UNE VILLE INDUSTRIELLE ALSACIENNE
La nature alsacienne tire sa beauté et sa richesse de sa variété : elle rassemble entre les Vosges et le Rhin tout ce qui peut émouvoir l'âme ou plaire aux yeux, la montagne
(i) Qu'il me soit permis d'adresser ici mes plus vifs remerciements à la Société industrielle de Mulhouse et en particulier à MM, Alfred Favre, Camille de Lacroix, Lalance, Ernest Meininger, Max Dollfus, qui, par leurs bons offices, m'ont donné les moyens d'écrire cette étude.
et la plaine, les forêts et les prairies, les champs et les vignes, les ruisseaux, les rivières, un grand fleuve, les vallées étroites qui ne montrent qu'une bande de ciel et les immenses horizons qu'on embrasse des sommets. Cette variété distingue encore ses villes. Strasbourg est la ville intellectuelle, administrative et militaire, capitale que les successives dominations marquent, en l'agrandissant et en la transformant, de leur empreinte propre. Schlestadt, dépouillée de ses remparts, délaissée, déserte, s'endort autour de ses vieilles églises d'un sommeil qui ressemble à la mort. Colmar, calme cité de judicature et d'art, ûère de son passé, garde fidèlement ce qui lui donne un visage du temps jadis. La grâce charmante de Wissembourg évoque le dix-huitième siècle, le bon roi Stanislas, la douce Marie Leczinska et Louis XV le Bien- Aimé. A Mulhouse, il reste peu de vestiges des siècles écoulés : quelques débris de remparts, quelques hôtels, la tour du Bollverk, l'hôtel de ville qui date de la Renaissance,
et c'est tout; uniquement industrielle, elle étend, sous la fumée de ses usines, résistant aux changements de régimes, aux révolutions et aux guerres, l'admirable témoignage de ce qu'ont su réaliser l'initiative, l'intelligence et le labeur alsacien.
Si curieuse que soit l'histoire des villes d'Alsace, l'histoire de Mulhouse l'emporte encore peut-être en intérêt, ■ — si diverse dans la politique : ville libre impériale, puis petite république alliée à la Confédération suisse, puis à peu près indépendante, puis rattachée sur sa demande à la France; — si soudaine et si magnifique dans le domaine industriel : d'abord ville agricole, ne venant à l'industrie que très tard, mais s'élevant tout de suite au premier rang des centres industriels et proposée très vite comme modèle ; — si particulière enfin avec la fondation et le rayonnement de ses grandes familles.
Réduits à des conjectures sur l'origine de Mulhouse, les annalistes la cherchent volontiers dans son nom même : moulin (Mûhle) et maison (Haus) construits au bord de l'Ill par des ermites de l'ordre de Saint-Augustin, à une époque imprécise. De là assurément la roue de moulin rouge sur fond blanc et maintenue par deux lions, qui figure ses armoiries. Quoi qu'il en soit, une bourgade naquit, dont le nom est cité pour la première fois au huitième siècle, et qui faisait partie de l'Alsace, et, en Alsace, de la contrée appelée Sundgau. Tour à tour cédée, avec l'Alsace, par les partages carolingiens à l'empereur Lothaire, puis à son fils Lothaire II, puis à Louis le Germanique, elle apparaît comme ville impériale, en
1236, par acte de Frédéric IL Ces villes libres impériales, qui étaient au nombre de dix, en Alsace seule, au quatorzième siècle, donnaient de l'argent aux empereurs, les servaient contre les empiétements des grands vassaux, les recevaient avec une cérémonieuse déférence, et les empereurs, qui n'étaient pas riches et qui avaient beaucoup d'ennemis à combattre, leur reconnaissaient — et c'était en termes propres de la reconnaissance — des privilèges. Un préteur impérial gouverne alors Mulhouse, assisté d'un vice-préteur et de douze conseillers, dont huit choisis parmi les familles nobles de la haute Alsace, seigneurs de Zu-Rhein, de Dornach, de Ferrette, de Gliers, entre autres, qui habitaient en grand nombre dans des hôtels, appelés cours, telles que la Cour de Lorraine, la Cour des Trois-Rois, la Cour du Chapitre, et quatre dans les familles bourgeoises notables, qui formèrent plus tard une véritable classe patricienne.
Elle n'était pas encore ville libre : elle le
devint quand en 1293 l'empereur Adolphe de Nassau ordonna de prendre désormais le préteur impérial parmi les bourgeois. En même temps, une véritable charte énonça les privilèges accordés à ces derniers. Tout bourgeois, par exemple, libre de sa personne et capable de gouverner, ne pouvait, en vertu d'aucune réclamation, être appelé devant un tribunal étranger, ni inquiété de manière quelconque, ni puni dans la ville même à moins d'un jugement régulier. Son domicile était sacré et inviolable : il ne pouvait y être appréhendé ou fait prisonnier, de jour ou de nuit : sur sa demande, un tribunal s'établissait devant sa fenêtre, et le bourgeois répondait de sa fenêtre aux questions. Apte à être investi de toute espèce de fiefs et à en jouir suivant le droit féodal, dispensé de tout duel avec un campagnard, exempt des droits de péage dans toutes les villes impériales, il pouvait posséder des armoiries et participer à des tournois.
Les bourgeois se constituèrent alors en tri-
bus ou corporations dont les chefs étaient, de droit, membres du conseil de la cité. Il y en eut six, celle des tailleurs, où entraient les drapiers, les tisserands, les armuriers, les passementiers, les apothicaires, les relieurs; celle des vignerons où entraient les hommes lettrés, les maîtres d'école, les ecclésiastiques et les habitants non bourgeois ; celle des bouchers où entraient les tanneurs, cordonniers et selliers; celle des boulangers où entraient les menuisiers, les aubergistes, les cordiers; celle des forgerons où entraient les maçons, les charpentiers, les peintres; enfin celle des laboureurs. Les deux tribus les plus considérables étaient celles des vignerons et des laboureurs.
A l'ordinaire, quand une ville impériale avait conquis ses privilèges, elle ne cherchait plus qu'à rompre les liens qui l'attachaient à l'Empire, ou du moins à s'administrer d'une façon tout à fait indépendante, en ne faisant valoir ses liens avec l'Empire qu'en cas de péril. Mulhouse patiemment tendit vers sa
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liberté complète. En 1347, elle obtient le droit d'élire un bourgmestre, fonction qui diminue le rôle du préteur impérial, et en 1397 la charge de préteur est abolie. Les empereurs continuaient cependant à percevoir quelques revenus; la ville les rachète en 1457. Dès lors commence la vie autonome de Mulhouse, Etat bien petit, sans doute, à peine grand de deux à trois lieues carrées, mais maître de lui-même. Trois bourgmestres exercent le pouvoir exécutif, chacun présidant alternativement durant six mois, et aidé par les douze maîtres des tribus, neuf conseillers ou échevins et un syndic, toutes fonctions conférées par voie d'élection.
Cette constitution ne changera qu'au dixliuitième siècle, où le conseil, augmenté par de nouveaux élus, sera divisé en deux, le petit qui jugera souverainement les matières criminelles et en premier ressort les affaires civiles, le grand qui gouvernera, édictera les lois, contractera les alliances, réglera les affaires de religion, jugera en appel. Chaque
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année, après la Saint-Jean, bourgmestres, grand et petit conseil, chefs des corporations, corps de la bourgeoisie, se réunissaient le matin à l'église Saint-Etienne, et là le syndic, après avoir expliqué les actes accomplis et exposé les projets, lisait la formule du serment que les autorités prêtaient à la commune et la commune aux autorités. Chacun se levait à son tour et jurait. Il n'y a plus seulement la ville, mais la république de [Mulhouse (ly. Et république, Mulhouse ne Test pas seulement de nom et de fait, elle l'est tout autant de sentiments. Elle est née républicaine, et elle le demeurera à travers les vicissitudes de son histoire, si l'on entend par là avoir la passion de l'indépendance, la volonté de se gouverner soi-même, l'mstmct de la solidarité collective. Nulle localité en Alsace n'a possédé autant de libertés; de là son importance, car au moyen âge l'impor-
(i) Cf. Histoire de la ville de Mîdhonse, par Ch. de La- SABLIÈRE, 1856, passim. — La République de Mulhouse, par Albert Metzger. Bàle, Henri Georg-, éditeur, fassim.
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lance d'une ville s'estimait moins par son étendue que par les franchises dont elle jouissait.
On devine aisément que l'existence de Mulhouse ne se déroula pas dans le calme absolu. Ces petites républiques reflètent l'histoire générale de leur temps; elles subissent les effets de tout ce qui se passe en Europe. La ville, travailleuse, aisée, proie tentante, eut tout de suite des ennemis acharnés. Les évêques de Strasbourg d'abord, et les seigneurs féodaux, puis les routiers des Grandes Compagnies, les Armagnacs, Charles le Téméraire. Elle rendait les coups, et elle y avait du mérite, car, bien qu'elle fit partie de la Décapole d'Alsace, elle se trouvait presque toujours réduite à ses seules forces, les autres villes devant, elles aussi, livrer sans cesse des combats pour leur propre sûreté.
La guerre civile ne l'épargnait pas non plus : car les sentiments et les intérêts des nobles s'opposaient constamment aux sentiments et aux intérêts des bourgeois. Aussi
lorsque Bâle chassa de son territoire toutes les familles nobles, Mulhouse, imitant son exemple, bannit les siennes pour toujours, et même quelques familles patriciennes avec a toutes leurs nichées », de celles qu'on appelait Achtbicrger. Les bourgeois, certes, y gagnèrent de remplacer les patriciens, mais la ville fut affaiblie pour de longues années, car cette expulsion la privait de ses plus riches familles et transformait celles-ci, réfugiées aux environs, en ennemis toujours prêts à fomenter des troubles. Aussi, après une dernière guerre, la plus cruelle, la guerre dite des six deniers (la cause prochaine en fut la réclamation de six deniers présentée en 1465 par un garçon meunier étranger que soutenaient les seigneurs chassés), les Mulhousiens s'allièrent aux cantons suisses de Berne et de Soleure, alliance renouvelée en 15 15, mais à perpétuité et avec les treize cantons.
Mulhouse se détachait ainsi de l'Alsace et entrait dans la Confédération helvétique.
