UNE RÉFORMB AU PALAIS
Il y a par malheur comme des éblouissements dans ce vif esprit, et quand il assiste à ce feu croisé ou à ce jeu, pour continuer l'image de la balle, nous dirons volontiers qu'il hésite et se trouble. S'il fait l'éloge du gouvernement constitutionnel, objet de ses jeunes et premières affections, il lui échappe en même temps des paroles comme celles-ci : « beau gouvernement sans doute ; mais comment accorder le pouvoir et la liberté, principatum ac libertaternf » Et, prenant à témoin Cicéron et Tacite, il laisse supposer avec ces illustres maîtres que les gouvernements absolus sont encore les plus affermis, sinon les meilleurs. Que devient alors la vie entière de l'avocat, du publiciste, de l'orateur parlementaire? que devient cet hymne à la liberté qui prend tous les tons dans les plaidoiries de ce premier volume? que pense en définitive M. Dupin? Tient-il pour la pondération des pouvoirs avec la liberté, ou pour les gouvernements absolus avec la force? Et à ce sujet était-il absolument nécessaire de s'expliquer dans la . langue de Cicéron et de Tacite?
A propos même des textes cités, il est une observation à faire. Ni Cicéron ni Tacite, est-il besoin de le dire? n'ont incliné pour le pouvoir absolu. Si l'orateur romain déplore le peu de stabilité des gouvernements, quelle qu'en soit la forme, il n'hésite pas à proclamer qu'à son avis, c'est le gouvernement pon-
.déré et lilaéral reposant sur ralliance de ce qu'il appelle: les. trois pouvoirs qui est encore le. plus solide : fhœc comtitutio.habet firmUwdàiem., iamsis non plus iTacite n'a désespéré de L'accord ; possible du pouvoir .et.de la, liberté, principatum uo libertatem ^Bien loin de •là (la citation de'M.Dupin est tronquée), il fait honneur àNerva d'avoir su concilier ces deux choses, qoii autrefois y . dit-il, . paraissaient inconciliables, res olim Jdissociabiks, et il parlait ainsi sous Trajan. Le plus ^rand historien = de ^Rjome et le premier de sesora- .taurs n'avaient donc ici rien à faire ; appelés k témoigner «en laveur du poaivoir absoln, ils se seraient évidemiaentirécusés, laissant -à. d'autres le «oin de le .glorifier. On comprend leurs. regrets et. leurs méjcomptes 1 à l'endroit des institutions . libres ; mais l'abattement n'est. pas le doute : que deviendraient les bonnes causes pour l'avocat qui les aurait perdues?; Devrait-il se. prendre. à douter de la justice et de la vérité ?Tacite et Cicéron savaient k merveille ce que vaut la liberté; M. Dupin a-t-il oublié qu'il lui doit sa renommée (1)?
Nous, avons insisté sur . ce . point : parce qu'il se lie étroitement à l'objet même de cette étude* Le barreau ^st une de ces institutions qui ne ^vivent, qu'avec i la
(\) YoïTfiWx annexes, la leUr6i>deèM..Djipin.à ce.si^et.
Vm- RÉP0B9E AU' PALAIS . "74
• ttberté et ne peuvent s'élever sans elle ; reposant -sur •le droit de la libre défense, il a toujours eu pourrai- '-aemi et pour adversaire le despotisme, qui étouffe les réclamations et voit jusque dans la contradiction et la Iwmièpe un danger pour lui. Ce que peut le despotisme coMre la parole, M. Dupin l'a vu mieux. tjue personne. Au moment où il entrait au barreau, la France, inquiète et silencieuse au dedans, ne savait pks écouter que le bruit lointain» des armes; On- était encore dans Tenfantement des codes, à peine la défense • était-elle organisée devant les tribunaux. Le jeune stagiaire put entendre les dernières plaidoiries îles avocats du parlement qui avaient traversé la tourmente • révolutionnaire. 'Étaient-ce donc encore les solennelles harangues d'autrefois^^Non, sans doute; la polémique ardente, limpide et serrée de Voltaire et des philosophes du siècle dernier, la parole alerte et sobre de Gerbier, les écrits incisifs de Beaumarchais .. avaient bien un peu changé toiit cela, mais' beaucoup MK>i»s qu'on ne pourrait le croire. Si une nouvelle 'génération d'avocats = s'était formée sous l'irifhience des- grandes diseussions de la tribune pendant la révolution, si cette pléiade d'orateurs qu'on entendit alors et xpii fondèrent la législation moderne * étaient revenus :au: barreau, on eût constaté bien d'autres ehangcwiaiitsdans le style judiciaire ; mais les» écoles de dMit^arvaieAt étéî fermées, l'ordre des avocMs^idétinadt.
Quant aux hommes qui avaient marqué comme orateurs ou légistes, les.uns étaient montés sur Téchafaud, les autres, découragés, s'étaient retirés dans les conseils délibérants de l'état et préparaient les nouveaux codes. Le barreau était déisert ou sans guides. Comment sortira-t-il de cet .anéantissement, de ce tombeau? Il n'existé ni presse ni tribune ; des écoles se sont ouvertes, mais l'esprit y est comprimé ; le souffle guerrier qui partout s'étend a tout desséché ; on élève des soldats, le pays ressemble à une vaste caserne; la liberté s'appelle l'indiscipline et la révolte, sinon la révolution. Cependant des jeunes gens sont là, qui ont au fond du cœur et nourrissent d'ardentes aspirations ; ils attendent l'heure où la parole retrouvera ses franchises, et par de patientes études ils se sont préparés à lui donner le plus vif éclat. La chute de l'empire fut le point de départ d'une ère nouvelle ; après avoir été soumis à une longue oppression, l'esprit public prenait son élan en toutes choses, hardi, rapide, étincelant, libre enfin ; une fois de plus il était prouvé qu'il n'y a rien à demander de grand et de vrai, dans les arts de toute espèce, au peuple qui n'a point la liberté. Le despotisme a sur l'esprit des nations l'influence de la captivité sur l'homme ; il le rend bas et pervers. Combien de fois sera renouvelée répreuve ? Les leçons en politique ne peuventelles donc profiter qu'à la génération qui les reçoit et
passe, sans jamais rien apprendre à la génération à venir?
