah! ah!
HORACE, renchérissant. Ah ! ah ! ah !
LE BARON. Enfin, comment vous trouvez-vous ici?
HORACE. Pas mal !
LE BARON. Non, je vous demande comment vous vous y trouvez?
HORACE. Très bien.
LE BARON. Ce n'est pas cela : comment y ôtesvous venu?
HORACE. Ah! bon !.. c'est un meunier qui m'a conduit... brave homme de meunier ! puisse le grand air ne le causer aucun rhume!
LE BARON. Un meunier?
LA BARONNE, Mais, Baron, vous faites causer M. le Comte... peut-être a-t-il besoin de repos.
LE BARON. C'est vrai. [Bas à Horace) Et puis après dix ans d'absence, quand on n'a vu sa femme qu'une seule fois... à l'autel de l'hy menée, on doit avoir tant choses à lui dire...
HORACE. Mais, oui, je crois que je ne serais pas fâché de lui dire quelques petites choses...
LE BARON. Nous allous VOUS laisscr.
CÉLINE. Déjà, mon oncle... M. le Comte est venu si vite... il n'a peut être rien pris ce soir?
HORACE. Je dirai même que je n'ai rien pris depuis ce malin.
LE BARON. En vérité! que ne parliez-vous? Vous allez venir avec nous!
HORACE. S'il faut sortir, je vous avouerai que cela me gêne.
LE BARON. Je comprends... la fatigue... restez ici... reposez-vous...
HORACE. J'aime mieux ça!
LE BARON. Baronne, donnez des ordres pour lo souper.
LA BARONNE. Daus l'inslanl...
CÉLINE, vivement. Ma tante, je vous accompagne.
HORACE, galamment. Comtesse, vous me quittez?
CÉLINE, saluant. Pour moccuper de vous, Monsieur...
LE BARON. Ils soui chaniiauts! {Basa Horace.) Heureux coquin !
HORACE. Mais, oui!., mais, oui!.. {Le Baron remonte la scène en riant.)
LA BARONNE, s'approcliant d'Horace, vivement et à voix basse. Didier !
HORACE. Ah! Didier!., ah! oui... chère lanlc? LA BARONNE, de même. Vous avez reçu ma lettre?
HORACE. Votre lettre ?
LA BARONNE, Gvcc myslcrc. Chut!