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Elle n'entreprendrait, aucun service étranger sans le consentement des cantons, et suivrait, dans toutes les circonstances graves, les conseils de la Confédération; de part et d'autre on se prêterait, au premier appel, assistance réciproque de corps et de biens. Naturellement, lorsqu'un an plus tard François I" conclut avec la Suisse la paix perpétuelle, Mulhouse, signataire de ce traité, dut fournir au roi des soldats. Ce furent ses premiers liens avec la France; détournés de l'Allemagne, ses regards s'en allèrent désormais vers notre pays qui fut, jusqu'à la réunion ûnale, toujours attentif à l'honorer et à la protéger.
Ce qui caractérise IMulhousc, on le voit, c'est tout de suite qu'elle veut être et demeurer uniquement Mulhouse. Alsacienne, elle a d'abord obtenu ses libertés de l'Empire et profité de la faiblesse de l'Empire pour s'instituer petit Etat indépendant. Quand elle comprend qu'elle ne peut, au milieu de tant d'ennemis, garder toute seule cette précieuse
indépendance, elle s'unit à la Suisse, parce que la forme politique de la Suisse lui permet d'entrer dans la Confédération, sans s'y fondre, en conservant son autonomie, et que de plus elle trouve chez ses voisins des lois, des mœurs, des usages pareils aux siens. Je ne crois pas qu'il ait jamais existé des bourgeois aussi violemment attachés à leur petite ville : Mulhouse, pour eux, c'est tout l'univers; ils ne désirent qu'être Mulhousiens et ils ne s'efforcent qu'à cela. Et ce caractère persiste encore aujourd'hui. La Réforme religieuse pourra apporter dans la cité une guerre civile sanglante, les exils, les délations, les supplices, la rupture avec les cantons suisses catholiques, et pousser la maison d'Autriche à tenter de l'assujettir de nouveau : dans ce terrible désarroi, les Mulhousiens noublieront pas un moment de préserver leur indépendance. Quelle habileté et quelle énergie ils durent y employer ! La France d'ailleurs les y aida; et quand, après les horreurs de la guerre de Trente ans, l'Alsace lui fut
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cédée, non seulement elle reconnut Mulhouse Etat libre et partie intégrante de la Confédération helvétique, mais elle s'attacha à lui témoigner une continuelle bienveillance. Si le Roi venait en Alsace, il recevait avec les plus grands égards les députés de Mulhouse; si les députés de Mulhouse pour quelque occasion solennelle venaient à Paris, ils étaient entourés d'honneurs. Fidèles au traité, les Mulhousiens, participant aux guerres du royaume, versaient généreusement leur sang pour la France. Ainsi le présent préparait l'avenir.
Ce serait ignorer le naturel alsacien que d'imaginer qu'en des temps si bouleversés la vie fût cependant misérable. Comme les Mulhousiens habitaient une terre féconde, ils aimaient tout ce qu'elle produisait d'excellent. A Mulhouse, on vivait bien (i). Et tout d'abord, la cuisine y était en grand honneur. Montaigne, qui traversa Mulhouse, écrit que
(i) Le vieux M%dhouse à table. Imprimerie Bader, 1S75, par Aug-uste Kle.nek.
les Mulhousiens ont plus de soucis de leurs diners que de tout le reste et qu'ils sont excellents cuisiniers, notamment de poissons. Les moindres repas duraient trois ou quatre heures avec six ou sept changements de plats. Quand les arquebusiers et les arbalétriers de la milice se réunissaient pour l'exercice, ils le cessaient à cinq heures, pour manger un repas composé d'une soupe à l'orge, de bœuf bouilli, d'un rôti, d'un pâté, et boire sérieusement, chaque compagnie vidant à la fin encore, à la ronde et d'un trait, un gobelet d'étain fort d'une chopine de vin blanc. Quand, en février chaque année, les tribus procédaient à la reddition des comptes, il y avait trois jours de repas fraternels et, tout le temps des opérations, l'on envoyait des pâtisseries aux femmes des dignitaires, afin qu'elles prissent patience. La pâtisserie était d'ailleurs le triomphe de la cuisinière mulhousienne, dont l'imagination, en ce domaine, n'avait pas de limites. Ne croyez point que seuls les gens du peuple ou le commun des bourgeois aimas-
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sent s'attarder si longuement à table. Le menu du dîner qu'offrirent le 19 novembre I/05, à l'Hôtel de Ville, à l'élite de la cité trente bourgeois nouvellement admis, montre quel appétit possédaient les plus hauts personnages.
Premier service : soupe garnie d'une poule, bœuf bouilli, pâté de jeunes coqs, un dindon, un plat de légumes, un plat de choux-fleurs. Deuxième service : rôti de veau avec son rognon, rôti de lièvre, fllet de chevreuil, chapons, pigeons, bécasses et alouettes, oies et canards, compotes de poires et de prunes. Troisième service : deux plats de beignets, tartes et gâteaux feuilletés, confitures, gaufres et oublies, pâtisseries.
On s'étonne cependant de n'y ponit truu- \er de ces cochons de lait, pour lesquels les Mulhousiens avaient un goût si vif et qui ornaient à l'ordinaire tous les repas officiels et privés, ni de ces fameuses écrevisses farcies de pâte d'écrevisses pilées et qui, mises au petit four, avaient mijoté dans une sauce
épaisse où entraient du veau haché, des morilles, du bouillon, de la noix muscade, du jus de citron et des jaunes d œufs. Et sans doute cela allait un peu loin, car en 1571 la municipalité limita à quatre-vingts convives le nombre des invités pour les noces les plus opulentes, et au dix-huitième siècle à soixante en supprimant le festin traditionnel du lendemain. Des lois somptuaires ordonnèrent que les mets fussent apprêtés modestement, sans raffinement ni superfluité. Au dix-huitième siècle, quand l'industrie fut née, d'autres lois visèrent non seulement la table, mais encore la toilette des femmes. Les femmes n'avaient pas le droit de porter à l'église des robes en soie ou de couleur, et devaient remplir leurs devoirs religieux en robes noires très simples, sans parures ni bijoux. Une bourgeoise fut punie pour s'être rendue à l'église avec une petite chaîne d'or au cou. Mais si l'on excepte le luxe de la table et ces coquetteries féminines, modestes, en comparaison de l'élégance moderne, il semble bien que
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les mœurs étaient plutôt austères. Si les patriciennes sortaient le jour en carrosse avec des laquais sur le siège, elles travaillaient le soir à la chandelle avec les servantes. Jusqu'aux dernières années du dixneuvième siècle, tous les vendredis, les amies travaillaient ensemble pour les pauvres.
Les jeunes filles formaient leur cercle à leur sortie de pension, fidèles, toute leur vie, chacune à son vendredi. Même aujourd'hui où la charité sociale revêt d'autres formes, il y a encore quelques réunions du vendredi.
Amour de la bonne chère dont profitait au reste tout étranger de distinction qui passait à Mulhouse. Il était sûr d'y recevoir une hospitalité généreuse, et quand il partait, ses hôtes, une fois qu'il était monté à cheval, buvaient avec lui, devant la foule accourue, dans une coupe de vermeil ou un hanap d'argent, le coup de la Saint- Jean, ou coup de letrier; et non pas du vin du pays, communément appelé gratte-gosier, parce que, mé-
chante piquette, il fait grimacer et pleurer, mais du meilleur vin doré d'Alsace, ou du vin du Rhin, ou plus tard vers 1750, après la prospérité due à l'industrie, du vin de France
La jouissance de privilèges si particuliers et d'une indépendance si aère, et les continuels efforts soit d'habileté, soit de courage, nécessaires pour les conserver, n'ont pas peu contribué à exciter et à développer chez les membres de la petite république les rares qualités d'initiative et d'énergie qui assurent les fortes races. Le droit de bourgeoisie mulhousienne était si recherché que les familles nobles les plus considérables de la région le sollicitaient, mais bien peu l'obtenaient. Quand on considère les portraits de ces grands bourgeois (i), ce qui frappe, c'est l'intelligence, la ténacité, et aussi la finesse et la dignité de ces visages. Ces hommes ne
(i) Cf. les livres de M. Camille Schlumberger et de M. Max Dollfus.
sont pas des rêveurs et ils savent ce qu'ils valent. Pour les femmes, elles ont toutes, outre l'honnêteté de l'expression, de la grâce et de la malice, même celles qui ne sont pas belles, — et il y en a de charmantes. Chez tous il y a de raffinement dû peut-être à la culture française qu'ils prisaient si fort. On ne s'étonne point que de tels hommes et leurs descendants aient créé, de toutes pièces pour ainsi dire, et poussé à un si haut point l'industrie mulhousienne.
Mulhouse n'était guère qu'une cité agricole, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle. Les habitants s'occupaient surtout de cultiver leurs champs et leurs vignes; de là l'importance des tribus que formaient les vignerons et les laboureurs. Il existait bien quelques petites fabriques de drap, mais ces fabriques ne produisaient, par le travail sur deux métiers, que des draps de qualité médiocre, achetés par les paysans des environs. La production totale pouvait s'élever de 50 à 80000 aunes. Or un Mulhousien, Jacques
Schmalzer, travaillant à Baie dans une maison de commerce, s'était rendu compte par lui-même des bénéfi.ces que procurait la fabrication des toiles peintes, déjà assez florissante en Suisse, à Grenève, à Neuchâtel et à Bâle. Ce Schmalzer, dont la grosse figure ne manque pas d'ironie sous la coiffure à marteau, chercha, rentré à Mulhouse, à fonder une fabrique d'indiennes. Il lui fallait un dessinateur et des fonds.