Des affaires d'un grand retentissement furent alors portées devant les tribunaux ; le barreau devait renaître dans ces graves débats ; il y grandit rapidement et occupa dans les institutions une place qu'il n'avait encore jamais eue. Lorsqu'enfin la loi de 4849 eut attribué au jury la connaissance des délits de presse, il s'éleva parfois à la hauteur de la tribune. C'est ici qu'il faut saisir la réforme gui s'est dès lors accomplie dans l'art oratoire au palais. Le ton de la déclamation a disparu; le droit public et le droit civil ont d'ailleurs changé de vocabulaire. Et puis à ce moment l'esprit français s'agite et cherche en toutes choses des voies nouvelles ; dans les arts comme en littérature, une véritable révolution se poursuit; la peinture a répudié les poses académiques et la couleur de convention ; en tout, elle veut trouver la vie et s'approcher du vrai sans tomber dans la servile reproduction de la réalité ; la musique elle-même a imaginé des combinaisons nouvelles, et le domaine de l'harmonie a reçu sa commotion. Le théâtre n'est
74 LE* BARREAU MOOBRNE.
pas en arrière; il veut des personnages qui agissent et parlent plus naturellement. Quant à l'histoire, elle interroge les monuments et les chartes, elle s'attache à remonter aux sources, et bien des faits acceptés apparaissent sous des aspects nouveaux, plus saisissants et plus vrais. Dans ce travail de renaissance ou d'émancipation, le barreau restera-t-il stationnaire ? Non. Merveilleusement servi par une nouvelle littéture, par la tribune, par la presse, par la science d'un autre droit, par une surabondance d'affaires, de faits
' et d'événements qui tiennent au nouvel état de choses, à cette société moderne qui, elle aussi, vit et marche plus librement, placé là comme dans un courant naturel, le barreau se fait une langue à lui, un style rapide, clair et nerveux; le mot marche avec l'idée, la phrase avec le raisonnement, tout s'enchaîne et se lie comme de soi, le débat est souple, rempli d'énergie, de vie et de mouvement; le barreau, lui aussi, a donc trouvé sa vcHe.
Dans les premiers jours de cette renaissance toute-
[ fois, ^ la plaidoirie est âpre, parce qu'il faut frapper fort et entrer avant dans les «esprits; il s'agit moins de charmer que de convaincre; les partis sont en lutte, et il faut parler haut et vigoureusement au
»milîeu' de la mêlée. î Pour agir plus vivement et plus ppomptement sur l'imagination, M. Dupin s'était fait une arme à son usage; nul n'amieux c<Mïipris ces
LE NOUVEAU STTLE JUDIQAIRE. 75
. motA qui touchent comme des coups de fleuret» ces
i^surpidses.qui déconcertent, ces saillies qui éclairent
-cuiilébat et scintillent conmie les éclats de la foudre.
.11 est peu de. ses plaidoiries importantes qui niaient
offert de ces traits hardis ou piquants qui restent
OMQme le dernier. mot d'une. cause. Ce. genre: d'argu-
jïieûtation, dont se servit parfois Cicéron lui-même
.avccttant rie bonheur, ce qui le rendait plus redou-
.iabie chez M. Dupin, c'est qu'il marchait avec, la con-
. naissance la plus solide des. lois et des paires. Qn
.sent -dans ces plaidoiries nerveuses une puissante
tcame, un mécanisme savant et bien assis. Grâce à
ces discussions serrées, à ces déductions rigoureuse-
.ment tirées des. textes et des faits, il se fit dans la
pratique judiciaire une clarté qui fut tout à l'avantage
de la. vérité et de la raison, et cela au criminel comme
. au civil ;: la procédure criminelle fut bien oblige de
, se jdépouiller de cette ridicule phraséologie pompeuse
et vide qui la caractérisait au dernier siècle, et qu'elle
conserva longtemps encore malgré la réforme des
.aacieaiies institutions 'judiciaires. Les actes d'accu-
.sationdu directoire et de l'empire renfermaient pour
;lai$)lupart des considérations d'une puérilité dogma-
. tique qui n'exiciterait de nos jours que île sourire.
Cette. réforme était sans doute dans le. courant de
. V;é{MXfue,. mais elle ûit. singulièrement accélérée par
ceMe (|ui.s'acaomplissait dans Icbarreau.Xequidis-
tinguera désormais la plaidoirie, c'est l'action, le mouvement, grand secret des orateurs romains dont l'ancien barreau français ne s'était point assez préoccupé ; c'est aussi la science du droit, qui devra s'allier à l'art de bien dire.
