MÉMOIRES S. R. CANADA
AVANT-PROPOS Ÿ à
Louis-Armand dé Lom d’Arce, mieux connu sous le nom de baron de Lahontan, est un officier français qui a servi au Canada de 1683 à 1693. Quelques années après son retour en Europe (1703), il publia un récit de ses voyages qui fit beaucoup de bruit dans le temps. On peut juger de la vogue qu'eut cet ouvrage, puisqu'il en fut donné plus de douze éditions françaises en moins d’un demi-siècle (1703 à 1741), sans compter qu'il fut traduit en anglais, en hollandais, en allemand, et que les grands recueils de voyages compiiés en France ou en Angleterre en contiennent de volumineux extraits.
Ecrit en un style un peu dur mais portant l'allure badine et écrillarde, l'ouvrage de Lahontan pénétra dans des couches où n'avaient pu se rendre des livres un peu mystiques, comme les relations des missionnaires, ou des infolios comme ceux de Charlevoix. C'était la première fois qu’un voyageur sortait de la voie commune, abordait
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la discussion de toutes choses et marchait sans lisière. Les chercheurs, les gens sérieux avaient lu Ducreux, Lescarbot ou Champlain. Lahontan s’adressa au public léger et moqueur du commencement du XVIII siècle. Quelques-uns, comme Parkman, jugent même qu'il devanca les pamphlétaires de ce temps. Lahontan fut lu et contribua peut-être plus que bien des auteurs graves et savants à faire tonnaître le Canada. Dans le cours de son ouvrage, il règne une pointe de’ malice; un air frondeur, un ton de persifflage qui durent plaire à l’époque.
Lahontan, qui fut pendant dix ans un militaire médiocre, qui passa obscur au Canada. conquit tout à coup par sa plume une renommée pour ainsi dire européenne. Les princes de Hanovre lui donnèrent leur faveur, et il vécut dans l'intimité du grand Leibnitz. C’est ainsi qu’un pauvre cadet de Gascogne, qui n'avait que la cape et l’épée,qui avait manqué sa vie à vingt-sept ans, qui se croyait un homme perdu ét ruiné après avoir déserté le drapeau et fui sa patrie, s’acquit la réputation d’un grand voyageur. Le hasard à voulu que ceux qui éccupaient alors les premiers emplois, ou qui gagnèrent à la France par leurs immortels travaux plus des trois-quarts du con-
tinent américain, fussent pendant un temps ignorés ou.
engloutis dans le plus misérable oubli, et qu’un officier du plus maigre mérite se couvrit de leur manteau
glorieux.
L'importance que l'on a donné pendant tout le:
xvit1 siècle à l'ouvrage de Lahontan, celle que lui donne encore certains écrivains contemporains en le citant de temps à autre, justifie cette étude. Il importe que l’on
connaisse plus intimement un homme qui a porté des jugements très sévères sur nos origines, qui a popularisé en Europe l’idée que les colonies françaises furent des lieux de déportation, et qui, d’un cœur léger, a voulu infliger un stigmate honteux à toute une race.
Il y a peu d'écrivains, qui ait eu une carrière aussi accidentée que le bäron de Lahontan. Son histoire ressemble à un véritable roman. Parti du Béarn à l’âge de dix-sept ans pour venir au Canada comme simple volontaire dans les troupes de la marine, il habite tour à tour Québec, Montréal, le détroit, Michiliimakinac. Il assiste à deux campagnes, sans trouver à s'y illustrer. Commandant de garnison, il abandonne lâchement son poste pour se faire voyageur isolé dans les régions lointaines du Minnesota. Commensal du gouverneur Frontenac, on le retrouve lieutenant du roi dans les brumes de Terreneuve, d'ou il s'enfuit sur une misérable barque de pêcheur qui le jette sur les côtes du Portugal. Réfugié en Hollande, il écrit, contre sa patrie et ceux de sa race, des pamphlets remplis de fiel, se donne hypocritement la gloire de découvertes imaginaires, devient l’ami des princes étrangers et d’un savant comme Leibnitz, qui le prend pour un homme sérieux.