Le dessinateur, Schmalzer le trouva dans la personne de Jean-Henri Dollfus, peintre de talent. La famille Dollfus était établie à Mulhouse depuis le seizième siècle. La légende — car ces grandes familles bourgeoises ont leur légende — lui prête un ancêtre maure, un Adolfos ou Dolfos, au temps de la domination sarrasine en Espagne. De là sans doute, sur le cimier qui domine les armoiries, l'homme brun de l'écusson, vêtu d'azur au col d'or et chargé de la croix d'argent. La vérité est qu'elle se rattache à une famille patricienne de Westphalie, dont on
a pu repérer le long du Rhin les successives migrations vers le sud, Trarbach près de Coblence, Mayence, Strasbourg et Rheinfelden. C'est Rheinfelden qu'habitait Gaspard Dollfus, de la religion réformée, forgeron et coutelier, père du premier Dollfus qui se fixa à IMulhouse en 1553, comme maréchal ferrant, profession importante à l'époque, et fut reçu à la tribu des tailleurs. Son petit-fils, Jean, chef de la tribu des maréchaux, puis sénateur, avait acquis le droit de bourgeoisie et par son mariage était entré dans le groupe des vieilles familles patriciennes : sa fortune atteignait déjà i 250000 francs. Après lui la situation des Dollfus avait continuellement grandi. Gaspard, fils de Jean, commençait en 161 8 la longue liste des bourgmestres issus de la famille et par ses trois mariages et ses spéculations sur les terrains développait encore sa maison. Jean-Gaspard, fils de Gaspard, vingt-cinq ans bourgmestre et sénateur, faisait en 1663 partie de la délégation d'honneur envoyée à Louis XIV pour le re-
nouvellement de l'alliance entre la Confédération suisse et la France. Les descendants des branches cadettes montraient la même énergie et la même intelligence, particnlicr ment ceux de Jean Dollfus, bourgmestre de 1710 à 17 16, et qui se divisent eux-mêmes en trois branches, dites, d'après les hôtels qu'ils habitaient, de la Cour de Lorraine, de la Cour des Trois-Rois, de la Cour du chapitre. Chefs de tribus, sénateurs, bourgmestres, ils jouent un rôle considérable dans l'histoire quotidienne comme dans les fastes de la république, mêlés à tous les événements de politique intérieure et extérieure, toujours représentés dans les députations qui vont saluer le roi, les dauphines, les commandants d'armée. Le duc Philippe-Ferdinand de Schlesweig-Holstein conférera en 1776 à l'un d'eux le titre de Volckersberg, en considération des charges remplies à Mulhouse par ses ascendants, et de la qualité de patricien d'une ville libre équivalente à la noblesse de l'Empire. Le peintre Jean-Henri, auquel s'adres-
sait Schmalzer, était justement le chef de la branche dite de la Cour de Lorraine : il accepta les propositions de son concitoyen. Les fonds, Schmalzer les demanda à Samuel Kœchlin, rentier et négociant. Un ancien portrait nous garde les traits inoubliables du père de ce Samuel, appelé lui aussi Samuel. Coiffée d'un bonnet en velours broché, la tête est durement découpée, comme dans du bois, avec un menton osseux, des joues creuses, une grande bouche ; les épaules sont couvertes d'un manteau de velours, les yeux expriment une volonté impérieuse et pleine d'orgueil : on dirait un vieux chef de tribu orientale. Et c'est bien un chef en effet, le chef de cette dynastie des Kœchlin, dont les descendants atteignaient en 1881 le chiffre prodigieux de 2 250. Le nom de Kœchlin était apparu de bonne heure à Zurich, vers 1320, ensuite à Mulhouse au début du quinzième. Après une assez longue interruption, on le retrouve aux quinzième, seizième, dixseptième siècles, à Zurich, à Berne, à Lucerne,
iqS le beau jardin
à Schaffouse. Les Kœchlin de Mulhouse venaient de ceux de Zurich, qui prétendaient se rattacher à la maison noble de Singenberg, de Saint-Gall. Un d'eux, établi définitivement à Mulhouse en 1596, y avait été reçu bourgeois; mais, au contraire des DoUfus, leur participation au gouvernement de l'ancienne république ne fut qu'accidentelle.
L'association était donc formée. Cette industrie se présentait dans des conditions très bonnes. Nouvelle, elle ne tombait pas sous le coup des règlements minutieux qui chargeaient les anciennes industries et ne gênait aucune des professions traditionnelles; une petite rivière fournissait de l'eau excellente pour la fabrication. La ville avait liberté entière de commerce avec la Suisse, l'Allemagne et l'Alsace; en France même, elle ne rencontrait d'autre concurrence que celle de la Compagnie des Indes orientales, et, bien que ses produits fussent frappés de droits, elle vendait à meilleur compte, parce qu'elle était tout près, et qu'elle avait à bon marché sa
main-d'œuvre. Tout d'abord, il est vrai, il y eut un peu de décourag-ement La force motrice était alors fournie par une roue d'eau, si l'on disposait d'une chute, ou par un manège que mettait en mouvement un cheval aveugle ou un bœuf maigre, dont on utilisait la bouse pour la teinture et qu'on revendait avec un gain l'année suivante après l'avoir engraissé. On se contentait d'appliquer des dessins sur des toiles achetées en Suisse, et le coloris se bornait au rouge et au noir qu'on appliquait avec une combinaison de vernis; quelques parties réussirent mal. Mais un coloriste de Hambourg, que le hasard amena aux associés, leur apprit le secret d'employer le rouge de garance en différentes nuances et d'enluminer les feuillages; d'autres couleurs parurent successivement (i). Les résultats furent splendides, et après quelques années, la manufacture primitive ne put suffire au travail. Les associés, se séparant, formèrent chacun
(i) Relation historique des progrès de l'industrie de Mulhausen et ses environs, 1S23, par Mathieu MiEG i'aîné.
une maison. Celle de Jean-Henri Dollfus fut la première et la plus considérable du temps pour la perfection de ses produits et la beauté de ses dessins.
L'activité s'accrut considérablement. En 1772, on comptait quinze fabriques. Des orfèvres, des médecins, des boulangers devenaient fabricants d'indiennes; les artisans de la ville et des campagnes voisines quittaient leurs métiers ou leurs champs pour les ateliers; le Conseil admit les étrangers mariés à s'établir dans la commune : la population augmenta dans de grandes proportions. Bientôt les manufactures, excitées par la concurrence, recherchèrent les dessinateurs et les coloristes habiles, et produisirent surtout de belles marchandises. Les fortunes rapides entraînaient au goût du luxe, des belles habitations, des beaux meubles, des belles toilettes. Un hôtel comme celui de la Cour de Lorraine recevait tous les étrangers de distinction; Jean-Henri Dollfus y vivait avec beaucoup de faste, si rigide sur la question de
l'étiquette qu'il obligeait ses enfants et ses petits-enfants à se présenter devant lui, les jours de fête, en habit de cérémonie. Trente ans après l'association de Dollfus, Kœchlin et Schmalzer, Mulhouse, jusqu'alors ville agricole, n'était plus qu'une ville d'usines où les intérêts industriels l'emportaient sur tous les autres.
Or cette prospérité, Mulhouse la devait principalement au marché français. Si jamais se fermait ce marché, où elle ne rencontrait, pour ainsi dire, pas de concurrence et qui achetait ses meilleurs produits, c'était la ruine. Une ordonnance royale justement créa une seconde Compagnie des Indes orientales en 1785, et une autre interdit, au profit de la Compagnie, toute importation de toiles de coton étrangères. Mulhouse envoya aussitôt à Paris une députation que présidait le syndic, Josué Hofer, un de ses plus éminents citoyens. Lui voyait clair; d'une part, il voulait que sa ville restât indépendante; de l'autre, il voulait qu'elle conservât sa prospé-
rite. Pour lui garder les ressources de l'industrie, il tâcha d'obtenir du g-ouvernement français les facilités de commerce nécessaires; pour lui garder sa liberté, il s'efforça de renouer avec toute la Confédération suisse, les cantons catholiques comme les cantons protestants, une alliance qui n'existait plus qu'avec les cantons protestants. Il réussit, après de patients efforts, à unir de nouveau Mulhouse aux cantons catholiques ; mais, du côté français, il échoua. Le gouvernement français lui fit comprendre que, si Mulhouse désirait un traitement pareil à celui de l'Alsace, elle devait se ranger sous la protection du Roi; en même temps, un règlement éleva les droits qui frappaient les toiles mulhousiennes. La Révolution aggrava encore la situation. En détruisant les anciennes divisions provinciales, en portant jusqu'au Rhin la ligne de douane qui s'arrêtait auparavant à la Lorraine, elle enclava si bien Mulhouse, que, pour commercer avec la Suisse et l'Allemagne, Mulhouse de-
vait passer par le territoire français. Plusieurs maisons tombèrent, entre autres celle de Jean-Henri Dollfus. La petite République (Jépêcha à Paris une députation composée de Josué Hofer, Nicolas Thierry, Hartmann- Kœchlin et Jacques Dollfus pour la défendre à l'Assemblée nationale. Mais les autorités départementales du Haut-Rhin et les fabricants de l'intérieur émettaient des avis défavorables à tout arrangement et conseillaient d'affamer la ville, pour la contraindre de se donner au Roi. Cependant l'Assemblée consentit aux Mulhousiens un traité de commerce avantageux. La Législative devait ratifier ce traité, puisque l'Assemblée nationale touchait à son terme. Les fabricants de l'intérieur, dans l'intervalle, redoublèrent les démarches, offrant cent mille francs au gouvernement pour dresser et entretenir des barrières autour de Mulhouse. La royauté s'écroula, le traité ne fut même pas discuté, et onze bureaux de douane barrèrent les onze routes qui aboutissaient à Mulhouse.
a Les denrées ne pénétraient plus que par contrebande la nuit et à des prix excessifs; les foires, les marchés furent désertés. Le bois même ayant été refusé, les forêts communales durent être successivement abattues (i). » En quelques années, la population diminua d'un sixième. Les négociations cependant recommençaient; on obtenait des accommodements; par exemple, la ville était autorisée à acheter du blé, et alors Jean Dollfus, délégué de la Société d'approvisionnement, se rendait en Souabe pour acheter le blé et le transporter; ou bien le Comité de Salut public tolérait pour une année, puis pour quinze mois, le transit pour les toiles brutes de l'extérieur et pour l'exportation des tissus façonnés, et permettait de tirer de France un peu de bois, de houille et de sel ; mais en même temps il laissait entendre qu'il ne regardait pas la République de Mulhouse comme faisant effectivement partie de la
(i) Histoire de la ville de Mzdhoiise. par Ch. de Lasa- BLIÈRE, 1856.
Confédération suisse. Enfin, lassé, le gouvernement français montrait sans hypocrisie aux délégués tous les avantages de l'annexion. Il y avait deux partis à Mulhouse, le parti proprement mulhousien qui acceptait tous les sacrifices plutôt que la perte de l'indépendance, et le parti français qui ne s'en tenait plus aux sentiments républicains un peu étroits des anciens ÎMulhousiens, mais qui, séduit par les idées françaises de justice, d'humanité, de progrès, cédait aux sentiments plus larges, plus généreux, plus débordants de cette nouvelle et grande République. A la fin, les raisons de l'intérêt convainquirent les plus intransigeants. Résister plus longtemps à une nation qui venait de signer la paix de Campo-Formio, ce serait la mort de Mulhouse. Le syndic Josué Hofer et le bourgmestre Jean Hofer, tous deux Mulhousiens passionnés, rédigèrent un rapport sur la nécessité de s'unir à la France.