De nos jours, l'avocat consultant, le jurisconsulte proprement dit n'existe plus, il se confond avec l'avocat qui plaide. Longtemps les deux rôles avaient été séparés, ils l'étaient aussi dans l'antiquité. Il paraît même que l'orateur avait assez de dédain pour le jurisconsulte. Quintilien le rabaisse et en fait une espèce de praticien subalterne; Cicéron demandait trois jours pour devenir jurisconsulte, mais il revint plus tard à d'autres idées et comprit l'utilité de l'étude du droif. Cette distinction entre l'avocat et le jurisconsulte avait sa raison d'être : à Rome, parce que devant les tribunaux populaires, souverains juges, l'orateur ne s'attachait guère qu'aux circonstances de fait; en France, sous l'ancien droit, parce que la vie d'un homme suffisait à peine à démêler le chaos des lois et des coutumes. Aujourd'hui des codes ont réuni toutes les règles du droit civil; il s'est donc fait pour tous une science plus facile à acquérir, mais qui est impérieusement exigée de tous ceux qui se destinent au barreau, où désormais pour être bon avocat il faut être en même temps bon jurisconsulte. C'est par là même que s'est opérée en grande partie
la réforme du style judiciaire ; la connaissance du droit a banni la déclamation et l'a rendue intolérable ; d'un autre côté, l'étude pratique des affaires a conduit à chercher l'argument dans le sujet et pour le sujet, et par là également a été porté le dernier coup à ces hors-d'œuvre, à ces emprunts singuliers que le barreau des deux derniers siècles faisait à l'antiquité. A cette époque, un avocat bien posé devait trouver le moyen de faire briller avant tout sa connaissance des auteurs sacrés et profanes ; les plus belles plaidoiries étaient les plus émaillées de citations et d'érudition littéraire : le palais allait droit à la comédie des Plaideurs. Il est assez piquant de relire aujourd'hui ces plaidoiries de nos pères, espèces de monuments gothiques dont l'ensemble révèle parfois une grande «t puissante pensée, mais dont l'ornementation est lourde et sans goût. Sous ce rapport, Antoine Lemaistre apparaît au xvii* siècle comme une surprenante exception ; s'il fait encore des emprunts à l'antiquité, si çà et là il parle d'Aristote et de Platon, c'est déjà avec un discernement et un goût qui en font comme un avocat de la fin du xviii* siècle, un émule de Gerbier; personne autour de lui n'a parlé au barreau ce langage pur, châtié, sobre, et parfois d'une .vigueur extrême. Évidemment, quand Sainte-Beuve a émis l'opinion que Lemaistre avait dû servir de modèle à Racine pour le personnage de l'Intimé, il n'avait pas comparé ses
78 LE BARREAIT MODERWm
plaidoiries à celles de ses contemporains, ni même aux plaidoiries des propres amis du poète. M. Oscar de Vallée, qui a personnifié dans Lemaistre l'éloquence judiciaire du xvii® siècle, le défend avec - quelque amertume contre cette supposition qui le ridiculise ; mais il n'a pas suffisamment démontré combien il avait raison. Oh sait aujourd'hui que le fond des Plaideurs n'est pas l'œuvre personnelle de Racine; c'est à sa maison de campagne d'Auteuil que le canevas de la pièce fut arrangé de concert avec les amis qu'il recevait habituellement, Boileau, Chapelle et Pousset de Môntauban, l'un des premiers avocats du parlement de Paris, auteur lui-même de quelques tragédies. Chacun y mit du sien. Racine Ta dit et ne s'en est pas caché : « Moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à l'œuvre, mes amis me firent commencer une pièce qui ne tarda guère à être achevée. » Les plaisanteries les plus bouffonnes devaient trouver dans Chapelle un maître consommé; Pousset de Môntauban put fournir les mots techniques du palais et, qui le croirait? poser lui-même pour ces évocations continuelles et intempestives de l'antiquité dans les affaires qu'il s'agissait de saisir aw vif .(!)•
(1) Il venait précisément de publier ses nreillenres plaidoiries (16dO), et'ses iUastres et joyeux casiacades lea avaient sons la
La leçon donnée au palais par Racine, Boileau et Chapelle était assez dure pour qu'on Técoutàt; mais ce goût de l'archaïsme, ce goût du mauvais goût, comme on l'a si hien dit, était difficile à extirper. Au: xvui* siècle, il a fait place à des citations empruntées avec discernement aux lois romaines, mais alors pour les besoins réels de la cause, la France
main. Que durent-ils penser, que pensa Boileau en lisant le pompeux exorde de l'affaire de la duchesse d*Aiguillon contre le duc d'Orléans : « Plutarque fait foi qu'après la mort de Cléomènes, roi de Sparte, ses ennemis voulant encore triompher de son fantôme et de son ombre, on vit paraître un serpent qui couvrait de ses replis la tête de ce prince mort, comme s*il eût voulu défendre le siège et la source de ces conseils qui avaient produit la félicité de ses peuples! Et si nous en croyons les poètes, il en sortit un autre du tombeau d'Anchise, qui menaçait ceux qui auraient dessein de violer Tasile de sa sépulture. On attaque M. le cardinal de Richelieu dans le sein même de la mort; on le trouve pour le blesser jusque dans les ténèbres. Et comme de ce lion généreux de TEcriture, quoiqu'il soit mort, et qu'au lieu môme où régnait sa force on ne trouve plus qu'un essaim d'abeilles et qu'un rayon de miel, . on ne laisse pas de vous en montrer encore la dépouille avec frayeur, n est du destin des grands hommes qui ont rempli toute la terre da leur nom et rendu leur gloire aussi publique que le soleil qui l'a éclairée, de trouver toujours quelqu'un qui soit intéressé de défendre leur mémoire. » — L'avocat se proposait, il est vrai, dans celte affaire, de défendre la mémoire de Richelieu, maïs ^ s'il s'agit de plaider pour Jean Gauthen, qui repousse la paternité en alléguant son impuissance, contre Etiennette Pipelier, sa^t femme, le ton n'a pas changé, et l'antiquité joue son rôle habituel
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étant régie pour une grande partie par le droit écrit de Rome. On a dit de M. Dupin qu'il procédait de l'école parlementaire, et n'avait pas assez renoncé lui-même à l'antiquité. Il est certain que ses plaidoiries offrent de fréquentes citations, et que les auteurs romains lui viennent souvent en aide. Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est plus là précisément la méthode dogmatique de l'avocat parlemen-
au débat. « Si autrefois, pendant le mariage, dit Pousset de Montanban, les maris ont été crus sur leurs paroles de Fimposture de la naissance des enfants dont on les avait faits pères; si Démératus, au rapport d'Hérodote, fut chassé du royaume et perdit l'empire, pour cette seule raison qu*Ariston, que l'on prétendait son père, s'écria : H n'est pas à moi; si les Lacédémoniens préférèrent Agésilas à Léotychide dans la succession de Tempire, parce que Agis avait souvent dit que Léotychide n'était point son fils, mais le frîiit des débauches de sa femme avec Alcibiade ; si les maris, dis-je, ont été crus sur leurs paroles, ma partie ne sera-t-elle pas croyable quand elle dit que cet enfant n'est point son fils! » — Dans ce môme plaidoyer, Tavocat cite encore l'Ecriture, Horace, saint Augustin, Platon, Tertullien^ Sénèque, sans oublier de dire un mot des Grecs, des Romains et des Juifs. En vérité, avec les plaidoiries de Pousset de Montauban, le soleil et la lune, les Babyloniens et les Macédoniens de Petit-Jean n'étaient- ils pas tout trouvés ? Etait-il besoin d'aller chercher les plaidoyers de Lemaistre, retiré depuis trente ans du barreau et vivant silencieux à Port* Royal, à cette date de 1668 où la comédie fut donnée? Appliquée à Pousset de Montauban et à ses rivaux, la verte critique des Plaideurs frappait juste; dirigée contre Lemaistre, elle eût dépassé le but.
