‹ Le Baron FrederickChapitre 48 sur 50 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

COMMENT L AKAKtNKE TENDAIT SA TOILE

L'Autriche était vaincue.

Les résultats imprévus de la bataille de Sadowa F avaient livrée pantelante aux griffes acérées de l'hyène prussienne.

Impuissant et humilié, l'empereur d'Autriche avait été contraint de se courber sous l'implacable volonté de son vainqueur et de signer le honteux traité qui le rejetait hors de la Confédération allemande.

Depuis quelques jours, Guillaume IV se trouvait à Ems, où il digérait l'immense curée de l'Empire mis à sac.

A cette époque, le roi de Prusse était un homme d'environ soixante-neuf ans, d'une taille bien au-dessus de la moyenne, sec, nerveux, plutôt laid que beau. Son œil, brillant parfois de fauves lueurs, disparaissait presque constamment, perdu derrière des cils épais et sous ses sourcils abondants. Ses favoris en hérisson et ses moustaches ébouriffées lui donnaient au premier aspect une ressemblance frappante avec le jaguar, ce tigre américain. - , Boutonné depuis le haut jusqu'en bas, gourmé et pour ainsi dire ficelé dans une capote

bleu9 à deux rangs de boutons d'argent, il portait des épaulettesde même métal, à graines d'épinards. Un passe-poil rouge accompagnait le collet et dessinait les manches do cette capote qui, par une ouverture pratiquée à cet effet comme dans les tuniques de nos anciens sergents de ville, laissaitpasser lapoignée et la dragonne de son épée dont le fourreau tombait droit le long du vêtement.

Le surplus de son costume se composait d'un pantalon gris de fer, avec le passe-poil d'un rouge sanglant. :

Ses manières et ses allures, triviales et presque grossières, étaient celles d'un vieux soldat.

De plus, il affectait en parlant la prononciation nasillarde du grand Frédéric dont il a fait son modèle.

Chaque jour on le voyait sur le Cursaal se promener silencieusement, seul, jetant autour de lui des regards sournois, comme un fauve qui guette, et suivi à dix pas en arrière par deux laquais à face patibulaire, dignes serviteurs de ce monarque cauteleux qui résume en lui la froide cruauté des Teutons, l'orgueil brutal des Germains et l'avarice sordidement judaïque et légendaire des Hohenzollern.

Le jour où commence l'histoire que nous entreprenons de raconter* après avoir bu

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LES MAITRES ESPIONS

son verre d'eau, ainsi qu'il le faisait chaque matin, le roi venait d'apparaître sur le Cursaal, mais cette fois il n'était pas seul.

Il était accompagné d'un homme d'une taille élevée, aux traits heurtés, aux cheveux courts et rares sur le front, aux yeux glauques, dont le regard sans cesse errant ne se fixait jamais. Les poils rudes de sa moustache coupée en brosse ne cachaient qu'à demi la torsion sardonîque de sa bouche aux lèvres charnues dont le rire, qu'il essayait vainement de rendre bonhomme, ne parvenait qu'à donner à son visage une indicible expression de fourberie railleuse.

La morgue et la roideur de ce personnage le faisaient, bien qu'il portât un costume civii, reconnaître pour un officier prussien.

Cet homme était le ministre, le confident, Y al ter ego du roi, le sombre conseiller dont les perfides insinuations poussaient incessamment son maître dans la voie ténébreuse, où quelques années plus tard celui-ci devait s'enfoncer dans le sang jusqu'aux genoux. C'était l'homme enfin qui, patriote et démocrate au début de sa carrière, avait renié toutes ses croyances; que ses flatteurs ont eu l'audace de comparer à Richelieu, et qui n'est même pas la caricature de Mazarin .

Pendant près d'une demi-heure, le roi et le ministre s'entretinrent à voix basse, avec une animation toujours croissante.

Le roi marchait la tête légèrement penchée • sur la poitrine. Du bout de sa botte, il poussait avec un geste impatient les cailloux qui se rencontraient sur ses pas.

Le ministre, sans hausser la voix» mais avec des mouvements obséquieux, des sourires serviles, semblait insister près de son maître sur une demande qu'il lui adressait sans doute et que celui ci s'obstinait à refuser.

Mais enfin, comme cela arrive toujours, lorsqu'un caractère faible et incertain se trouve aux prises avec un autre plus fort et plus résolu, le roi, de guerre las, s'arrêta,

redressa la lête et fît un geste d'assentiment.