Pour reconstituer la vie de cet homme étrange, il nous a fallu nous faire nomade comme lui, et puiser aux sources.les plus diverses, depuis Saint-Paul de Minnesota jusque dans.les bourgs ignorés de la Hollande, consulter tour à tour les archives de Québec, de Plaisance, de Pau, de Bayonne, de Paris, les géographes, les historiens, les philsophes, les ministères de la guerre, de la marine, des affaires étrangers, de la justice et de la police, parce que
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Lahontan a été mélé un peu à toutes ces administrations,
On conçoit que lorsque les éléments d’information sont répandus dans des dépôts aussi vastes, dans des fonds si multipliés, et qu'il faut les interroger à distance sur de simples conjectures, c'est faire souvent le métier d’un homme qui plongerait dans la mer pour y chercher une certaine coquille parmi toutes les autres.
Nous devons des remerciements sincères à tous ceux qui ont bien voulu nous prêter leur concours bienveillant dans cette tâche ardue et souvent ingrate.
Nous ne saurions oublier les services de M. de Dufau
de Maluquer, juge à Sarlat, auteur de l'Ar/rorial de Béarn
qui nous a fourni sur la famille de Lahontan des rensei-
gnements si précieux, M. Paul Labrouche, archiviste du département des Basses-Pyrénées, qui a bien voulu mettre à notre disposition ses excellentes relations de famille;
M. le curé Bacqué, qui a remué la poussière des archives
de Lahontan, pour y découvrir les traces de son ancien
paroissien, Mme Cousseyon, propriétaire de l’ancienne
maison de justice des barons de Lahontan, et qui nous a
donné sur la baronnie les plus intéressants détails, la
Société de Borda qui a fait les plus louables efforts pour
nous être utile.
La commune de Lahontan, dans les Basses-Pyrénées.— L'abbaye de Notre-Dame d'Abet.— Anciens Seigneurs de Lahontan.—Portrait des Lahontanais dessiné par lillustre Montaigne—ZIsaac de Lom dArce.—Les travaux qu'il entreprend.
Le train qui mène de Bayonne à Lourdes stoppe à
Puyoo, petit bourg ignoré du département des Basses-
Pyrénées, mais centre de ralliement considérable pour
- : Oo
les chemins de fer, puisqu'il met en communication ave Bordeaux et Tours la plus grande partie de l’ancien Béarn.
À 5 kilomètres de Puyoo, au fond d'une plaine bordée de coteaux verdoyants, dont les gracieuses ondulations font contraste avec le plat pays des Landes et les escarpements abrupts des monts pyrénéens, dort le paisible village de Lahontan avec sa population de 1,200 habitants.
La commune de Lahontan a eu jadis ses jours de splendeur, et ses habitants aiment à en conserver le souvenir.
Au xlIle siècle, un paysan y découvrait au milieu d’une solitude couverte de ronces et de broussailles une statue en bois de la Vierge Marie. En ces temps de ferveur et de foi vivace, une pareille trouvaille fut considérée comme miracle, et la statue devint bientôt l’objet d’une grande vénération dans toute la contrée. Elle fut invoquée sous le nom de Notre-Dame d’Abet, et on éleva en son honneur un magnifique sanctuaire. Les moines d’un abbaye voisin, les bénédictins de Sordes, en eurent la garde pieuse.
Des frontières d'Espagne, des pays basques, des rives de l'océan, et des landes stériles accouraient de nombreux pèlerins. La légende et la tradition locale disent qu'Urbain II, le pape des Croisades, Saint-Bernard, d’illustres templiers, le pape Clément V, se plurent à venir saluer la vierge miraculeuse dans ces lieux bénis.
Mgr Charles-Auguste Lequien de la Neuville, dernier évêque de Dax, diocèse d’où Lahontan dépendait alors, confirma de son autorité, à la fin du xvVIII siècle,
le récit des merveilles qui s’opéraient au sanctuaire: de : Notre-Dame d’Abet. Cet antique pèlerinage subsiste
encore, mais l’église qui abrita si longtemps la statue:
vénérée est toute en ruines: Ses murailles décrépites, noircies par le temps, s'élèvent comme une sentinelle perdue aux bords du gave de Pau. Depuis quelques annéés, des âmes pieuses et charitables travaillent à la restaurer.
À droite et à gauche du vieux sanctuaire, gisent d'anciennes fondations d’une grosseur démésurée et d’une solidité à toute épreuve. On croit y voir les restes de constructions commencées sous la domination romaine, mais les traditions sont obscures, et les Vandales ont anéanti toutes traces historiques de ces temps reculés.