LE NODYEAU STYLE JDDIGUUIE. 84
taire ; la citation est devenue, sous la main de l'avocat moderne, un moyen de réveiller l'attention et de piquer la curiosité : pu c'est une loi romaine qui va droit au but dans une question nouvelle, ou c'est la pensée d'un écrivain qui lui permet de donner à la sienne un relief original et une application topique. Faut-il dire à la cour de cassation, devant les chambres réunies, que le président de cette assemblée s'est trompé dans ses écrits sur les reprises de la femme, il trouvera deux jurisconsultes romains en conflit, et montrera Tun, très savant sans doute, battu et convaincu d'erreur par Fautre, et prenant là-dessus fort lestement son parti. Le trait est lancé, chacun l'a senti. Le président aura l'esprit bien mal fait, s'il se montre plus entêté et plus sûr de lui que le grand jurisconsulte Papinien. L'à-propos de la citation, exagéré peut-être, n'a jamais été poussé plus loin : c'est un des luxes de cet esprit. Dans une cause à laquelle nous avons déjà fait allusion, n'est-ce pas M. Dupin qui souffla à l'un des défenseurs ce terrible forum et jus dont celui-ci se fit une massue dans toute sa plaidoirie? Et comme cet avocat — c'était Berryer — est très sobre d'emprunts et d'ordinaire marche fièrement avec son sujet et sa grande parole, en montrant à l'audience, assis à ses côtés, celui dont il tenait la citation, il en rendit l'effet plus imprévu et plus puissant encore. « Je ne puis m'empêcher de
dire, s*écrie-t-il, que ce qui est propre à notre belle nation est propre à toutes. Et ici je demande pardon de citer un souvenir historique : on me le rappelait l'autre jour^ c'était M. Dupin. Tacite en son endroit fait un grand éloge de Tibère en disant de lui, dans son langage expressif et concis : Tibère était pauvre, Tibère avait peu de biens en Italie, ses domaines étaient médiocres, sa maison était habitée par peu d'affranchis, pa^mos libertos; mais quand il était en contestation avec des particuliers, quanio cum privatis disceptaret, les tribunaux et la loi prononçaient, forum et jus. Voilà ce qui est le droit de tous les temps, voilà le droit sans lequel il n'y a pas de société. Et on a loué un tyran d'avoir su respecter ce principe fondamental! Aujourd'hui que vient-on dire? Vous réclamez des juges, vous demandez à être maintenus dans une incontestable possession qui vient d'être ébranlée par un acte de violence ; vous n'aurez pas de juges! Quand des titres sont invoqués, vous venez dire : Il y a une loi... Mais il y aurait donc une loi au-dessus de toutes les lois, un droit au-Klessus de tous les droits ! Comment ! vous viendriez dire que ce sont là des questions pour lesquelles on ne trouvera pas en France un tribunal et des juges ! Forum et jus ! Donnez-les à tous les princes de la famille d'Orléans, qui disent que la propriété leur est acquise. Forum et jus ! Ne les refusez pas au roi de Belgique^ qui a son
LE mmVEW STTLE JUDICIAIRE. 88
contrat de mariage; ne les refiisez pas au duc de Wurtemberg, qui a son contrat de mariage; ne les refosez pas aux mineurs qui ont hérité des droits de lear mère. Forum e$ jusl C'est là ce que nous tous demandons. ^ L'effet que produisait à chaque coup cette répétition fut immense et enleva l'auditoire. Il est douteux que le barreau du parlement ait jamais tiré ce parti des citations ; pour lui, les citations sont une armure pesante dont il se couvre, mais qui le gêne dans ses allures. Avec ce même équipement, M. Dupin sut être alerte au combat, prompt à la riposte, et faire admirer l'adresse de ses coups. S'il est vrai qu'il ait été le dernier avocat parlementaire, comme l'a dit l'auteur d'un intéressant livre sur le Barreau y M. Pinard, du moins fut-il le premier qui trouva dans ses emprunts à l'antiquité des effets aussi saisissants, parfois spirituels, et toujours d'une véritable originalité. A ce titre, et par ce côté même, il nous semble qu'il appartient tout autant au barreau moderne, car c'est par la vivacité de ses saillies et sa brusquerie gauloise qu'il a fait tomber au palais le style un peu prétentieux et trop continuellement tendu de la méthode parlementaire.