Le ministre, sans insister davantage, recula d'un pas en arrière, salua en s' inclinant profondément, et laissant son maître continuer seul sa promenade, il se retira en lui lançant à la dérobée un regard de triomphe.

C'était un noble seigneur que ce ministre, et, bien que sa fortune ne répondît pas encore à ses prétentions, toutes féodales, et surtout à ses vues ambitieuses, il était de vieille race et portait le titre de comte.

Sans nul doute, ses ancêtres devaient faire partie de ces nobles à aire d'épervier qui détroussaient les voyageurs, allaient à la proie, et que Frédéric Barberousse broya dans leurs burgs féodaux sous sa puissante épée.

Probablement aussi le descendant de ces nobles écorcheurs rêvait de ressusciter ces beaux temps du moyen âge, et c'est dans ce but qu'il s'était mis à l'œuvre avec une si furieuse ténacité ; s'essayant d'abord sur le Danemarck, puis sur l'Autriche, puis sur les petits Etats de la Confédération germanique, afin de procéder plus tard en grand à l'écrasement de la civilisation moderne.

Donc, ainsi que nous l'avons dit, le comte, après avoir quitté son maître, s'éloigna à grands pas, s'enfonça dans les rues les plus désertes de la ville, puis, arrivé devant une maison de médiocre apparence, mais construite entre cour et jardin, il s'arrêta devant une porte basse pratiquée dans le mur de ce jardin, jeta autour de lui un regard investigateur pour s'assurer que personne n'observait ses mouvements.

11 ouvrit cette porte avec une clef microscopique qu'il retira d'une des poches de son gilet et referma la porte derrière lui. . ^

Il se trouva alors dans un jardin assez vaste, construit à la française, et qui, sans doute abandonné depuis longtemps, ressemblait presque à un bois, tant les arbres et arbustes qui le composaient avaient jeté dans toutes les directions des rejetons parasites. ,

IiES MAITRES ESPIONS

Le ministre s'engagea dans une sorte d'allée qu'il parcourut d'un pas hâtif dans toute sa longueur.

Après quelques minutes, il déboucha sur une vaste [pelouse qui s'étendait derrière la maison.

Là, se trouvaient installés comme dans un camp provisoire, une centaine de soldats revêtus de l'uniforme prussien.

En apercevant le comte, il se levèrent respectueusement, se placèrent en haie sur son passage et lui firent le salut militaire.

Le comte, rendit ce salut d'un geste machinal, monta quelques marches d'un perron en assez mauvais état, posa la main sur le loqueteau d'une porte, mais, au moment de l'ouvrir, il se retourna.

— Capitaine Schultz, dit-il à un officier qui, le petit doigt de la main gauche sur la couture du pantalon et la main droite au casque, se tenait immobile, au bas du perron, mon secrétaire vous a-t-il communiqué mes ordres?

— Oui, Excellence, répondit le colosse, — le capitaine avait plus de six pieds, — plus semblable à un automate qu'à un homme.

— A dix heures, ce soir, soyez prêt. Maintenant, allez.

Le capitaine se retourna tout d'une pièce et rejoignit d'autres officiers qui se tenaient ï^oides et immobiles- à quelques pas plus loin.

Le comte poussa la porte, pénétra dans le corridor et de là dans un vaste cabinet où il s'assit dans un large fauteuil, derrière une table couverte ou plutôt encombrée de papiers et de dossiers soigneusement étiquetés et rangés avec un soin méticuleux.

Ce cabinet était éclairé par. deux grandes fenêtres, devant lesquelles tombaient d'épais rideaux, qui ne laissaient pénétrer qu'un jour presque crépusculaire.

A une petite table, placée dans un des angles de ; la pièce, écrivait un homme à la figure de fouine, dont les cheveux du blond le plus fade tombaient en longues mèches graisseuses

sur le collet de son habit étriqué, aux coutures blanches de vétusté et réparé aux coudes. Aussitôt qu'il aperçut le comte, cet homme se leva comme poussé par un ressort, salua en se courbant en deux comme s'il eût voulu faire la culbute, puis il reprit sa place sur sa chaise et se remit à sa tache, un instant interrompue.

— Quoi de nouveau, herr Muller? dit le

comte.