Situé sur les confins du Béarn et de l’ancienne Guyenne, Lahontan dût pendant plus de deux siècles et demi subir le joug anglais. La chronique rapporte que les Béarnais et les Basques, voulant reconquérir la liberté de leur patrie, trouvèrent plus d’une fois refuge derrière les épaisses murailles de Notre-Dame d’Abet.
Un des anciens seigneurs de Lahontan, le baron de Cès-Caupenne, qui appartenait à une maison illustre de la Chalosse, était très attaché à la famille royale d’Angleterre. On dit même qu'il lui prêtait de l'argent. Mais les vassaux de ce banquier de haut ton lui prouvèrent qu'il ne goûtaient guère ses sentiments britanniques.
Montaigne partagea avecCaupenne l’honneur d’avoir les Lahontanaïis pour vassaux. L'illustre écrivain prit la peine d’en rappeller le souvenir dans une page fort-originale de ses Æssars:
‘ Le baron de Caupenne en Chalosse; et moy, avons
en commun le droict de patronage d’un bénéfice qui est de grande estendue, au pied de nos montagnes, qui se
nomme Lahontan. Ilest des habitants de ce coing, ce . qu'on dit de ceux de la vallée d ’Angrongne : ils avaient
une vie à part, les façons, les vestements et les mœurs à part ; régis et gouvernés par certaines polices et coustumes particulières reçues de père. en fils ausquelles ils s’obligeoient, sans aultre contraincte que de la révérence de leur usage. Ce petit estat s’estoit continué de toute
ancienneté en une condition si heureuse, qu’aulcun juge
voisin n’avoit esté en peine de s'informer de leur affaire ; aulcun advocat employé à leur donner advis, ni estranger appelé pour esteindre leurs querelles, et n’avoit-on
jamais veu aulcun de ce destroict à l’ausmône ; ils fuyoient
les alliances et le commerce de l’autre ne pour n ‘alté-
rer la pureté de leur police: jusques à ce, comme ils”
récitent, que l’un d’entre eulx, de la mémoire de leurs
pères, ayant l’âme espoinçonnée d’une noble ambition, alla s’adviser, pour mettre son nom en crédit et resputa-
tion de faire l’un de ses enfants maistre Jean ou maistre
Picrre, et l’ayant faict instruire à écrire en quelque ville
voisine, le rendit enfin un beau notaire de village. Cettuy
cy, devenu cer commença à dédaigner leurs anciennes
coustumes, et à leur mettre en teste la pompe des régions
de decà : le premier de ses compères à qui on escorna
une chèvre, il lui conseilla d’en demander raison aux juges royaux d’autour de là ; et de cettuy ci à un autre,
Jusques à ce qu'il eust tout abastardi. À la suite de cette
corruption, ils disent qu'il y en surveint incontinent un
autre pire conséquence, par le moyen d'un médecin qui
il print envie d’espouser une de leurs filles, et de s’habi-
I 2iT—e
tuer parmi eulx. Cettuy ci commencea à leur apprendre premièrement le noms des fiebvres, des rheumes et des apostumes, la situation du cœur, du foye et des intestins, qui estoit une science jusques lors très éloignée de leur cognoissance ; et, au lieu de l'ail de quoy ils avoient apprins à chasser toutes sortes de maulx pour aspres et extrêmes qu'ils feussent, il les accoustuma, pour une toux ou un morfondement, à prendre les mixtions cstrangières, et commencea à faire traficque non de leur santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils jurent que, depuis lors seulement, ils ont apperceu que le serein leur appesantissait la teste, que le boire, ayant chauld, apportoit nuisance, et que les vents de l'automne estoient plus griefs que ceulx du printemps ; que, depuis l’usage de cette médecine ils se trouvent accablez d’une légion de maladies inaccoustumées, et qu'ils apperceoivent un général deschet en leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié raccourcies. ”
Sur son lit de mort, Montaigne songeait encore à ses bons et naïfs vassaux. Mais cette foi ce n'était plus pour s’en moquer de si agréable façon. Il fit don à leur église d’Abet du “ droit d’aiguillon, ” qui consistait dans le prélèvement de la valeur du treizième des agneaux qui naîtraient dans la commune.
Montaigne disparu, son bénéfice passa à Philibert Archambaud Dussault de Poylvault. C'est sous ce chevalier châtelain que Lahontan fut érigé en baronnie.
Le deuxième baron de Lahontan fut Isaac de Lom d’Arce.