Le 3 janvier 1798, le grand Conseil et les Quarante, institués en septembre 1790 pour
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donner leur opinion dans les affaires concernant la France, en entendirent la lecture en assemblée. Quatre-vingt-dix-sept voix contre cinq adoptèrent les conclusions, et le lendemain les bourgeois, au nombre de six cent soixante-six, appelés à voter à l'église Saint-Etienne, confirmèrent presque à l'unanimité le vote des magistrats. Le i8 janvier, le sieur Metzger, commissaire français, arriva à Mulhouse pour régler les détails du traité dont Nicolas Thierry, député à Paris, avait jeté les bases, et le 15 mars, une fête célébra cette réunion. Vieille de six cents ans, la République de Mulhouse cessait d'exister, et désormais, ainsi que le porte un lambrequin tricolore de l'époque conservé au Musée historique, elle repose dans le sein de la République française.
Lutte singulièrement émouvante que cette lutte entre un si petit Etat et une aussi grande nation, en train de bouleverser le monde. Depuis près de deux siècles que Mulhouse a signé, comme membre de la
Confédération helvétique, la paix perpétuelle avec la France, elle a éprouvé tout à la fois la puissance et le charme de sa royale voisine, et maintenant que la République victorieuse proclame à travers le monde la liberté et la fraternité, elle subit, malgré les excès de la Révolution, l'attrait de ces principes qui, sur un territoire infiniment plus petit, ont toujours été les siens. Mais il y a son indépendance qu'elle voudrait conserver... Mais il y a la prospérité de la cité qu'il faut sauver... Terrible dilemme; que faire? Ce ne fut point, on le pense bien, sans tristesse, que les vieux bourgeois de Mulhouse abdiquèrent cette liberté dont ils étaient justement si fiers. Si les jeunes, pleins de confiance, saluaient avec joie le traité de réunion, d'autres pleuraient. Le docteur J.-J. Kœchlin, célèbre par la pipe énorme qui ne quittait jamais ses lèvres et qu'il cassa le matin même de sa mort, poussa le plus, parmi les négociateurs, à la réunion avec la France; mais Jean-Henri Dollfus, de Volkersberg, dernier bourgmestre
de la ville, s'y opposait de toutes ses forces, et Jean Dollf us, dernier bourgmestre lui aussi, en ressentait une telle peine qu'il refusait d'assister à la fête qui la glorifiait. Français, ils gardèrent tous le fervent amour de Mulhouse, et les qualités d'initiative alliée à la prudence, d'ardeur et de persévérance, et ce goût réfléchi de la liberté qu'ils devaient à tant de siècles de constitution républicaine et autonome. Français, toute leur énergie tendit à continuer non seulement la prospérité de Mulhouse, mais à lui conserver, autant que cela était possible dans les formes nouvelles, sa personnalité. Français au reste, ils le furent de cœur tout de suite, nouvel et admirable exemple de la facilité avec laquelle la France sait se faire aimer, si passionnément Français qu'en 1887, lors des fameuses perquisitions allemandes, plusieurs des notables durent s'enfuir, ou, prisonniers, furent internés dans des forteresses; — si passionnément Français qu'un dicton alsacien affirme ceci : a Quand l'empereur Guil-
lume II viendra à Mulhouse, T Alsace sera germanisée ; » et l'Empereur ne s'y est encore pas rendu.
Tout ce que Mulhouse comptait d'hommes actifs et intelligents se consacra dès lors à l'industrie. Les vastes conquêtes de l'Empire lui ouvrirent un marché immense dont le blocus éloigna la concurrence anglaise, la seule qu'elle redoutât. Aux manufactures d'indiennes s'ajoutaient les tissages et les filatures pour le coton et la laine, et des ateliers de constructions, autour desquels se groupaient de petites industries accessoires. Les étoffes perses des Indes ne purent plus rivaliser avec celles de l'Alsace, tant pour le goût des dessins que pour la beauté des couleurs, et aussi à cause de la différence des prix. Ce fut un essor magnifique qu'activa la Restauration et que développa la création des chemins de fer, joignant à l'industrie des moteurs et des machines la construction des locomotives.
Les Mulhousiens n'étaient pas hommes à s'endormir sur les résultats conquis : ils visaient toujours au mieux. Pour assurer et pour étendre encore cette merveilleuse expansion, vingt-deux jeunes industriels résolurent de créer un centre scientifique et technique, où l'on pût travailler constamment au progrès de l'industrie. Telle fut l'origine de la célèbre Société industrielle de Mulhouse, fondée en 1826 et reconnue d'utilité publique en 1832. Toutes les vertus qui avaient constitué durant de longs siècles la petite république s'y rassemblèrent, et tout d'abord, pour bien prouver qu'elle était vraiment mulhousienne, elle refusa tous subsides, aussi bien subsides de l'Etat que subsides du dé-
partement et même de la ville, ne voulant rien devoir à personne.
D'après ses statuts, la Société a pour but « l'avancement et l'extension de l'industrie par la réunion, sur un point central, d'un grand nombre d'éléments d'instruction; par la communication des découvertes et des faits remarquables, ainsi que des observations qu'ils auront fait naître, et par tous les moyens que suggéreront les membres de l'association, pour en assurer le succès. En outre, elle étudie les grandes questions d'économie sociale et politique, préoccupation de notre époque; elle s'attache particulièrement à tout ce qui peut contribuer à l'amélioration physique et morale de la classe ouvrière, et encourage le développement de toute pensée utile, de toute conception ou entreprise d'intérêt public, aussi bien que le progrès des sciences et des arts, du commerce, de l'industrie et de l'agriculture. Elle met, à cet effet, annuellement, au concours, depuis sa fondation, une série de prix dont le programme
embrasse toutes les questions se rattachant à l'ordre d'idées énoncé plus haut (i). »
Forte aujourd'hui de sept cent cinquante membres, et dirigé par un Conseil d'administration, elle comprit d'abord trois comités : le comité de chimie, le comité de mécanique et le comité de commerce, puis quatre autres, le comité d'histoire et de statistique, le comité d'histoire naturelle, le comité des beaux-arts et le comité d'utilité publique. Elle contenait ainsi en elle tout ce qui avait une relation directe ou indirecte avec l'industrie. Ce fut une œuvre à laquelle chacun se dévoua, enfant chéri que chacun se plut à entourer de ses soins. A côté des ressources que lui fournissent les cotisations de ses membres (35 000 francs), les loyers de ses immeubles (12 500 francs), les recettes de la salle de la Bourse (7 500 francs), elle possède une somme de i 250000 francs constituée par des dons et legs divers. M. Armand
(i) Société industrielle de Mulhouse, aperçu historique. ^îulhouse, 191 1.
Weiss lui laisse sa belle collection de livres et d'estampes et Mme Daniel Dollfus sa collection d'objets d'art, de dentelles, d'étoffes, de broderies, de bijoux, de costumes et ses tableaux, M. Engel-Dollfus la pourvoit d'un musée archéologique, la famille Kœchlin lui offre sa collection géologique, M. Théodore Schlumberger un hôtel, — et parmi tant de legs et de dons, je ne peux en citer que quelques-uns. Il n'est pas un industriel de Mulhouse qui, au cours du dix-neuvième siècle, de son vivant ou à sa mort, l'ait oubliée dans la répartition de sa fortune. Ainsi elle peut fonder, avec tant de concours et si empressés, des écoles, écoles de dessin, de chimie, de tissage, d'art professionnel, de filature, des musées, musées d'histoire naturelle, ethnographique, de dessin industriel, des beaux-arts, des tissus anciens, zoologique, technologique, — ce dernier véritable histoire des matières premières, des divers minerais et cristaux, des matières textiles, de celles qui servent à la fabrication des porcelaines, des
faïences, des cristaux présentés dans leurs états successifs de fabrication depuis les produits naturels employés jusqu'aux produits terminés les plus perfectionnés. Mulhouse enfin lui doit presque tous les établissements qui ont fait sa gloire.
