PI. XIII-XIV
* PI. XVll-XlX, XXX-XXXII, XLVI-XLVIlî, Ll-LÏI.
154 LES HONCAIENTS
flamme, ce sont bien les burgi ou pi^œsidia dont nous parlent les auteurs * , postes fortifiés échelonnés tout le long du Danube comme ils Tétaient sur les autres frontières de Tempire. Le détail géographique n'est pas d'une moindre exactitude. Arbres isolés ou forêts, champs, rivières ou fleuves, ponts, embarcations, campements, villes et villages, fortifications, rochers et collines, toutes les particularités du terrain servent à préciser aussitôt et fixer le lieu de l'action. M. Cichorius, visitantà deux reprises le théâtre des opérations, a reconnu très souvent sur place la fidélité des descriptions de la colonne. Pour lui, les renseignements topographiques ne sont point choses de fantaisie, pas plus que ne Tétait Tarchitecture des diverses constructions; on peut s'y fier avec assurance, et, donnant Texemple, c'est sur eux en grande partie qu'il s'est appuyé pour refaire le récit de la première campagne. Le suivre dans tout ce détail n'est pas de notre sujet. Mais son commentaire de trois cent soixantedix pages est là pour nous prouver quelle mine les reliefs fournissent à qui sait Texploiter*.
Grâce à ce goût de Textrême précision, la Colonne Trajane devient un document non seulement historique, mais géographique de premier ordre. Un document archéologique aussi, et comme un musée militaire. Car la couleur locale que nous avons constatée dans la représentation du décor se complète par Textraordinaire vérité des costumes, de l'armement, des engins de guerre. C'est ici qu'il y aurait surtout à puiser et que Ton a puisé effectivement. Si M. Cichorius, suivant pas à pas les armées de Trajan sur les spirales de la colonne, a retrouvé leur itinéraire et reconstitué leurs campagnes, M. Domaszewski, de son côté, n'a pas cru pouvoir recourir à une source plus sûre pour décrire l'armement des légions impériales -^ Combien d'autres écrivains encore, pour éclairer un
* Procop., de jEdif.^ IV, 5 et 6; NotUia Dignitattim, édit. Bôcking, Or., p. 501, Occ, p. 704 et suiv.
- Non seulement les lieux, mais le temps lui-môme, l'heure, le moment (ce qu'il semble qu'une inscription pouvait seule nous donner) sont parfois indiqués; ~ sous forme allégorique, il est vrai ; mais comment les traduire d'une autre façon sur la pierre? La Nuit, les longs cheveux épars, émerge à mi-corps de derrière des rochers (pi. XXIX), et l'horreur des ténèbres s'ajoute à l'acharnement du combat. Ailleurs, dans un nuage, le Jupiter Tonnant (pi. XIX) lance la foudre et déchaîne un orage.
' A. von Domaszewski, die Fahnen bn romischen Heere dans les Ahhandlungen des archâol.-epigraph. Seminares der (Jniversitàt Wien, n* V, 1888.
LA PAHIODE de PEIirECTION t55
passage ou confirmer une opinion, ne font-ils pas appel au témoignage de nos sculptures! A chaque inslanl elles serrent de commentaire illustré aux textes et aux inscriptions. Veuton, à propos des manœuvres en usage dans les assauts, connaitre ce qu'était la testttdo ou tortue ; un des reliefs en donne une image nette et frapppante, lorsqu'il montre, à l'attaque d'un
retranchement barbare, les Romains s'avançant protégés par celte carapace de boucliers'. Veut-on se renseigner sur les différentes espèces d'étendard.-* et les insignes qui les décoraient, sur l'habitude de placer le long de la hampe toute une série de médaillons avec le portrait de l'empereur; dans ces longs défilés de troupes, qui marchent enseignes déplorées, la cnriosité aura aisément de quoi se satisfaire-. Si l'on traite de
l'armée d'Afrique, on est amené à parler des cavaliers maures ; parcourons notre monument (fig. 7); les voici sous la conduite de leur chef, Lusius Quietus, sur leurs rhevaux sans selle ni bride, à l'africaine, avec leur chemise courte, serrée à la taille, que portent encore les Arabes de la campagne, leurs bras et leurs jambes nus, leurs cheveux longs tombant en
boucles artistement frisées toutautourdela tète' ; ctM. Gagnât, dans son savant ouvrage sur l'armée romaine d"Afnque, n'oublie pas de renvoyer à la colonne Tnijane le lecteur qui veut se faire une idée de cette cavalerie auxiliaire-. Le soldat romain était très chargé; il portait non seulement ses armes, mais des vivres, des ustensiles, des outils pour le campement,
e d'Afrique., Leroux, in-**, p. 332.
LA PËRtODE DE PEHPICCTION JS7
an total 60 livres. Mieux qu'aucune description, la colonne nouB mettra la chose sous les yeux (fig, 8). Les légionnaires sont revêtus de la cuirasse et du ctngulum ; le baudrier soutient la lourde épée; le casque est attaché sur l'épaule droite par une courroie, le pesant bouclier quadrangulaire ou scutum rejeté en arrière, tandis que sur l'épaule gauche, au bout d'un bâton, est suspendu tout le bagage, vaisselle, filets, larges
Fiu. 9. — UïL'US iiriioanierri.