Isaac de Lom d’'Arce appartenait à une famille ..bien connue .du Béarn. Il était apparenté par les de
Braigelonne à la fameuse maison d’Artagnan qui a joué un si grand rôle pendant les troubles religieux de la France. Les Lom étaient eux-mêmes seigneurs de Labastide. Après avoir servi avec distinction dans les armées du roi en qualité d'ingénieur, Lom d’Arce avait d’abord acquis la terre d’Esleich, située en face de la baronnie de Lahontan, sur la rive droite du gave de Pau. Il rendit alors aux populations du midi de la France des services considérables en améliorant la navigation des gaves pyrénéens.
Le gave de Pau, nourri des glaciers et des neiges HE des pics qui séparent la France de l'Espagne, passe à Lahontan. Il a roulé jusque là comme un torrent, mais en traversant cette plaine heureuse, il calme ses ondes écumantes, pour prendre les allures plus paisibles d’une honnête rivière, jusqu’à ce qu'il se jette au golfe de Gascogne. Tel il est aujourd’hui, mais an temps où vivait Lom d’Arce, il était impossible d’en exploiter le cours. Trois siècles auparavant, Edouard IT, roi d'Angleterre, pris d'un beau zèle pour ses sujets de Béarn, voulant faciliter la navigation et le flottage, avait ordonné l'enlèvement des sables de l’Adour, ainsi que celui de quelques obstacles sur le gave de Pau. Il prit dans son ordonnance pour point de départ l’abbaye d’Abet.
Lom d’Arce voulut renouveller des travaux du même genre, mais plus en grand. Il ne désirait rien moins que de rendre le gave navigable depuis Bayonne jusqu’à Pau (1630).
Pour cela il fallait faire sauter les rochers qui..obstruaient la navigation, aplanir les rapides, détourner le cours de centaines de ruisseaux qui pourraient grossir les
rat
; élargir des rivières.
gaves d’Adour et d’ ‘Oléron, ‘affluents LE ace creuser et
d ESS
‘Un jour (1648) les habitants de Spas ave
virent ‘aborder ‘devant leur ville trois bateaux, qui Venaïent de plus de 22 lieues dans l'intérieur des- terres.
C'était Lom d’Arce qui les envoyait. Céla ne ‘s'était
jamais vu et frappa tout le monde d’étonnement. On
en écrivit : à Paris et les gazettes en parlèrent. Les-éche-
vins de Bayonne assefnblés donnèrent aux mariniers qui avaient conduit les bateaux une gratification de 20 livres.
Ce travail gigantesque, couronné ‘dé succès, et que l’on avait cru jusque-là impossible ‘apporta à Bayonne
l'abondance. ‘ Son pürt difficile d'accès, enfoui sous les ‘sables que Charroyaient les gaves, én fut grossi à tel point qu un vaisseau de cinquante ‘canons y put'entrer ‘avec plus de facilité que ne le pouvait faire auparavant
une frégate de dix. On put dès lors üpérer la descente
des mâts et des vérgues des D Fe les gaves creu-
Sés par Lom d’Arce.
' On comprendra encore mieux l'importance de ces travaux, Si l’on songe qu'auparavant, les havires du plus
| faible tonnage échouaient dans lé port de Bayonne.
C'est en 1630 que Lom d’Ârce avait commencé cette ÉRAMESQUE entreprise. Il prit dix-huit ans à là mener à bonne fin. Il eut à lutter tout le témps contré l'opinion et les difficultés qu’on lui suscitait de toutes parts.
| Afin de rendre la navigation libre il avait dû rompre les
nasses des pêcheurs, détruire les ‘écluses des moulins, po sLec des propriétaires. On lui suscita mille procès où les officièrs provinciaux favorisaient ‘les | ‘particuliers
le contre le hardi novateur. ‘Lom d’Arce était obligé d’in-
+ terrompre ses travaux afin de répondre À ces somma- “tions. On alla même jusqu’à dérober les: outils de ses Ouvriers. Il fallut l'intervention directe du parlement afin de rendre le passage des rivières libres. En 1648, le roi accorda à Lom d’Acre, pour lui et ses héritiers à perpétuité, le monopole de la navigation et du transport des marchandises sur le gave qu'il avait rendu navigable. Malgré ce privilège royal, Lom d’Arce eut encore à subir toutes espèces d’empêchements et de contradictions. Au bout de dix années, le téméraire navigateur, fatigué de lutter seul contre les caprices du torrent et - l'inertie des riverains, dut renoncer à ses hardis projets. Il y avait dépensé plus de 150,000 livres.