Et parmi tous ces industriels, quel labeur, quelle initiative, quelle intelligence! Quand on visite ces fabriques d'indiennes, de papiers peints et de draps, ces filatures, ces tissages, ces blanchisseries, cette fabrique de fil à coudre dont on a pu dire que, si au centre de l'Afrique un nègre coud, il coud avec du fil de la marque célèbre D. M. C. ; cette fonderie, ces fabriques de machines, qui toutes ont essaimé dans les vallées voisines, à Guebvil- 1er, à Thann, à Vesserling, à Massevaux et jusque dans le pays de Bade, et qui après la guerre ont répandu en France des maisons sœurs; la pensée émerveillée s'en va instinctivement vers ces grands bourgeois qui ont créé un des plus admirables centres où l'activité humaine se soit déployée. Charles-Emile
Dollfus, maire et député, introduit, dans la maison Dollfus, Mieg et C^ la fabrication du fil à coudre, embellit, assainit la ville, la protège contre les brusques débordements de rill, préside à vingt-neuf ans la Société industrielle. Ce sont les Dollfus qui utilisent la gravure en taille-douce ou à la planche plate, pour l'impression des calicots, essaient les premiers l'impression sur laine et le f xage des couleurs par la vapeur, emploient le premier moteur à vapeur. M. Frédéric Engel adjoint à la fabrication du fi.1 la fabrication du coton à broder, implante dans le monde entier des produits dont le monopole semblait acquis à l'Angleterre, réunit dans un grand musée commun toutes les collections de la Société industrielle. Josué Heilmann invente des métiers à tisser, à auner, à plier, à broder. Samuel Kœchlin, un des trois fondateurs de l'industrie, avait eu dix-sept enfants ; son fils Jean en a vingt, dont onze fils qui, tous remarquables, sont appelés les grands Kœchlin. A partir de la réunion avec la
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France, le rôle industriel des Kœchlin, continuellement alliés par des mariages aux Dollfus, se double d'un rôle politique : ils se partagent avec les Dollfus les charges de la cité. Parmi ces onze fils, Jean-Jacques est député sous la Restauration et maire de Mulhouse ; Daniel, chimiste éminent, découvre l'emploi du chrome, qui fournit le jaune, l'orange et le vert, et obtient le premier le rouge d'Andrinople pour l'impression; Ferdinand établit des succursales et des dépôts en France, en Europe, en Amérique, aux Antilles, en Perse; Nicolas, l'aîné, n'a pas vingt ans, quand, sans autre avance que son courage, il jette les bases de la maison, à laquelle il associera successivement son père, ses frères, ses neveux. Un moment arrêté dans son essor par l'invasion de 1814, durant laquelle, après avoir prêté deux cent mille francs pour l'approvisionnement de Huningue, il seconda le grand quartier général, puis par l'invasion de 181 5 où il mena la guerre de partisans dans les Vosges, il con-
sacre tous ses efforts, après la chute de l'Empire, à remédier à la crise économique qui frappait Mulhouse, agrandit la ville de tout un nouveau quartier, fonde la Société industrielle, est enfin le promoteur des constructions de chemin de fer. Seule la petite ligne de Lyon à Saint-Etienne existait en France, quand il demanda en 1838, pour parer aux inconvénients qu'amènerait une ligne de Mayence à la Suisse projetée par les Etats allemands du Rhin, la concession d'une voie ferrée entre Strasbourg et Bâle. Il avait déjà l'anné précédente construit la ligne de Mulhouse à Thann où roulaient les locomotives sorties de ses ateliers. On se jB.gure mal les difficultés qu'il eut à vaincre, mais il triompha de tout ce qui contrariait ses desseins, et, avant le délai fixé par la loi, la première locomotive arrivait de Mulhouse à Strasbourg. Un autre Kœchlin, André, était, celuilà, le petit-fils de Jean-Henri Dollfus le peintre, qui, associé de Schmalzer et de Dollfus, s'était ruiné sous la Révolution. Ses pa-
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rents, raconte-t-on, considéraient le chapeau comme un luxe inutile, et il n'y en avait qu'un pour tous leurs ûls, porté de droit toute la journée par le plus matinal. André le portait presque tous les jours. Doué d'une prodigieuse facilité de travail et d'un don unique d'assimilation, il dirigea d'abord la maison Dollfus-Mieg, puis entreprit de fonder un vaste établissement de constructions. Son établissement, devenu aujourd'hui la Société alsacienne, eut bientôt une réputation universelle. Un ministre de l'Intérieur disait de lui : a S'il y avait en France plusieurs maires de Mulhouse, il ne me resterait qu'à démissionner. »
La Société industrielle cependant ne bornait pas son activité aux seuls progrès de l'industrie ; elle s'occupa avec la même ardeur intelligente de tout ce qui touchait à la vie même des travailleurs, et l'on ne sait où elle a montré le plus d'initiative originale, si c'est dans le domaine purement industriel ou dans le domaine social. Par un phénomène qui a
presque la rigueur d'une loi, à Mulhouse, comme ailleurs, à mesure que se multipliait le nombre des manufactures, la misère se multipliait parmi les ouvriers. Située à l'extrême frontière, Mulhouse recevait un continuel afflux de Suisses et d'Allemands qui augmentait la population sans cesse déjà grandissante. Des milliers d'ouvriers logeaient dans les villages voisins, obligés de parcourir deux lieues le matin, par tous les temps, pour venir à un travail qui commençait à cinq heures, et deux lieues le soir, pour s'en retourner chez eux, quand le travail était fini, à huit heures. Les autres, v^oulant reposer davantage, s'entassaient, en ville même, dans de misérables logements, où deux familles couchaient dans la même pièce, sur de la paille que deux planches retenaient sur le carreau. La nourriture se composait de pommes de terre, d'un peu de mauvais lait, de mauvaises pâtes et de pain (i). La jour-
(i) Les Institutions ouvrières de Mulhouse et des environs, par Eug-. Verox. Hachette, édit., 1S66.
née de travail durait treize ou quatorze heures, et les enfants, dont beaucoup ne comptaient pas sept ans, étaient astreints au même régime que les hommes faits. La vie moyenne pour les fileurs ne dépassait pas dix-sept ou dix-huit ans, alors qu'elle était plus du double pour les autres habitants. La main-d'œuvre, vers 1830, était de huit millions cinq cent mille francs partagés entre dix-huit mille ouvriers des deux sexes, ce qui fait, en moyenne, pour trois cents journées de travail dans l'année, un franc soixantequinze par journée. On devine ce que pouvait être la situation morale.
Les Mulhousiens s'étaient appliqués très tôt à lutter contre la misère ouvrière, mais toutes les tentatives de la charité privée avaient été inutiles; bien plus, elles alimentaient une misère volontaire. Il fallait découvrir le moyen efficace de combattre cette misère. Réduire les heures de travail, élever le taux des salaires n'était possible que par l'accord de tous les fabricants du monde;
sinon, c'était ruiner ceux qui y auraient consenti et leurs ouvriers, et enrichir les autres. Pourtant, dès 1828, la Société émettait une proposition tendant à fixer l'âge et à diminuer les heures de travail des jeunes ouvriers et tâchait plus tard que l'Etat proscrivît le travail de nuit pour les femmes et les jeunes gens au-dessous de dix-huit ans. Elle comprit tout de suite qu'il fallait intervenir dans l'existence de l'ouvrier, sans que cette intervention se traduisît par des dons. Soit qu'elle groupât une association pour prévenir les accidents du travail, soit qu'elle soumît à un contrôle périodique et sévère les appareils à vapeur, soit qu'elle constituât des pensions de retraite, soit qu'elle inspirât une association qui faisait visiter par des sages-femmes les nouvelles accouchées et leur payait avec les layettes et le lait leur salaire entier jusqu'à leur complet rétablissement, elle devança sur presque tous les points son temps. Et il faut ajouter, soit qu'elle les organisât ellemême, soit qu'elle encourageât l'initiative pri-
vée, l'Institut des pauvres, chargé d'accorder des secours en aliments, en combustibles, en argent, des asiles de vieillards, des hospices, des ouvroirs, des jardins d'enfants, des orphelinats, des patronages de quartier dirigés par des dames patronnesses, des sociétés de secours mutuels, des caisses d'épargne et de prêt, des associations corporatives, enfin tout ce que l'assistance sociale peut imaginer. D'autre part, elle luttait contre l'ignorance par la création de ses écoles, de ses musées et de ses bibliothèques.
Une des premières questions à résoudre, et la plus importante peut-être, avait été la question des logements : c'est à sa solution qu'est attaché principalement le nom de Jean Dollfus.
Jean Dollfus était le petit-neveu du peintre Jean-Henri. Il apprit la mort de son père, Daniel, comme il accomplissait son apprentissage commercial à Bruxelles, et, rappelé à Mulhouse, dirigea dès lors la maison paternelle. On retrouve dans son visage ce qui
caractérise physiquement le bourgeois de Mulhouse, cette volonté unie à la bonté, et cette intelligence où il y a tant de finesse. Tout de suite il se distingua par une grande sûreté de vue, un sens des affaires extraordinairement clair, une énergie inlassable, et il donna à sa maison un tel essor qu'en 185 1 elle exportait annuellement pour vingt-cinq millions de produits. Pénétré de l'idée qu'il fallait toujours marcher avec le progrès, il établit la première filature à métiers automatiques, et importa d'Angleterre la première machine à imprimer à huit couleurs. Préoccupé de conquérir les marchés extérieurs, il plaida aux Tuileries la cause du libreéchange contre Pouyer-Quertier, le filateur normand, et prit ainsi une grande part à la conclusion du traité de commerce avec l'Angleterre.
En 185 1, un membre de la Société industrielle, M. Jean Zuber, communiquant une note sur les habitations des ouvriers anglais, avait demandé qu'on rédigeât un projet de
logements salubres pour les travailleurs de Mulhouse. M. André Kœchlin déjà, auparavant, pour trente-six ménages d'ouvriers de ses ateliers, avait fait bâtir des logements que composaient deux chambres, une cuisine, un grenier, une cave, avec un potager, le tout pour douze francs par mois. M. Jean Dollfus fit aussitôt construire à Domach, près de la ville, quatre bâtiments différents avec jardins, et choisissant, après enquête, les deux types qui semblaient les meilleurs (i), créa en 1853 la société des cités ouvrières, au capital de trois cent mille francs, la première de ce genre. Tout un quartier s'éleva qui couvre aujourd'hui trentedeux hectares et compte mille deux cent quarante-trois maisons devenues, en grande partie, la propriété de ménages ouvriers. Le principe de cette fondation était de fournir à l'ouvrier une habitation salubre lui permettant, moyennant un loyer mensuel de
(i) Les Grands Industriels de Mulhouse, par Mosmann. Paris, 1879.
vingt francs payé pendant quinze ans, de posséder en toute propriété son logement au bout de ces quinze ans. Les ventes, exécutées approximativement au prix de revient, seulement majoré des contributions et des frais d'actes notariés, ont toujours suivi d'assez près la construction des maisons, et ce qui montre l'attrait puissant et légitime de la propriété pour provoquer l'épargne, le payement des loyers s'est accompli si régulièrement que la Société a pu rentrer très promptement dans son capital (i). Pour compléter son œuvre, Jean Dollfus y ajouta successivement une bibliothèque, des bains, un lavoir, une boulangerie, un restaurant économique, des magasins d'épicerie et de confection, des fourneaux économiques. Il ne s'en tint pas là. Songeant aux ouvriers sans travail et sans refuge, il fonda en. 1859 l'asile de voyageurs indigents, dans lequel quarante hommes trouvaient un asile
(i) Société industrielle de Mulhouse, aperçu historique. Mulhouse, 191 1.
de nuit, avec la soupe et le pain, une caisse de secours en 1864 pour les ouvrières dans les premières semaines qui suivent l'accouchement, réduisit spontanément en 1867 la durée du travail de douze à onze heures, installa à Cannes, en 1881, un hospice pour les enfants scrofuleux, et, en 1882, à l'occasion de ses noces de diamant, un asile pour vieillards dans sa propriété de Gaïsbiihî ; grand industriel, grand philanthrope, grand patriote enfin, qui en 1870 avait jeté, par un mouvement indigné, sa décoration de l'Aigle Noir au visage du général badois décidé à bombarder les quartiers ouvriers, et qui jusqu'à sa mort garda au-dessus de son lit, pour abriter son sommeil, un drapeau français.