— Rien, monseigneur, répondit le scribe en se levant et saluant de nouveau, puis il se rassit. . .

— Il n'est venu personne?

— Personne, monseigneur, répondit le scribe, se relevant et resaluant.

Rien n'était plus singulier que les mouvements automatiques et compassés de ce digne homme qui, chaque fois que son maître lui adressait la parole, se croyait obligé de se lever, de saluer et de se rasseoir.

La conversation eût-elle duré plusieurs heures, jamais il n'eût manqué d'accomplir à chaque interpellation ce qu'il considérait de sa part comme un devoir impérieux.

Plus d'une fois, le comte lui avait fait des observations à ce sujet, mais jamais le secrétaire n'avait voulu en démordre. Aussi le ministre avait-il fini parle laisser libre d'agir

à sa guise.

— Vous savez, herr Muller, dit le. .comte avec intention, que je veux être prévenu aussitôt que les personnes que j'attends seront

arrivées.

— Je me suis conformé en tout aux* ordres de Votre Excellence, monseigneur.

— N*avais-je pas convoqué pour aujourd'hui certaines personnes qui désirent m'adresser des demandes?

JMgnore, monseigneur, quelles sont. les personnes qui ont été convoquées par .Votre Excellence, mais l' antichambre est pleine de gens qui semblent, pour la plupart, venir des parties les plus éloignées do la Prusse. H sont bien une trentaine. Parmi eux se trouvent

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LES MAITRES ESPIONS

plusieurs femmes. Tous, du reste, sont munis

de pressantes lettres de recommandation pour

Votre Excellence.

Un sourire de railleuse satisfaction illumina

comme un éclair dans la nuit sombre, le visage

renfrogné du ministre.

— S'il en est ainsi, dit-il, ne faisons pas

attendre ces personnes plus longtemps. Introduisez-les immédiatement et faites-les entrer par ordre alphabétique. Je n'ai au reste que quelques mots à dire à chacune d'elles.

Eh ! mais, à propos, les bons sur la trésorerie, que je vous ai demandés, sont-ils prêts?

— Les voici, monseigneur. Il y en a cinq cents. Ils sont, ainsi que vous m'en avez donné Tordre, de cinq mille, dix mille, vingt-cinq mille et cent mille thalers, tous payables au porteur, dans les principales maisons de banque de Paris, Metz, Nancy, Mulhouse, etc....

— Très-bien, herr Muller, dit le comte, en feuilletant les liasses de bons de la trésorerie, qu'il plaça ensuite sur la table et sur lesquels il posa un presse-papier. Maintenant faites entrer ces solliciteurs... N'oubliez pas cependant que si les personnages que j'attends arrivaient durant ce temps, je tiens à les voir immédiatement.

— Votre Excellence sera obéie, monseigneur.

Le scribe salua et sortit à reculons.

Le comte se leva et alla s'adosser à la cheminée.

-^ Tous ces individus me sont fort recommandés, murmura-t-il en parcourant des yeux un papier écrit en chiffres. On me les représente comme des gens actifs, intelligents, sans scrupules, pauvres, avides et résolus à ne reculer devant rien pour atteindre la fortune. Le moment arrive où s'engagera la grande partie que je prépare depuis si longtemps. Il est temps enfin que tous les fils de l'immense réseau dont j'ai couvert la France soient reliés entre eux et que je les tienne dans ma main. Qui saurait prévoir les événements qui d'ici à quelques mois peuvent surgir ? Il faut

être prêt. Et puis, au besoin, ne puis-je pas aider le hasard ? «Aide-toi, le ciel t'aidera, » a dit un sage. Et je m'aide autant que je puis, ajcuta-t-il en riant, car cette fois cène sont plus des soldats que je vais envoyer, ce sont des chefs...

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et la portière fnt soulevée. Un homme parut, et les audiences commencèrent.

Elles continuèrent sans interruption pendant toute la journée. Ce ne fut que vers six heures du soir que le dernier solliciteur quitta le cabinet du comte.

Chacun de ces personnages, chargé sans doute par le ministre de quelques missions ténébreuses, emportait avec lui un ou plusieurs des bons de la trésorerie.

Le comte passa alors dans une salle à manger voisine de son cabinet, et se fit servir immédiatement à dîner.