Tel a été M. Dupin comme avocat; nous n'avons point à parler ici du magistrat, encore moins de l'homme politique et de ses doctrines ; il nous platt de n'avoir point à nous arrêter à des distinctions que
84 iE BARREAU MODERNE.
certains esprits pourraient trouver tout au moins singulières entre le citoyen et le magistrat, entre lei magistrat et l'homme politique* Il est des choses qu'on ne discute pas. M. Dupin tient à démontrer qu'il n'a jamais été d'aucun parti. Nous n'avons pas à le contredire sur ce point et à rechercher ce que cela signifie. Nous pensons comme lui que « le temps est un galant homme, et qu'il finit par dire la vérité à tout le monde » . Nous ne voulons envisager que l'avocat, et à cet égard il est permis d'affirmer que M. Dupin a exercé une incontestable influence sur la plaidoirie moderne et grandement contribué à l'éclat du barreau. Que restera-t-il de ses travaux? Il y a chez lui Une large part à faire à la personnalité. Que voulait-il ' avant tout dans des temps où la presse donnait plus * de secours à la parole ? Frapper l'imagination du plus grand nombre et arriver, s'il était possible, jusqu'aux derniers rangs de la foule, sans dédaigner le prof a num vulgus. Pour cela, il avait de ces traits osés, piquants, qui se saisissent vite et dispensent le lecteur ou l'auditeur d'en demander plus long, espèce de monnaie courante d'un placement toujours facile et très recherchée dans le monde. N'a pas qui veut cet esprit vulgarisateur et emporte-pièce. M. Dupin a lancé des mots qui ont fait le tour de l'Europe : aussi y tient-il beaucoup. Ceux que lui a inspirés la présidence du corps législatif sous le gouvernement républicain ont
été classés dans un petit recueil avec notes et commentaires. À qui voit là une manie et la lui reproche, il répond que Cicéron en a fait autant, que son affranchi Tipon devint l'éditeur de ses bons mots et calembours, et qu'il peut bien éditer les siens lui-même. Mais ce qui a distingué aussi l'avocat, c'est une grande clarté en toute chose, une certaine manière d'aller k la raison et à l'esprit sans effort et sans fracas, par le chemin le plus court et le plus naturel ; c'est une certaine éloquence des affaires, qui est devenue comme le cachet de la plaidoirie moderne et qui était inconnue de l'ancien barreau : c'est enfin un rare bon sens qui a banni du palais les hors-d'œuvre et toutes les banalités verbeuses d'autrefois. Voilà en quoi M. Dupin a fait école et mérite d'être placé au nombre des réformateurs du style judiciaire. Dans ce talent néanmoins on a signalé des côtés faibles et comme une lacune que la lecture des plaidoiries d'un autre avocat ou plutôt l'étude d'une autre école doit rendre plus sensible encore.
Sans vouloir dogmatiser en cette matière, on doit pouvoir dire qu'il n'est pas toujours sans inconvénient pour l'audience, sans danger pour une cause, de s'attacher au droit d'une manière trop exclusive et de chercher toutes ses forces dans la loi. C'est là d'ailleurs un fait sur lequel ^. Dupin a cru devoir appeler l'attention en révélant une des particular es
86 LE BÂBBËAU MOMffiNE.
de sa carrière judiciaire. Fidèle à ses études de prédilection, lorsqu!il aborda l'audience, il soignait avant tout la partie juridique de sa cause ; il reconnut bi^itôt que la science du droit n'est pas tout dans les afifaires. « Dans mes premières causes, dit-il, et avant d*avoir acquis cette expérience que donnent seules la pratique et une observation réfléchie sur les mérites et les fautes d'autrui et sur ses propres aventures, j'expliquais mon fait en peu de mots, d'une manière sèche, aride et peu travaillée. J'arrivais ensuite au droit, et, fraîchement sorti des écoles, les citations des lois romaines, d'auteurs et d'arrêts ne manquaient pas. Les juges en paraissaient peu touchés. Les vieux avocats au contraire épluchaient leur fait, cherchant à prévenir les juges en faveur de leurs clients, combattaient le droit avec l'équité et soignaient le chapitre des considérations. Je m'aperçus de l'effet que cela produisait sur l'esprit des magistrats. Je modifiai donc ma méthode : je travaillai mieux mon point de fait; je supprimai une grande partie de ce qui tenait à l'érudition, et m'attachai à donner à ma discussion une marche plus serrée, plus rapide et plus vive. » Malgré cette remarque, M. Dupin donna-t-il toujours à la partie des considérations tirées des faits et des circonstances de la cause, comme on dit au palais, le relief, l'importance et. toute l'ampleur qu'elle pouvait comporter? Dans ses meilleures plaidoiries, on sent
iE NOUVEAU STYLE JUDICUIRE. 87
que la langue du droit était celle que l'avocat parlait le plus à son aise, que la dialectique était son* domaine ; pour les faits proprement dits, il semble que sa parole n'ait plus la même flexibilité, la même souplesse ; la phrase est rude, peu ductile, et l'expression souvent trop forte, comme les couleurs mal fondues ; les idées sont justes, mais se produisent parfois trop laconiquement et sans art ; on voit que là n'ont point porté l'étude et les soins familiers de l'orateur. Quant à rémotion, il ne faut pas la lui demander ; il ne cherchait pas à la communiquer, il ne l'avait pas. « Il était sec; jamais sa voix ne s'est émue, jamais ses yeux ne se sont mouillés de larmes, jamais son âme ne s'est troublée. Les moins exigeants ont pu regretter souvent plus d'expansion, des accents plus humains et plus tendres. » Ce n*est pas nous qui parlons ainsi; c'est M. Pinard, et Ton peut se fier à de tels portraits, car ils ont été faits à l'audience.
Ce fut de ce côté précisément que M. Chaix-d'Est- Ange apporta toute son attention et son ardeur; il parvint à manier le fait comme son devancier avait manié le (ïroit. La plaidoirie ainsi comprise devient un tableau, presque un drame. Est-ce un personnage qui est en scène, vous le voyez aussitôt et le connaissez déjà dans ses allures ou ses singularités. Est-ce un événement que l'avocat décrit, vous êtes sur les lieux et ne perdez pas un détail. Sur le chemin, pas un
obstacle, pas une pose inutile, pas une de ces curiosités frivoles ou mal placées qui arrêtent le voyage ^ L'habile conducteur vous a montré ce que vous devez voir, il vous a expliqué ce que vous devez comprendre, et pas autre chose, dans la crainte de s'éloigner du but ou de le faire oublier. Rien là cependant qui ressemble à ces courses haletantes qui éblouissent et fatiguent ; tout a été disposé pour la commodité et l'agrément du trajet qui s'est accompli sans qu'on ait eu l'idée de songer aux distances. Après avoir entendu M. Chaix-d'Est-Ange, plus d'un auditeur a pu se demander à quoi sert le droit, dont souvent il n'avait pas dit un mot, puisque les faits conduisaient si bien et si promptement à la solution. Dans le narrateur, c'est à peine si l'on avait aperçu le jurisconsulte ; il cherchait et réussissait si bien à se dissimuler en parlant des affaires comme les gens du monde ! Il est vrai de dire aussi que l'avocat s'entendait à choisir son sujet, et que les causes où dominaient les appréciations de fait étaient celles dont il acceptait le plus volontiers le fardeau.