En perdant Mulhouse, la France n'a pas seulement perdu une cité industrielle de premier ordre, elle a perdu encore — ce qui est plus grave — des hommes véritablement dignes de ce nom, car on n'en voit guère qui aient porté à un si haut degré ces rares qua-
lités de labeur opiniâtre, d'intelligence entreprenante, d'initiative originale. Je crois bien qu'en eux se rassemblaient, par la position même de leur ville, toutes les vertus des trois races, l'allemande, la suisse et la française, qui constituaient ainsi ce caractère si spécial, le caractère mulhousien. La défaite, d'ailleurs, qui nous arrachait Mulhouse, détermina chez elle une crise qui n'est pas encore terminée. D'une part, en effet, les jeunes gens émigrèrent pour ne pas servir dans l'armée allemande, et déracinés, ne donnèrent pas au delà des Vosges ce qu'ils auraient donné, s'ils avaient continué, sur leur terre natale et sous le régime français, l'œuvre de leurs pères; à la mort des parents, les grandes industries privées de chefs appelèrent des étrangers. D'autre part, ceux qui restaient pliaient avec peine leur patriotisme à fréquenter, même dans l'intérêt des affaires, les Allemands victorieux, et quelques-uns se confinaient dans un farouche isolement. Mais l'histoire de Mulhouse est trop belle pour que les an-
nées qui viennent n'y ajoutent pas encore de belles pages, et surtout les âmes de ses citoyens sont trop ardentes pour ne pas lutter et ne pas triompher. « Vous trouverez légitime, disait M. Auguste Dollfus au cinquantième anniversaire de la Société industrielle qu'il présidait; vous trouverez légitime qu'à l'aspiration vers le progrès, qu'à la devise : a En avant, » que nous recommandait Daniel Dollfus, nous en adjoignions une autre non moins nécessaire : « Nous maintiendrons. » Tout l'avenir de Mulhouse est dans ces mots qui, loin de s'opposer, se complètent : a En avant, et maintenir. »
Sur la grand'route de Paris à Strasbourg, à la crête des Vosges, entre Sarrebourg et vSaverne, à la limite même de l'Alsace et de la Lorraine, une ville s'élève. Construite en 1570 par Georges-Jean, comte palatin de Veldenz, érigée en 1620 en principauté pour Henriette de Lorraine-Vaudemont, réunie à la France en 1661 et fortifiée d'après les plans de Vauban, assiégée en 18 14, en 181 5 et en 1870, enfin annexée à l'Allemagne par le traité de Francfort, c'est Phalsbourg.
Petite ville militaire, elle a connu l'enivrement des victoires et la douleur des défaites. Elle a vu passer les régiments qui s'en allaient vers les plus magnifiques triomphes,
elle les a vus revenir chargés de lauriers, et son maire a salué, tantôt à la porte de France, tantôt à la porte d'Allemagne, Napoléon tout-puissant ; mais ses rues ont retenti aussi du galop inquiet qui ramenait de Moscou à Paris l'Empereur sans la Grande Armée, et elle a vu défiler les bataillons et les escadrons des alliés envahisseurs. Russes, Autrichiens, Prussiens, courant à la curée; enfin, bombardée, affamée, dévastée, elle a vu l'ennemi s'installer dans ses murs, abaisser le drapeau tricolore, et hisser le drapeau de l'Empire allemand, qui flotte encore. Petite ville militaire, ses enfants, si l'on excepte Gustave Doré, ne concevaient guère d'autre métier que le métier des armes, et s'appelaient Mouton, comte de Lobau et maréchal de France; Forty, colonel tué en l'an VII à côté de La Tour d'Auvergne; Charras, général proscrit du 2 Décembre; Uhrich, défenseur de Strasbourg. Aujourd'hui, perdue au milieu de ces Vosges bleues qu'elle a cessé de défendre, démantelée, ses
fossés comblés, ne gardant de ses remparts que deux belles portes, inutile, elle meurt. Ses cafés, où s'agitaient les « demi-soldes », sont déserts; déserte la grande place où se chauffaient, par les jours de soleil, autour de la statue de Lobau, les survivants de l'épopée; désertes les rues où résonnait le pas leste des jeunes officiers français. Si jamais la guerre éclatait, Phalsbourg n'entendrait que dans le lointain la voix brutale du canon qui lui fut si longtemps familière, et qu'elle aimait.
Les touristes ne s'y arrêtent pas; ils ne font que la traverser. Pourtant il peut arriver que certains, moins pressés, demandent s'il y a « des curiosités ». Quelque passant bénévole montre alors une vaste maison dont une épicerie occupe le rez-de-chaussée et, tout près, une maison à perron couverte de feuillage :
— Voici, dit-il en désignant la première, la maison où M. Erckmann est né...
Puis désignant la seconde :
— ... Et celle qu'il a habitée.
Si ces touristes sont Alsaciens, ou Lorrains, ou de l'Est français, si même seulement ils appartiennent, de quelque région qu'ils viennent, à ces générations d'avant et d'après 1870 qui se sont nourries dans leur jeunesse des romans publiés par Erckmann et son collaborateur Chatrian, aussitôt, pour leur imagination émue, la ville s'animera de tous les personnages que créèrent ou reproduisirent les deux écrivains. Et ce ne sont pas seulement les personnages dont l'histoire a pour cadre Phalsbourg même et ses environs qui revivront un instant, — vieux soldats d'Egypte, d'Italie et du Rhin, tranquilles horlogers qu'exalte la foi républicaine, paysans soulevés contre l'invasion, médecins campagnards à perruque, grand habit carré, culotte courte et souliers à boucles d'argent, conscrits de 181 3 à la fois héroïques et pleins de regrets — mais encore tous ceux dont la fantaisie des auteurs a déroulé les aventures à travers une Alsace un peu étendue sur les provinces rhénanes : l'ami Fritz, Suzel, Ma-
dame Thérèse, le Juif polonais, les amoureux de Catherine, maître Daniel Rock, le brigadier Frédéric.
Si ces touristes sont très jeunes, étonnés sans doute qu'on les leur indique, à peine regarderont-ils ces deux maisons qui n'éveillent rien dans leur esprit. Ils n'ont pas lu les livres d'Erckmann-Chatrian ; qui donc les lit maintenant ? Il faut être du pays, et encore ! . . . Ces romanciers ne sont plus à la mode, et puis les délicats ne les estiment pas, leur reprochent d'écrire trop simplement, de n'être pas des artistes, de peindre un monde de petites gens... les chassent enfin de la littérature comme indignes. Or c'est une grande, une très grande injustice.
Emile Erckmann naquit le 20 mai 1822 à Phalsbourg, où son père tenait un commerce d'épicerie et de librairie. Après avoir terminé ses études au collège communal, il vint à
Paris pour y faire son droit; il atteignait sa vingtième année. Il ne fut pas un étudiant modèle : cinq années lui furent nécessaires pour passer les deux premiers examens; il préférait aux cours de droit les cours du Collège de France et de la Sorbonne. Ramené chez ses parents par une grave maladie, il commença d'écrire pendant sa convalescence. Son ancien professeur de rhétorique, M. Perrot, à qui il communiquait ses essais, le mit alors en relation avec Alexandre Chatrian.
Celui-ci, d'une vieille famille de verriers, était -un Lorrain plus pur, né à Soldatenthal, hameau forestier de la commune d'Albrechtswiller. En 1814, les uhlans avaient emmené en captivité, attaché au pommeau de la selle, son père, coupable d'avoir pris le fusil. Sa mère, qui nourrissait alors Alexandre, se précipitait vers le prisonnier, pour le secourir, quand un uhlan, en la repoussant, lui perça le sein d'un coup de lance. Destiné au métier de la verrerie et déjà pourvu d'une place, le jeune Chatrian, que tourmentait le goût des
lettres, avait abandonné sa profession pour entrer, contre le gré de ses parents, au collège de Phalsbourg-, comme maître d'études. On imagine ce que fut la rencontre d'Erckmann et de Chatrian, cette rencontre d'où l'amitié devait naître avec la collaboration. Erckmann compte vingt-cinq ans, Chatrian vingt et un : l'âge des longs espoirs et des frémissantes ambitions. Tous deux, ils ont vécu leur première jeunesse à écouter les récits des vieux soldats, récits de victoires et de défaites, récits de conquêtes et d'invasions, et ces remparts, ces bastions, ces casemates que les boulets ont crevés, leur parlent de la guerre, des armées de la République et de l'Empire, de l'illuminisme révoutionnaire, de la fièvre impériale, du désastre qui l'abat : chaque maison leur raconte une belle histoire et leur montre un humble héros. Tous deux, ils ont vécu leur première jeunesse à se promener dans les montagnes que dominent les ruines féodales, dans les forêts de sapins, de chênes, de pins et d'ormes 011 bondit le che-
vreuil et que traverse le geai avec un cri aigre, dans les vallées étroites où coulent des eaux claires; nul sentier, nulle ferme, nulle maison forestière qui ne leur soient connus dans cette magnifique partie des Vosges alsaciennes de Saverne à Wissembourg. Chaque jour, chaque heure, la nature, enchantant leurs yeux, pénètre leur âme : s'ils la décrivent si bien, c'est qu'elle les aura, dès leur enfance, enveloppés. Tous deux ils ont enfin instinctivement d'abord, puis l'instinct fortifié par la raison, les sentiments démocratiques et républicains en honneur dans leur petit pays, où le moyen âge a multiplié les villes libres, où 89 et 93 ont excité l'enthousiasme. Ils portent déjà leur œuvre en eux, et, pour être les romanciers de l'Alsace et les romanciers du peuple, ils n'auront qu'à ordonner leurs souvenirs, à transcrire leurs impressions, enfin, à écouter leur mémoire et leur cœur.
Les débuts, certes, ne furent pas faciles. Erckmann, revenu en 1848 à Paris, y ache-
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vait son droit, avec la même nonchalance J'ailleurs qu'il avait mise à l'entreprendre. Chatrian n'entendit pas demeurer exilé à Phalsbourg : il demanda et obtint un emploi subalterne dans les bureaux de la compagnie de l'Est. Maintenant, il s'agissait de lutter et de vaincre. Que Paris dut leur sembler terrible, à ces deux Phalsbourgeois, dont l'un, Erckmann, les yeux bleus, de taille moyenne, l'air confortable, continuait à revêtir la culotte en peluche, le gilet de couleur, Thabit carré à boutons de métal, et l'autre, Chatrian, petit, maigre, les cheveux ébouriffés à l'artiste, s'essayait à des allures plus modernes ! Si indestructiblement Phalsbourgeois qu'ils s'efforçaient de perpétuer, en plein Paris, en haut du faubourg Saint-Denis, les traditions du pays natal, se retrouvant chaque soir dans un café, aux prétentions de brasserie, d'où s'échappaient, quand on ouvrait la porte, d'acres parfums de bière, de tabac et de choucroute.