Pour récompenser Lom d’Arce des services qu'il avait rendus, dans les armées, et l’indemniser des dépenses énormes qu’il avait faites afin de rendre les gaves
navigables, le roi lui accorda une pension de 3,000 livres par an, pendant douze ans, à prendre sur les droits de la commune de Bayonne (1658). En 1664, Lom d’Arce était nommé réformateur: général du domaine de Béarn et conseiller honoraire au parlement de Navarre. Quelques années auparavant, il: avait été fait chevalier de l’ordre de Saint-Michel, puis reçu bourgeois de la ville de Bayonne. Ce dernier titre, fort recherché à l’époque, était bien dû à celui qui avait fait de Bayonne une cité
maritime.
Famille d'Isaac de Lom d'Arce—Naissance du baron de Lahontan— Son père est ruiné—démélés avec les créanciers de la succession—Départ du barron pour L Amérique.
CN RRORTE
Le baron Isaac de Lom d’Arce, marie, à Paris le 8 février 1648 avec Jeanne Guérin, n'avait pas eu d'enfant de ce mariage. Resté veuf le 10 juillet 1663, il épousa quelques années après Jeannne-Françoise Le Fascheux de Couttes, la sœur d’un abbé bien connu à la cour. C’est de ce second mariage que naquit à Lahontan, le 9 juin 1666, Louis-Armand de Lom d’Arce, le sujet de cette étude. |
Il était écrit que le futur officier devait jouer de malheur dès son entrée dans la vie. Baptisé une première fois dans la chapelle du château, on s’aperçut, trois ans après la cérémonie, que certaines formalités essentielles au sacrement avaient été omises ou différées pour faire un chrétien du jeune baron. Il fallut renouveler le baptême à Pau, le 15 juillet 1669. Le gouverneur du pays de Béarn, Armand de Grammont, comte de Guiche, et sa sœur Françoise de Grammont, marquise de Lons, portèrent l'enfant sur les fonds baptismaux.
Jusqu'en 1663, le baron Isaac de Lom d’Arce avait habité le plus ordinairement Paris, où il logeait dans l’enclos du Temple. Il s’y était employé au service de ses compatriotes du Béarn, et la ville de Bayonne, dont il était un des bourgeois citoyens, eut plus d’une fois
l’occasion d’user de son influence pour défendre les pri-
vilèges que les anciennes chartes royales lui avaient octroyés.
Lorsqu'il fnt nommé, en 1664, conseiller au parlement de Pau et réformateur du domaine des eaux et forêts de Béarn,Lom d’Arce dut nécessairement abandonner la capitale pour venir excercer ses empiois en province. Il possédait déja sur les bords du gave de
Pau dont il avait dompté le cours la terre seigneuriale d'Esleich. Il ajouta à ce domaine la baronnie de Lahontan, qui était située en face sur la rive opposée. C'est là que, devenu vieux, Lom d’Arce voulait terminer ses jours.
Une sérieuse considération l’engageait encore à échanger le faste de la cour contre le train d’un gentilhomme campagnard vivant au millieu de ses vasseaux.
Pour rendre les gaves de son pays navigables, le baron avait dépensé des sommes énormes. Il n'avait pas su éviter l’écueil dans lequel les grands sentiments jettent souvent des hommes de médiocre fortune, et son avenir et celui de sa famille s’en trouvaient sérieusement engagé pour le bien public.
Du temps de son premier mariage avec Jeanne Guérin, alors qu’il était déjà avancé en âge et sans postérité, le baron avait fait don à la ville de Bayonne à titre viager d’une somme de 30,000 livres. Profitant de ce que Bayonne lui avait toujours mal servi ses intérêts, il réclama ce constitut, afin de se libérer de ses créanciers les plus ennuyeux, et de payer le prix d'achat de Lahontan. Mais le capital de la rente bayonnaise n'avait pas suffi à combler le gouffre,et les emprunts ruineux s'étaient succédés à courte échéance.
C'est ainsi que s’écoula tristement la vieillesse d’un homme auquel le Béarn avait les plus grandes obligations.
Le 4 novembre 1674, on ensevelisait dans la chapelle du château de Lahontan, Isaac de Lom d’Arce. La mort était venu le prendre à l'age de quatre-vingts ans à temps pour qu'il ne vit point la ruine complète de sa
maison.