Les plaidoiries dont un avocat distingué, M. Rousse, a entrepris la publication, nous montrent le style judiciaire sous un de ses nouveaux aspects (4). M. Chaix-
(1) L'avocat distingué d'alors est aujourd'hui à fa tête du barreau, et membre de FÀcadémie.
d'Est-Ange a été Thomme de son temps et a vécu de la vie et des passions qui ont animé la première moitié de ce siècle. Au contact de notre génération inquiète et chercheuse, il s'est dépouillé des formes un peu gourmées de l'ancien barreau ; il a été novateur à sa manière. « Sans le vouloir, observe M. Rousse, sans le savoir et quoi qu'il en puisse penser peutêtre, il a été l'un des complices du mouvement qui, aux jours de sa jeunesse oratoire, éclatait avec des succès divers dans tous les arts de l'intelligence. » M. Chaix-d'Est-Ange descendit d'un ton' les vieux instruments du palais, et, prenant toujours le diapason qui convenait à son auditoire, il s'appliqua à jouer juste; pour être plus sûr de lui-même, il raya de sa main les difficultés inutiles et scabreuses qui, à certaines heures, arrêtent tout court l'artiste le mieux préparé, et donnent à ses labeurs quelque chose de pénible. Sa manière d'entrer de plain-pied et sans façon dans une affaire parut surtout étrange à une époque où les traditions de l'ancienne école survivaient encore, et où un avocat qui en était pénétré venait de publier sur les institutions oratoires un traité dans lequel l'art de composer une plaidoirie était enseigné avec l'inflexible régularité de la charge en douze temps. Que devenait Texorde, cette partie si essentielle du discours selon le digne professeur, où l'avocat devait aligner un certain nombre de
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considérations générales et marquer la division du sujet? L'exorde, ainsi entendu, il n'en est plus question ; c'est là une chose convenue qui provoque l'inattention du juge ; il sait que l'afifaire ne viendra que plus tard, à un moment qu'il peut noter à l'avance ; il laisse donc passer ce lever de rideau avec l'insouciance d'un spectateur arrivé trop tôt. « L'exordé, disait M. Delamalle, nous paraît devoir être défini une introduction au discours qui prépare à l'entendre et dispose à l'écouter favorablement; la composition et la diction veulent en être particulièrement soignées; il importe de bien commencer et de faire prendre de l'œuvre et de l'ouvrier une bonne opinion. » Ce n'est pas ainsi que le comprit la nouvelle école ; persuadée que le magistrat n'est à l'audience ni pour son plaisir, ni pour assister à une vaine parade, elle alla droit à l'affaire et commença par le commencement, non suivant les règles de la rhétorique, mais selon les inspirations du bon sens, qui veut que l'auditeur soit instruit le plus promptement possible, et surtout ménagé.
Rien ne saurait donner une idée plus juste de la révolution ou du changement, si l'on veut, qui s'est accompli dans l'art oratoire au palais, que la lecture successive des plaidoiries de M. Delamalle et de celles qui fixent en ce moment notre attention. Malgré la pompe de la forme, les plaidoiries de l'ancienne
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école, châtiées, préparées à Taise dans le froid silence du cabinet, tombent à chaque pas, et par là se mesure d'un trait la distance qui sépare la parole écrite de la parole parlée; on comprend la réflexion de Pascal : « L'éloquence continue ennuie ». Il fallait cbanger tout cela ; le temps et les institutions le you* laîent. Se rend-on compte de l'effet qu'eussent pro* duit des périodes savamment rythmées sur cette nouvelle magistrature qu'on appelle le jury ? Tirés de la foule, jugeant avec leurs sentiments et leurs passions tout autant qu'avec la raison, aux jurés il fallait une autre langue, moins travaillée, plus vive et plus vraie ; il leur fallait aussi l'émotion qui va au cœur et entraîne ; la justice populaire est à ce prix : elle n'a besoin ni de science, ni de préparation ; elle peut se passer de tout, si ce n'est d'une certaine sensibilité que n'a plus très souvent, que ne doit point avoir, dit-on, le magistrat, esclave du droit et endiaîné aux textes. La cour d'assises avec ses déchirements et son imprévu, avec ses angoisses et ses larmes, voilà ce qui a manqué à l'ancien barreau et ce qui a rapproché le barreau moderne des audiences tumultueuses de l'antiquité. C'est la justice criminelle qui a contribué le plus peutrêtre à donner à la plaidoirie tant de mouvement et de vivacité.