Paris les accueillait sans complaisance. Les
directeurs de journaux gardaient dans leurs tiroirs les manuscrits déposés qui s'appelaient : le Requiem du Corbeau, V Auberge des Trois Pendus, le Chant de la Tonne. Seul un journal de chez eux, le Démocrate du Rhin, leur donnait une hospitalité obscure; et encore, à Strasbourg même, le préfet interdisait-il les représentations de leur pièce, V Alsace en i8i^. Chatrian eut alors l'idée ingénieuse de remettre à V Artiste, que dirigeait Arsène Houssaye, un conte : Le Bourgmestre en bouteille, comme traduit d'un certain Erckmann, célèbre en Allemagne. V Artiste lut le conte, le loua, le reçut et l'imprima : un conte étranger, et un conte allemand, pensez donc ! On en parla, et la Revue de Paris imita V Artiste, mais sans qu'il fût besoin de subterfuge. Voilà donc enfin au sommaire d'une grande revue parisienne ce double nom, sous lequel, pendant longtemps, on ne verra qu'une seule personnalité.
Le plus difficile était fait : être publié. Bientôt leur réputation augmenta. En 1859,
Vlllustre Docteur Mathéus leur vaut leur premier succès en librairie; et, l'année suivante, les Contes fantastiques^ leur second, avec les Contes de la montagne. C'était le recueil de ce qu'ils avaient écrit jusqu'alors : contes dans le genre d'Hoffmann, mais qui mêlaient étroitement à l'histoire d'épouvante, ou de folie, ou seulement comique, la peinture des mœurs alsaciennes, — unissant, dans le cadre de la nature et de la façon la plus naturelle, le rêve et le cauchemar avec la bonhomie narquoise d'une petite ville ou l'active tranquillité d'un village, — opposant les personnages les plus chimériques et hurluberlus à des êtres bien vivants, bons mangeurs, bons buveurs, prosaïquement occupés de leurs affaires.
Les Contes des bords du Rhin et les Contes populaires réunirent ensuite ceux de leurs récits qui, comme Maître Daniel Rock, la Maison forestière, étaient trop courts pour former des volumes séparés. C'était la même veine : l'événement fantastique ou légendaire dans un milieu réel, mais les deux si intime-
ment mêlés que rien ne semblait plus vraisemblable. Cependant, ce recueil contenait une nouvelle qui n'était ni légendaire, ni fantastique, mais simplement l'histoire d'un bon garçon, trop assujetti aux plaisirs de la table et de la vie facile, célibataire endurci, et que l'amour trouble, change, marie, V Ami Fritz.
Les auteurs ne se doutaient pas du chemin que ferait dans le monde ce simple récit, ni du charme qu'il exercerait, ni des larmes qu'il tirerait. Qui dit A7ni Fritz, aujourd'hui, dit Erckmann-Chatrian ; les deux noms se confondent. Ce roman, bien qu'il se passât dans le Palatinat, fut aussitôt, pour tous, et il reste, non pas seulement un roman alsacien, mais le roman alsacien par excellence, — le roman de l'Alsace heureuse, peignant les mœurs alsaciennes dans ce qu'elles ont de plus singulier et de plus aimable, plein du parfum qu'y répand à chaque page la beauté si diverse de la nature alsacienne.
L'opinion ne s'y était pas trompée. Cet Hunebourg, qu'habite Fritz et qui touche la
frontière, n'était qu'une ville d'Alsace un peu avancée, et c'était bien l'Alsace même qu'Erckmann-Chatrian avaient décrite, ses coutumes, la grâce de ses filles, la calme solidité de ses fils, son ciel, sa campagne, la douceur de l'existence qu'on y mène. Prompte d'ailleurs à généraliser, l'opinion renfermait encore dans ce brave Fritz, qui, sous des dehors un peu lourds, a l'âme si ingénue, le type même de l'Alsacien. En cela elle se trompait, car tous les Alsaciens ne sont pas des Amis Fritz, tant s'en faut !
UAmi Fritz date de 1864. Déjà (car le Fou Yégofy épisode de l'invasion, est de 1862) les deux collaborateurs, sans abandonner leur première manière, s'engageaient dans une autre voie. Ils se rappelaient ce que leur contaient naguère les vieux soldats, les vieux bourgeois, les vieux paysans, et il leur semblait que l'histoire nationale, depuis 1789, fournissait des éléments autrement dramatiques que toutes les combinaisons de l'imagination. Cette histoire, qu'on ne connaissait
que dans ses grandes lignes, par le nom des victoires, des défaites, le texte des traités, telle qu'on l'enseignait officiellement, quel intérêt et quelle nouveauté acquerrait-elle, racontée par ceux qui l'avaient faite de leur enthousiasme, de leur misère, de leur courage, de leur sang? Qu'aurait-on accompli, sans ces humbles et innombrables acteurs, dont on ne parlait jamais, médecins de campagne, cantinières, apprentis horlogers, sabotiers, bûcherons, charbonniers, vieux sergents ?
Madame Thérèse parut d'abord en 1864; puis vinrent VHistoire d'un conscrit de 181^, Waterloo, Vlnvasion, — série des a romans nationaux » que continuèrent : VHistoire d'un homme du peuple, la Guerre, le Blocus, VHistoire d'un paysan.
Un succès immense accueillit ces nouvelles œuvres. Publiées dans les dernières années de l'Empire, elles étaient dévorées par les jeunes générations, brûlantes d'espérance républicaine, et qui retrouvaient dans ces pages tout ce qui les poussait à aimer la première
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République et à détester l'Empire conquérant. Le peuple, en même temps, les lisait, parce qu'il y sentait palpiter son âme, et qu'il s'y voyait souffrir, lutter, vivre.
Survint la guerre de 1870, puis ce fut la paix ; Phalsbourg et Soldatenthal devinrent allemands. Chatrian, qui habitait Paris, continua de l'habiter. Erckmann, qui se bornait, chaque année, à quelques semaines de séjour dans la capitale, ne sut où se uxer. Il allait, comme un égaré, à Toul, à Saint-Dié, à Lunéville, pensant obstinément à son pays perdu, à sa ville bombardée, aux forêts de sapins, aux fraîches vallées, aux ruisseaux murmurants oii court la truite, aux auberges rustiques dont les propriétaires montrent encore sa photographie « dédicacée », aux amis qui étaient morts ou qui subissaient la domination allemande. Il cherchait, dans la grande patrie, une autre petite patrie, le plus près possible de la nouvelle frontière, pour que le vent lui apportât le parfum du pays.
Cependant il fallait travailler. Chatrian découvrait dans toutes ces nouvelles et tous ces romans de lucratifs sujets de pièces. Déjà en juin 1869, le Théâtre Cluny avait représenté avec succès le Juif Polonais. Une comédie fut tirée de V A^ni Fritz, et reçue au Théâtre-Français. Les partis politiques s'accusaient alors mutuellement d'être les auteurs de nos désastres. La presse conservatrice désigna à la vindicte publique Erckmann-Chatrian, comme écrivains antipatriotes et antifrançais, coupables d'avoir par leurs écrits propagé l'horreur de la guerre et affaibli l'énergie française. On croit rêver, quand on lit aujoud'hui pareilles diatribes, déshonneur de ceux qui les formulèrent, et qui connaissaient, pour y avoir contribué, les vraies causes de notre démembrement.
L'annonce de V Ami Fritz ne fit qu'attiser cette injuste colère; sous la plume d'un chroniqueur du Figaro, le pauvre Ami Fritz se changea en monstre de gloutonnerie, de beuverie, d'égoïsme et de lâcheté, et l'œuvre en-
tière d'Erckmann-Chatrian ne célébra que l'Allemagne, la franc-maçonnerie, le judaïsme, rhuguenotisme. Erckmann-Chatnan durent être bien étonnés.
Le soir de la première, d'ailleurs, la cabale ne réussit pas à couvrir de ses sifflets les applaudissements. Erckmann n'était pas là; le théâtre ne l'intéressait pas, et ses tristes pensées ne l'inclinaient pas vers l'agitation de la scène. Il vint à la troisième ou quatrième représentation et partit avant la fin.
Il laissait Chatrian arranger en pièces ses romans et ses nouvelles : Madame Thérèse, jouée au Châtelet, les Rantzau, à la Comédie- Française — ou en opéras-comiques : les Amourejix de Catherine, la Taverne de Trabans. Lui, incapable de vivre loin de Phalsbourg, y retournait. Aussitôt, les attaques reprenaient de plus belle. Qu'est-ce que c'était que cet écrivain, qui se prétendait Français et qui demeurait parmi les Prussiens? Or, les Prussiens, en l'occurrence, c'étaient les Phalsbourgeois, Français la veille, qui avaient tou-
jours sans compter versé leur sang pour la France, et qui servaient, avec les Alsaciens et les Lorrains, de rançon à la France abattue ! Erckmann, de guerre lasse, quittait Phalsbourg et se fixait à Lunéville. Il devait garder jusqu'à la mort l'inguérissable blessure de l'exilé.
Un avenir prochain lui préparait d'autres souffrances. Il avait perdu sa petite patrie; il allait perdre son ami et son collaborateur, et de la façon la plus cruelle.
Comme Erckmann vivait loin de Paris, Chatrian s'occupait de placer les pièces et de les faire répéter. Jugeant qu'il ne pouvait accomplir ce travail tout seul, il s'était adjoint un collaborateur. Ce collaborateur, il voulait le payer sur les droits d'Erckmann et avait commencé à le rétribuer ainsi. Celuici, quand il l'apprit, protesta, disant que, s'il n'avait pas écrit des contes et des romans, jamais Chatrian n'aurait eu des pièces à faire. Le litige fut soumis à un arbitrage qui donna gain de cause à Erckmann et obligea
Chatrian à lui restituer, pour redressement de comptes, vingt mille francs.
Tout semblait apaisé quand, en août 1889, un grand journal du matin publia, sous la signature d'un employé à la Compagnie de l'Est, un article extrêmement violent contre Erckmann. Erckmann voulait poursuivre le seul signataire de l'article, mais Chatrian contraignit Erckmann à le comprendre luimême dans le procès. Chatrian, qui devait mourir en proie au délire de la persécution, et qui était déjà atteint de ce mal, se croyait victime de son collaborateur. Il rassembla contre Erckmann toutes les basses accusations que les haines politiques avaient prodiguées. Il l'accusa d'abord d'être complètement Allemand de cœur et de manières, affirmant que, pendant le siège de Phalsbourg, Erckmann, installé au milieu des batteries ennemies, à Métmg, assistait impassible à l'incendie de la ville. Sa nièce, d'ailleurs, n'avait-elle pas après la guerre épousé un officier allemand? Il l'accusa ensuite de tou-
jours se reposer loin de Paris, n'ayant que la peine de toucher sa part de droits, tandis que, lui, ruinait sa santé par le travail et les démarches.