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Le châtelain octogénaire laissait sa famille plongée däns d'innombrables procès. Trois ans après sa mort, en 1677, la baronnie était saisie et, pour comble de malheur, une nièce de sa première femme venait revendiquer,
au nom des hétitiers de Jeanne Guérin, part du capital 1 prêté jadis à la ville de Bayonne. Ce dernier procès devait durer plus d’un siècle. TU Se
Louis Armand de Lom d’Arce était âgé de huit ans à la mort de son père. C’est au milieu des discussions des hommes de loi, âpres à la curée, que s'écoulérent ses premières années. Enfant, il assista aux horreurs des ‘ER ventes de justice ; il vit son pére désolé ; il connut pour | lui et pour les siens la détresse et la misère ;ilfut témoin
journalier des angoisses d’une mère, désireuse de sauver du naufrage les débris de sa fortune. De telles épreuves F durent avoir une profonde influence sur son esprit et sur 4
sa manière de juger des hommes et des choses. Il devait garder toute sa vie une haine implacable contre les gens 10 de finance et les papiers timbrés. na
A peine sorti de l’enfance, le jeune baron voulut embrasser la carrière des armes, et sa famille lui obtint une lieutenance au régiment de Bourbon.
La terre natale n'avait plus pour Armand de Lom d'Arce que d’amers souvenirs. Comment lui, pauvre cadet de Gascogne, ne possédant plus que la cape et l'épée, pouvait-il vivre désormais dans ces lieux où son père avait tenu un jour le premier rang ? Les revers l'avaient brutalement assailli à l'entrée de la vie, il lui A fallait chercher à refaire une fortune nouvelle. Dans l'espoir d'obtenir un avancement plus rapide, 11 see bientôt verser dans les gardes de la marine.
Le jeune baron de Lahontan n'était pas sans avoir entendu parler souvent de l'Amérique. Un des alliés de sa famille, Claude Bragelonne, surintendant et commissaire général des vivres et des camps et armées de France, avait formé autrefois partie de la compagnie des Cent- Associés de la Nouvelle-France. C'est du pays de Béarn, de la ville d’Oloron, presque voisine de la baronnie de Lahontan, que quelques vingt ans auparavant était parti le baron de Saint-Castin. On avait dû se raconter bien souvent à la veillée, comment ce Béarnais, qui s'était embarqué à l’âge de quinze ans, simple lieutenant, avait fini par épouser une princesse indicnne, puis était devenu comme le véritable roi de la puissante et belliqueuse nation des Micmacs.
Plus d’une fois, Isaac de Lom d’Arce avait dû conduire son fils aîné dans ce port de Bayonne agrandi par ses soins. Il y avait vu se balancer les barques des hardis pêcheurs de baleines, il s'était rencontré sur les quais avec les équipages, retour des bancs de Terre-Neuve, N'était-ce point à Bayonne et au pays de Labour que les armateurs recrutaient les meilleurs matelots pour la pêche à la morue ? Son imagination d’enfant avait dû s'éprendre au récit de ces lointains et périlleux voyages.
Le petit pays où Lahontan était né touche aux confins du Béarn et des pays basques. Or, il n’y a pas de provinces en France qui aient autant}donné à l’émigration que cette région. Encore aujourd” hui on y signale le même exode.
“ Les jeunes hommes, dit Elisée Reclus, faciles à entraîner par l'amour des aventures lointaines, qui-est chez eux instinct de race et qui fit de leurs ancêtres de si
hardis pêcheurs de baleines, ne craignent pas de s’expatrier et de s'enfuir en Amérique, même sans espoir de retour. Ces gens, à leur tour, entraînent après eux des parents et des amis. C’est ainsi que le nouveau monde, au Vénézuela, au Chili, contient maintenant plus de Basques français, émigrés ou fils d'émigrés que n’en contient la France elle-même. Dans les Pyrénées basques, il n’est pas rare de voir des champs abandonnés par le propriétaire, même avant les récoltes, D'ailleurs, les Béarnais voisins du pays basque, notamment aux environs des campagnes d’Oloron et des vallées d’Aspe et de Barétous, ne sont pas moins ardents que les Basques à quitter leur patrie.”
Suivant les instints de sa race, et un peu par désesperance et par goût des aventures, le baron de Lahontan résolut donc de s'embarquer pour l'Amérique. Il laissait, sans regrets comme sans remords, le beau pays de France, renonçant dès lors, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même, à toute sorte d’attachement de patrie.