A ce mouvement de la plaidoirie, les avocats de l'antiquité ont su joindre l'élévation et la pureté du
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style, et la plupart des œuvres qui nous sont parvenues offriraient à cet égard un désespérant sujet de comparaison. Est-ce dans ce sp|endide langage que l'orateur improvisait sa défense et s'adressait aux juges? Il est permis d'en douter. On sait que les orateurs grecs, si bien doués qu'ils fussent par la nature, se condamnaient à de laborieuses préparations; les avocats romains en agissaient de même, et se présentaient à l'audience ayant à la main un cahier ou des notes qu'ils consultaient souvent. Doit-on voir là des plaidoyers écrits à l'avance?* On ne saurait guère l'admettre : la lutte était ardente et pleine d'incidents ; l'orateur devait s'attendre aux sorties, aux interpellations les plus soudaines et les plus violentes, et elles lui venaient de toutes parts, des adversaires, du public et des juges. Le grand art devait donc être de s'orienter au milieu du tumulte et de s'imposer à l'attention des magistrats et de la foule par la vivacité des réparties, par la brusquerie et la précision des traits, ce qui eût été peu compatible, on en conviendra, avec un thème tout fait et des harangues écrites. Ces débats au gré du temps, sub Jove, au sein de vastes amphithéâtres, pouvons-nous même aujourd'hui nous en faire une juste idée par les discours et les plaidoyers qui nous restent ? Ces discours et ces plaidoyers ont conservé une très vive allure sans contredit, ils sont pressants, parfois impétueux ; mais on
doit penser qu'ils sont bien loin du langage brûlant et acerbe de l'audience. Tous les plaidoyers de Cicéron ont été par lui recomposés avec le plus grand soin, et dans sa vieillesse il les retouchait encore ; les orateurs étaient dans l'usage de se livrer après coup à ce genre de travail. Lors donc qu'on relit ces plaidoiries, il faut faire la part de l'écrivain et celle de l'orateur . Quant à ce qui fut l'œuvre du cabinet, du composUum domt, comme on le disait, dans ces harangues d'une forme si parfaite, voilà ce qu'il n'est guère donné d'apprécier. Les avocats des derniers siècles s'y ëtaient-ils trompés en voulant suivre de trop près ces dangereux modèles ? Ce fini de rédaction auquel ils se livraient avant l'audience, n'avaient-ils pas vu que les avocats de l'antiquité n'essayaient de le donner à leurs plaidoyers qu'après les ardeurs de la lutte dont ils reflètent le feu et l'animation? Il semble que Bossuet eût bien mieux compris la préparation oratoire : il jetait sur le papier le dessin de ses discours et attendait les inspirations de la chaire pour donner le mouvement et la vie à ses méditations (4). On as-
{i) G*est le témoignage de Tabbé Le Dieu, son secrétaire, et il est exact. J'ai parcouru, à la bibliothèque du Louvre, cinq volumes de sermons de la main de Bossuet, préparés ainsi par de simples notes et à plume courante, sur des feuilles de papier de dimensions diverses, sur des revers de circulaires diocésaines. Aucun sujet n*y était traité complètement et de manière à donner une
sure cependant que Gerbier se présentait à Taudience avec une simple carte à jouer sur laquelle étaient notés les points essentiels de sa plaidoirie, et qu'alors maître de lui-même, plein de son sujet, il obéissait à l'impulsion du moment, excité et enflammé par le débat. Aussi, écrivant un jour à l'un de ses confrères qui l'avait trop vivement attaqué, lui faisait-il ce doux reproche : a Vous m'avez un peu maltraité ce matin, mon aimable camarade, mais je ne vous en veux point, quoiqu'il y ait entre nous cette différence que vous méditez et écrivez ce que vous dites, au lieu que je me laisse aller à mon imagination (1). 3) En cela, Gerbier ne mettait-il pas un peu trop de coquetterie? Ses plaidoiries étaient, paraît-il, pleines de mouvement. Mais il ne lui avait pas suffi d'en crayonner les linéaments sur une simple carte ; la bibliothèque du Palais possède de lui des notes de
idée de la forme du discours. Les Sermons et les Oraisons funèbres qu'on lit aujourd'hui ont subi, cela n'est pas douteux, le grand remaniement du style ; ils ont conservé néanmoins ce merveilleux entrain de la parole parlée qui a fait des œuvres du prélat quelque chose d'assez semblable aux plaidoiries et aux harangues de l'antiquité. Ni les sermons de Fléchier ni ceux de Fénelon, écrits à Tavanoe avec une élégance continue et appris par cœur, n'ont eu cette vivacité et cet éclat.
Ces précieux volumes ont été anéantis dans l'incendie de la bibliothèque du Louvre, en 187i.
(1) Autographe de la collection de M. Henri Moulin, avocat.
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plaidoiries très développées, avec exorde et péroraison (1). G^rbier se livrait sans doute à une préparation complète qu'il ramenait ensuite à quelques points, aidé par une mémoire qui le servait d'autant mieux qix'à cette époque les premiers avocats du barreau ne plaidaient chaque année qu'un petit nombre d'affaires*
Soumis à des nécessités nouvelles, vivant au milieu d'un pl\is grand courant d'affaires et sous l'empire de procédures plus brèves, obligé d'étudier rapidement les causes, surtout au grand criminel, où peu de jours sont donnés à la préparation de la défense, on comprend que le barreau moderne ait été conduit à faire une large part à l'improvisation. En cette ma- Uère, les comparaisons ne sauraient être poussées trop loin. Les plaidoiries antiques, replacées après coup sur l'enclume, plusieurs fois remaniées par les orateurs, nous apparaissent comme des œuvres classiques qu'il faut laisser à leur place et éloigner de rapprochements que nul d'ailleurs n'oserait faire avec certitude. « Si Démosthène et Cicéron avaient plaidé aussi souvent que nous, disait Philippe Dupin, ils n'auraient été ni Cicéron ni Démosthène. » La plaidoirie moderne, telle que nous la montrent de ré-
(i) Notre bibliothèque aussi a été brûlée en 1871, et les notes de Gerbier n'existent plus.