Le ministre du roi de Prusse est grand mangeur, et surtout grand buveur. La station qu'il fit à table fut longue. Lorsqu'il se leva pour rentrer dans son cabinet, ses joues légèrement enluminées, témoignaient qu'il s'était arrêté sur la limite précise, non pas de la tempérance, mais de l'ivresse.

Chez cet homme, dans les veines duquel

coulait du fiel au lieu de sang, la digestion

était laborieuse, l'âme au lieu de s'égayer

s'attristait. Le visage devenait plus sombre.

Il s'assit.

Une pendule de style Louis XIV, posée sur un piedouche, sonna lentement dix heures.

Au même instant, un bruit semblable au roulement d'un tonnerre lointain et qui se rapproche rapidement, se fit entendre au dehors. Le bruit cessa devant la maison, puis des pas pesants résonnèrent dans l'antichambre. On entendit plusieurs crosses de fusil se reposer sur les dalles.

La porte s'ouvrit, et herr Muller montra sa longue personne par l'entrebâillement.

' — Monseigneur est-il disposé à recevoir le

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LES MAITRES ESPIONS

baron de Stanbow ? dit-il d'une voix obséquieuse.

— Qu'il entre, répondit le comte, mais que l'escorte ne s'éloigne pas.

La personne annoncée sous le titre de baron de Stanbow, et qui avait pu entendre cette recommandation, pénétra alors dans le cabinet, salua respectueusement le comte, puis elle se redressa et demeura immobile et roide comme un soldat sous les armes.

Le baron était un homme de vingt-trois ans environ.

Superbe cavalier dans toute l'acception du mot, il résumait en sa personne toutes les beautés de la race germanique pure. Toute- Ibis, ses traits pâles, fatigués, défaits, ses yeux alanguis, montraient chez ce jeune homme, soit une grande douleur morale non encore étouffée, soit les lassitudes d'une dépravation précoce.

Peut-être y avait-il en lui de l'un et de l'autre.

Le comte l'examina un instant à la dérobée, puis fixant sur lui son regard glauque, il lui dit d'une voix douce et avec un indicible accent de bonhomie :

— Vous êtes le baron Frédéric de Stanbow, monsieur?

— Oui, monseigneur.

— Veuillez approcher.

Le baron §t quatre pas en avant et s'arrêta en face du ministre dont la table seule le séparait.

— Monsieur le baron, reprit le comte, dont la voix devenait de plus en plus douce et les manières se faisaient plus affables, il y a quelques jours seulement que j'ai été informé par hasard de la dure réclusion à laquelle vous êtes condamné, La personne qui m'a parlé de vous semble vous porter un si vif intérêt que je n'ai pu résister au désir que me témoignait cette personne, et j'ai pris sur vous et sur les causes qui ont amené votre détention les renseignements les plus précis et les plus minutieux.

— Monseigneur ! . . . murmura le baron avec embarras.

— Oui, je sais. Vous avez eu une jeunesse...

comment dirai-je?... orageuse, si orageuse même que votre famille, épouvantée de vos désordres, a porté au roi une plainte foudroyante contre vous.

— Monseigneur ! . . .

— Oh! permettez, monsieur le baron. Je ne me pose pas devant vous en pédagogue..

Eh! mon Dieu! moi aussi, j'ai eu une jeunesse orageuse. Moi aussi, j'ai jeté l'argent par toutes les fenêtres; j'ai eu des intrigues,

et pourtant, vous le voyez, aujourd'hui

Seulement, entre nous soit dit, vous avez été un peu trop vite. Mais il y a deux ans à peine en possession de votre fortune, vous vous êtes ruiné, sans même savoir comment. Et alors, à bout de ressources, ayant perdu tout crédit — ce n'est pas moi qui dis cela, remarquez-le bien, c'est la plainte adressée au roi, — vous n'auriez pas hésité pour continuer quelque temps encore cette folle existence, à contrefaire d'honorables signatures.

— Oh ! monseigneur ! en effet...

— Ceci est grave, monsieur le baron, d'autant phis grave que votre père, dit-on, en est mort de chagrin. Aussi, Sa Majesté le roi, grâce à la bienveillance qu'il conserve pour votre famille, et afin de ne pas vous laisser publiquement déshonorer le nom de vos an^ cêtres, vous a-t-il condamné à terminer vos jours dans une forteresse. Mon embarras est extrême, je ne vous le cache pas, mon cher baron : je voudrais vous être utile et, je vous l'avoue, je ne sais que faire. Voyons. Tout cela est-il vrai? Qu' avez- vous à objecter ?