gibecières, sacs recouverts de peau : n'est-ce pas là les fameux mulets de Marius et ne comprend-on pas aussit6t la justesse de cette expression passée en proverbe. Mais il faut s'arrêter : tout serait à mentionner. Du moins et ce que j'ai dit plus haut des costumes qui c propre les différente corps do troupes romaine suffisent à montrer à quel point cet art vit d'e: est l'intérêt, et, quelle que soit la valeur sculptures, c'en est le prix, qui est considérabi
Ce n'est pas tout : Texactitude est plus grande encore. Ces masses que nous avons vues agissantes se composent d'unités ; ces foules, de personnages distincts : il faut distinguer les personnages entre eux. La différence des costumes ne mettait une différence qu'entre des groupes; ce qui fait la différence des individus, c'est celle des physionomies. Chaque visage est fortement marqué du caractère ethnique ; le type romain et le type dace s'opposent avec résolution ; le premier nous est bien connu par d'autres représentations, et nous pouvons juger de la fidélité du rendu; le second, énergique et farouche, est également caractéristique: nez long et fort, visage osseux, œil enfoncé et protégé par d'épais sourcils, mâchoire inférieure saillante, barbe inculte, épaisse chevelure ramenée en avant sur le front et jusque sur les yeux, tombant en arrière sur le cou et encadrant le visage, on nous assure que ces traits se sont aujourd'hui encore conservés dans leur pureté et que les paysans de la Roumanie actuelle rappellent d'une manière étonnante leurs ancêtres de la colonne Trajane*. Mais la vérité du type, ce n'est point encore la vérité particulière qu'il nous faut; à ce caractère de la race se joint, pour préciser le personnage, l'individualité de la physionomie : les têtes sont des portraits. Non pas toutes assurément. Comment prétendre que les 2.500 figures sculptées sur les reliefs soient 2.500 figures, ressemblantes? Et s'imagine-t-on un artiste menant à bonne fin un travail aussi colossal ? Le résultat de ce travail répondraitil même à l'effort qu'il aurait coûté? Il est des figures qui se répètent et qui devaient se répéter, celles que ne caractérise aucune action particulière. Inversement, dès que Tune d'elles a un geste, un mouvement, une attitude qui la distingue, et qu'elle méritait par là de n'être pas confondue dans la foule obscure, presque toujours elle a reçu des traits personnels, et le modèle a posé sous les yeux de l'artiste.
Tel légionnaire avec sa face ronde et rasée, son cou épais, sa physionomie bonasse, son ensemble lourd et trapu, a été copié d'après quelque paysan de la campagne ou quelque homme du quartier de Suburre ou du Vélabre'-. Quant aux Barbares, ce qui
^ Frœhner, Introduction, p. vi.
2 Pi. XIII, XVI, XVIII, XIX de Cichorius, par exemple. — A les voir, on a la même impression que devant ces tètes populaires sculptées sur un si grand nombre de sarcophages ; on y reconnaît aussi le même art, habile à fixer un visage dans sa vulgarité expressive.
LA PËRtOUE DE PERFECTION 1S9
semble leur donner à tous un air de famille, c'est la singiriîëre coupe, presque uniforme, de leurs cheveux. Regardons-y de près; à l'intérieur de cette ressemblance générale se produisent les différences individuelles, et les expressions apparaissent, non point monotones comme le seraient nécessairement les épreuves tirées d'un même moule, mais variées avec les proportions
Fio. 10, — Trajan et ses officiers.
changeantes des parties de chaque visage. Certaines même sont franchement laides, et un prisonnier, vrai paysan du Danube s'il en fut, hirsute, « le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre, » confine à la caricature (fig. 9)'. Si les Daces sont généralement représentés barbus et les Romains le menton rasé, ce n'est pas une formule faite à l'avance, adoptée une fois pour toutes, afin de se dispenser d'observer; c'est que tel était
I PI. XXX et XXXI.
i60 LES MONUMENTS
bien Tusage des deux peuples. Là oii Texactitude demande que la règle fléchisse, elle fléchit : de jeunes daces sont imberbes*, comme certains légionnaires portent toute leur barbe. A plus forte raison, les officiers de Tarmée romaine, dans cette représentation historique, seront-ils traités comme des personnages historiques, c'est-à-dire avec la plus grande ressemblance (fig. iO). A part Hadrien, le cousin de Trajan, bien reconnaissable à plusieurs reprises dans l'escorte impériale*, les autres, évidemment, ne peuvent être identifiés : ils sont anonymes pour nous ; mais ils ne Tétaient pas pour les contemporains ; nous-mêmes aujourd'hui, nous affirmons que ces visages n'ont rien de conventionnel ; il y a en eux un accent qui les trahit, une diversité qui reflète l'originalité de la nature ellemême. Enfin était-il possible de représenter l'empereur avec une physionomie qui ne fût pas la sienne ? Or quel personnage revient plus fréquemment sur les bas-reliefs de la colonne? Presque une centaine de fois sur les vingt-trois spirales, plus de quatre fois donc par spirale, sa haute figure apparaît. Lui toujours, lui partout. Il concentre toute l'attention, attire tous les regards ; il est l'âme de la représentation, et à juste titre, car il a été l'âme de la campagne; nul n'a plus fait, ordonné, exécuté par lui-même ; dans les marches il est à la tête de ses troupes, à pied comme un légionnaire^; pour traverser une rivière, il s'assied au gouvernail du navire et le dirige*; il a tous les soucis du commandement, et il veut partager toutes les fatigues du soldat. Qu'il soit donc à l'honneur comme il a été à la peine. Multiplier son image, c'est lui rendre un hommage légitime, et c'est aussi se conformer à l'histoire. Mais, avec cette image tant de fois répétée, qui ne voit la place importante prise du mêm3 coup par le portrait sur le monument tout entier^?
Faut-il parler de la vérité familière, vive, anecdo tique de certains épisodes? Un esclave est renversé sur le dos par sa mule que le bruit des trompettes a effrayée^, et la pose du