centes publications, a toutefois une grande valeur; ce qui la distingue surtout, c'est la solidité de l'argu* mentation, la clarté et la rapidité du style, la sobriété de l'expression, le côté pratique et vrai des situations et des choses, c'est enfin l'action. Le barreau moderne n'a pas seulement compris que la rectitude du raisonnement est la base de la plaidoirie ; au point de vue littéraire, il a senti qu'il ne fallait mettre au service de la pensée que les formes qui la rendent naturellement, de manière à laisser toute leur force à la vérité et à la raison, en un mot, que pour parler bien, il faut parler juste. Là est en réalité la conquête du barreau moderne, conquête immense dans sa simplicité, car elle a délivré le prétoire des tribunaux tout à la fois des Grecs et des Romains, et du pédant spiritualisme du dernier siècle, au grand profit de la justice, de la cause et des juges; elle atteste en outre que si l'avocat de nos jours, en lisant les Plaideurs, a ri d'aussi bon cœur que ses anciens confrères, il a mieux fait, puisqu'il a su se corriger et rendre la satire quelque peu surannée. De là cette vivacité d'allure que conservent en général les plaidoyers recueillis par les procédés de la sténographie, et qui paraît caractériser surtout les œuvres judiciaires de M. Chaix-d'Est-Ange. L'ancien barreau français n'a certainement rien de pareil. Les plaidoiries qu'il nous a laissées sont des plaidoiries mortes auxquelles
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même après le débat, la vie n'a pu être donnée par aucun artifice. Elles n'échauffent pas plus que des discours d'apparat. Ici, au contraire, le feu de Tactien vous gagne comme si Ton était encore dominé par les ardeurs de la lutte. C'est par là que cette publication offre un côté véritablement intéressant à l'étude du style judiciaire, en même temps qu'elle résume assez fidèlement l'influence au palais du romantisme sur la plaidoirie. Toutefois, M, Chaix- (FEst-Ange fera-t-il école au barreau ? Nous ne le pensons pas, et à cet égard nous partageons l'avis de son historiographe. Le succès que trouvait l'avocat dans des causes d'une certaine nature devait l'éloigner des utiles et patientes études du jurisconsulte. S'il n'a pas eu pour ces études le dédain des orateurs romains, peut-être ne les estimait-il que médiocrement, comme des choses qui servent trop lentement une renommée avide d'éclat. On sent en lui l'artiste qui cherche à émouvoir et vise à l'effet, on n'aperçoit pas assez l'avocat tel que l'ont fait et le veulent les lois modernes. Quelles étaient les aspirations de M. Chaixd'Est-Ange? Son rôle politique dans les affaires du palais n'a jamais été bien marqué. Aussi, quand il veut indiquer de quel côté penchaient au juste les affections ou les convictions de l'avocat, M. Rousse éprouve-t-il un embarras visible. « S'il prenait, dit-il, un plaisir d'artiste aux luttes éloquentes de la tri-
bune, il n'eut jamais dans les institutions elles-mêmes cette foi profonde qui conseille les dévouements passionnés ou qui soutient les ambitions persévérantes • A ses yeux, l'honneur même de la liberté ne valait pas ses dangers. » Avec ce sentiment, l'avocat était évidemment condamné à s'éloigner des causes où se trouvaient engagées ces grandes questions de liberté qui ont été le partage de cette époque ; ce qu'il lui fallait, c'était le calme de l'audience et une certaine mollesse dans l'atmosphère. A la vue d'un nuage à l'horizon, se fiît-il embarqué! Était-il de ceux qui bravent les tempêtes? Aucune de ses plaidoiries ne le montre aux prises avec une situation hardie ou périlleuse, et l'on peut dire qu'en toute chose son audace était relative. Il ne comptera guère conrnie avocat politique.
Resterait néanmoins à savoir si, dans son expression élevée et complète, l'avocat peut, sans restreindre sa mission et amoindrir son rôle, demeurer neutre, indifférent ou simple artiste, si l'on veut, dans cet incessant débat que settlèvent les questions de liberté. Qu'est-ce donc que l'avocat dans les temps oà nous vivons?
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L'ardente génération née au commencement de ce siècle, et ayant dans les veines le sang des hommes de 1789, apportait au barreau, à l'avènement du rég«û^ constitutionnel, des aspirations qu'ont pu oublier quelques-uns de ses représentants, sinon les plus accrédités, du moins les plus connus, mais qu'il ^^ faut point perdre de vue. Quel était son but? II conviendrait peu de vouloir grandir outre mesure une institution qui a toujours excité quelque om- ^rage par ses franchises; il nous semble toutefois qu'en demandant à être compté au nombre des garanties sociales les plus nécessaires, le barreau n'a cas une trop haute opinion de lui-même. Enlevez au citoyen la libre défense, aussitôt tout équilibre est rompu entre la société et l'état ; entre gouvernants et gouvernés, c'est l'arbitraire qui devient la règle : cela suffirait pour légitimer l'institution qui se presse de sauvegarder cette libre défense dans tous les temps et sous tous les régimes, et l'on comprendra sans difficulté que plus le cercle des libertés est restreint, plus le jeu de cette institution est utile. Ce n'est pas seulemient par la forme que le barreau mo-
derne s'est distingué de Tancien barreau ; le nouvel état de la société a de lui-même amené des différence^ plus radicales. Deux choses surtout paraissent avoir contribué à l'éclat et à l'affermissement du barreau de nos jours : c'est d'une part le rôle qu'il a joué dans nos assemblées politiques depuis 1789, et qui ne fut jamais plus remarquable qu'à cette époque; ce sont en effet des avocats qui ont en grande partie jeté les bases de l'organisation politique, administrative, judiciaire, et leurs noms sont restés glorieusement attachés aux travaux de l'assemblée constituante. Ce qui en outre a fortifié le barreau dans nos mœurs et en a fait comme un instrument nouveau, c'est la situation conquise par la presse elle-même dans l'organisation politique. On peut maudire cette incommode puissance, il est plus difficile de s'en passer; on peut lui susciter des entraves et vouloir la contenir : ainsi qu'on l'a dit, la lame d'acier est toujours là qui se redresse avec d'autant plus d'énergie qu'elle a été plus violemment recourbée. Quoi qu'on fasse donc dans notre état social, tout aboutit à la presse et au contrôle de l'opinion ; mais la presse, c'est le combat : dans sa laborieuse carrière, elle est vouée comme par nature à ces polémiques judiciaires où la mesure du droit de contrôle sur la limite de l'intérêt public et de l'intérêt privé est un sujet d'éternel conflit. Il était réservé au barreau d'entrer dans cette