— Rien monseigneur, murmura le jeune homme d'une voix tremblante. Le châtiment est juste et mérité. Cependant, puisque Votre Excellence daigne m'interroger, j'oserai, si elle me le permet, implorer d'elle une grâce..

— Une grâce ! fit le comte avec un feint intérêt.

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— Monseigneur, je suis bien jeune. Ma punition durera peut-être bien longtemps encore. Les souffrances que j'endure sont intolérables. Daigne le roi mettre le comble à ses bontés en ordonnant immédiatement mon exécution. Ma mort aura racheté ma vie.

Il y eut un assez long silence entre les detix interlocuteurs.

Le jeune homme suivait d'un regard anxieux le tout-puissant ministre qui, les bras derrière le dos, la tète penchée sur la poitrine, marchait à grands pas dans le cabinet, plongé en apparence dans les plus profondes réflexions.

Enfin le comte s'arrêta devant le jeune homme, et fixant sur celui-ci un regard qui lui fit baisser les yeux.

— Ainsi, c'est la mort que vous implorez, lui dit-il d'une voix douce.

— Oui, la mort, la mort par grâce, monseigneur, répondit- il avec des larmes dans la voix.

Le comte sourit; son visage s'éclaira; ses traits s'adoucirent encore.

— Vous souffrez donc bien ? lui dit-il .

— Un martyre de toutes les heures, de toutes les secondes, monseigneur; un martyre si effroyable qu'il me faut toute la force de ma volonté pour m'empêcher de me briser le crâne contre les murs de ma prison.

— Et si je vous les ouvrais, les portes de cette pi'ison ? reprit le comte en pesant sur chaque mot. Si je vous rendais à la vie? Si je faisais renaître l'avenir qui s'est si brutalement fermé devant vous? En un mot, si je vous faisais libre et riche ?

— Oh! monseigneur, murmura le jeune homme, dont tout le corps était agité par un mouvement convulsif et dont le front s'humectait de larges gouttes de sueur. Tant de bonheur me serait-il réservé? Oh! non, c'est impossible !

— Rien n'est impossible à qui veut fermement, répliqua sentencieusement le sinistre tentateur.

— Monseigneur, pardonnez-moi ces paroles qui s'échappent malgré moi de mon cœur chargé d'amertume. Je n'ose croire à cet avenir dont vous me parlez... Moi retranché du nombre des vivants ! Vous raillez, monseigneur... Si je pouvais un instant supposer que ce que vous daignez me dire fut vrai... Mais non. Cela n'est pas : cela ne saurait être.

- — Pauvre nature humaine, fit le comte, comme s'il se parlait à lui-même; le doute sera-t-il donc toujours au fond de tous les sentiments? Voyons, répondez nettement, monsieur le baron de Stanbow, répondez comme je vous interroge : je vous le répète, il ne tient qu'à vous d'être libre et riche.

— Oh ! alors, monseigneur, tout de suite, reprit-il d'une voix étouffée.

— Tout de suite ? Soit ! reprit le comte redevenant subitement froid: je ne vous ai

| pas dit : vous êtes libre; mais il ne tient qu'à a~ous d'être libre, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Cela suppose... une convention... une condition... enfin, une sorte de pacte entre nous.

— Condition, convention ou pacte, j'accepte tout, monseigneur, tout, pour être libre; respirer enfin l'air pur, voir d'autres hommes que mes geôliers; errer à ma guise, au milieu de la foule indifférente, mais dont chaque individu sera pour moi un ami inconnu.. . Oh ! monseigneur, ne rétractez pas vos paroles ! Rendez-moi cette liberté que vous m'avez laissé entrevoir, lorsque l'espérance même m'avait abandonné; demandez-moi en retour ce que vous voudrez. Je suis prêt à tout pour être libre, quoi que vous m'ordonniez, quoi que vous exigiez de moi... Je le ferai, sans hésitation, sans crainte, sans remords.

— Allons, dit le comte, avec un accent d'imperceptible raillerie, je vois que je ne me suis pas trompé sur vous et que nous pouvons nous entendre. Écoutez-moi, baron de Stanbow ; aussitôt que vous aurez quitté ce cabinet, vous serez libre et vous emporterez dans votre portefeuille deux bons de la trésorerie,

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Gustave AIMAË-D'

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