Sans doute, la nièce d'Erckmann avait épousé un officier allemand, mais qu'y pouvait-il? et n'avait-il pas aussitôt cessé de la voir? Quant à l'histoire du bombardement, c'était une pure infamie, dont il fut facile de prouver qu'elle était forgée par la haine. Enfin si Chatrian multipliait les démarches dans les théâtres et chez les éditeurs, Erckmann, qui avait entre les mains le carnet du capitaine adjudant-major Vidal, du 6^ léger, refaisait, pour écrire le Conscrit de iSi^y toutes les étapes et toutes les batailles de la campagne, et pour établir l'Histoire d'un chef de chantier, se rendait à Suez. Il ne ménageait ni son temps ni sa fatigue. Au reste, la 9^ chambre correctionnelle de Paris condamna à un mois de prison, en février 1890, le signataire de l'article.
11 convient, pour délimiter la collabora-
tion des deux écrivains, de reproduire les considérants :
Attendu que la correspondance versée aux débats fait voir d'une part Erckmann resté en Alsace, décrivant le pays qu'il habite, vivant la vie des personnages de son œuvre, écrivant sans relâche, sans autre occupation que le travail de son esprit, donnant des détails sur l'œuvre commencée, esquissant les caractères, résumant les situations, enfin expédiant à Chatrian les manuscrits des différents contes ou romans; et, d'autre part, Chatrian venu à Paris pour y tenir un emploi au chemin de fer de l'Est, recevant les manuscrits envoyés par Erckmann, les lisant, puis, en conseiller avisé, au goût sûr, lui donnant ses impressions, lui indiquant les retouches à faire sans y mettre la main, pressant Erckmann quand un manuscrit se fait trop attendre, gourmandant même son ami sur sa lenteur à produire, usant de ses relations parisiennes avec les directeurs de revues ou de journaux, pour obtenir la publication de l'œuvre nouvelle, après quoi adressant à Erckmann les critiques des éditeurs, lui réexpédiant même les manuscrits si l'éditeur demande le développement d'un caractère, le changement d'une situation dramatique, gardant seulement pour lui les coupures à faire, sans qu'il soit jamais question dans toute cette correspondance d'un manuscrit, œuvre personnelle de Chatrian,
envoyé par lui à Erckmann ou présenté par lui à un éditeur, soccupant avec clairvoyance et sévérité des stipulations commerciales avec les éditeurs, encaissant le produit de l'œuvre et faisant le partage des bénéfices de la collaboration...
Ainsi se rompait, sur une question d'argent qu'aggravaient des sentiments de jalousie personnelle, une amitié et une collaboration qui semblaient indissolubles, et elles se rompaient par le plus lamentable des débats. Songèrent-ils, à ce moment, Erckmann et Chatrian, à leur première rencontre, à leurs premiers projets, à leurs anciens espoirs? La rupture d'une vieille amitié l'emporte en tristesse sur la rupture d'un amour. L'amour le plus violent, avec l'apparence d'unir, oppose toujours deux adversaires; dans l'amitié, il n'y a que deux amis. Chatrian ne survécut pas longtemps à ce procès; paralysé, il mourut l'année suivante. Erckmann vécut encore quelques années, retiré à Lunéville.
En 1898 il écrivait à M. Jules Claretie :
J'ai été frappé d'hémiplégie incomplètement du côté gauche : l'œil, le bras et la jambe de ce côlé
ont subi tout à coup un affaiblissement considérable. Le côté droit est resté intact. Je puis encore écrire, mais l'oculiste me recommande de ménager l'œil et, dans ces derniers temps, je me suis aperçu qu'il faiblissait à son tour. En hiver, j'écoute bourdonner mon feu. En été, je fais transporter mon fauteuil au fond de mon jardin, clos de murs tapissés de vignes et de volubilis, et je rêve à mes belles forêts des Vosges, à ma scierie, aux bonnes figures d'autrefois. Du reste, pas de souffrance. Vous avez parfaitement compris pourquoi je me suis retiré à Lunéville, derrière la grille de ma maison où je reçois de bien rares \isites. C'est pour me dérober à la calomnie. On ne peut rien reprocher à celui qui se tait. C'est une grande satisfaction, cher monsieur Claretie, de n'avoir jamais manqué à ses devoirs ni envers soi-même, ni envers sa famille, ni envers sa patrie, et c'est la seule qui me reste au moment prochain sans doute de lever le pied pour entrer dans le grand inconnu.
Un an plus tard, il s'éteignit. Il mourait en pleine affaire Dreyfus, et, une seconde fois la proie des passions politiques, il était, sur son lit funèbre, couvert par les uns d'éloges et par les autres, d'injures.
Chaque province de France se personnifie dans un écrivain : le Berry, c'est George Sand ; la Provence, Mistral ; la Normandie, Maupassant; la Touraine, Ronsard; l'Ilede-France, Gérard de Nerval. L'Alsace a Erckmann-Chatrian. Certes, un critique pointilleux ne manquerait pas d'objecter que ces écrivains alsaciens sont après tout des Lorrains. Mais, vivre à Phalsbourg, si près, si près de l'Alsace, c'est vivre en Alsace : on ne sort de Phalsbourg que pour entrer en Alsace, dans les forêts, dans les vallées de l'Alsace; c'est l'Alsace que les deux collaborateurs avaient parcourue enfants et jeunes gens, où ils avaient respiré, grandi, rêvé; c'est l'Alsace qu'ils ont peinte, décrite, chantée, une Alsace qui mord un peu sur la Lorraine, d'un côté, et sur le Palatinat, de l'autre, sensiblement telle, d'ailleurs, qu'elle existait avant les traités de 1815. Si l'Alsace, deve-
nue allemande par la force, a trouvé d'autres voix pour dire ses souffrances, c'est dans Erckmann-Chatrian seul que s'exprime l'Alsace, province de France.
Elle était heureuse, cette Alsace. Heureuse d'être française, d'abord. Démocratique, elle retrouvait ses traditions dans les traditions de la France révolutionnaire; la Révolution avait cimenté son union avec la France, parce que les principes de 1789 répondaient aux idées des ancêtres, bourgeois de villes libres, et, à la veille de 1870, les deux départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin formaient un des foyers libéraux les plus agissants. De plus, comme l'Alsace avait l'âme guerrière, éprise de l'uniforme, de la poudre, du sabre, le nouveau régime de l'armée, où le mérite, et non plus la naissance, affirmait le droit, permettait à ses plus humbles enfants, ûls de concierge comme Rapp, paysans comme Lefèvre, fi.ls d'un gardien de ville comme Kléber, de s'élever aux plus hauts grades, et, maréchaux, capitaines ou troupiers,
de moissonner la gloire par brassées. D'ailleurs, s'ils ne choisissaient pas le métier des armes, les Alsaciens, soit dans l'enseignement, soit dans les sciences, soit dans la magistrature, brillaient au premier rang.
Rien ne froissait en France l'instinct de l'égalité si profond chez les Alsaciens, et, en même temps, dans leur petit pays où le gouvernement nommait presque tous les fonctionnaires parmi les indigènes, leur sentiment particulariste était ménagé autant que possible. Ainsi unie à la patrie par les liens les plus puissants du cœur et de l'esprit, la vieille province gardait son visage.
En nul endroit du monde, je crois bien, la vie familiale n'a été plus douce, plus intime, plus confortable aussi. Sur cette terre frontière qui était, entre la nation germaine et la latine, une terre si propice aux échanges de l'intelligence, elle participait à la fois de la Gemùihlichkeit allemande et de la vivacité française. Une bonhomie qu'avivait une fine ironie, une hospitalité affectueuse, de la
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délicatesse, et aussi le goût de la bonne chère, des bons vins et des bons meubles, — tout cela caractérisait avant la guerre les mœurs des habitants. On était honnête spontanément et par tradition, on était digne, un peu fier même, mais, dans cette dignité, il n'entrait nulle morgue : elle était naturelle. Cependant, comme on habitait une terre féconde, on aimait tout ce qu'elle produisait d'excellent. La nature est merveilleuse, parce qu'elle est infiniment variée. La montagne, riante ou sauvage, avec ses massifs de rochers rouges, ses forêts de châtaigniers, de chênes, de sapins et d'ormes; la plaine, où les prés, les houblonnières et les vignobles déploient une calme splendeur, que les villages sèment de taches écarlates avec leurs toits de tuiles et que borde le Rhin bleu et vert ; les vieux châteaux écroulés et les vieilles tours en ruines; les petites rivières perdues sous les arbres et vers lesquelles se penchent les iris ; les routes plantées de sorbiers, de quetschiers et de cerisiers, — tout ce qui peut émouvoir l'âme ou
plaire aux yeux se rassemble entre les Vosges et le grand fleuve. Une poésie s'exhale de partout, poésie tendre des fraîches vallées, large poésie des immenses horizons, exaltante ou mélancolique poésie du souvenir.
Or, la saveur spéciale de ce caractère et de ces mœurs, la multiple beauté de cette nature, personne ne les a, comme Erckmann-Chatrian, rendues sensibles. Ce que Lamartine admirait, disait-il, dans leur œuvre, c'était la naïveté de la vie. Louange si juste! Pas d'intrigues compliquées, même dans les contes fantastiques : les aventures qui arrivent à tout le monde, un bon garçon réjoui qui ne veut pas se marier et que l'amour conduit au mariage, deux frères qui se haïssent et dont les enfants s'aiment, un jeune instituteur amoureux d'une hôtelière jeune, jolie et riche, un joueur de clarinette qui n'épouse point celle qu'il aime. Cela, c'est la vie quotidienne, dans le cadre de la petite ville, ou du hameau forestier, ou du village prospère qui repose dans la plaine, de ceux qui les habi-
tent, — le rabbin et le curé, le boutiquier et l'aubergiste, le vieux soldat retraité et le médecin de campagne, le ménétrier et le forgeron, le sabotier et le contrebandier, leurs mères, leurs femmes et leurs ûlles.
Tout est simple ; le ton heureux d'un vieux conteur à la veillée; avec des retours en arrière parfois, des redites, une suspension exclamative du récit. Nulle fausse subtilité dans le langage ou dans les sentiments, mais un naturel qui ne sent pas l'effort, enfin le plus touchant réalisme. Les Alsaciens aiment à boire du bon vin et à bien manger : pourquoi refuseraient-ils les bonnes choses que Dieu a mises sur la terre? Ne serait-ce pas lui faire injure? Erckmann et Chatrian ne rougiront donc pas de nous les montrer à table, forts buveurs et grands mangeurs. Réalisme pittoresque, d'ailleurs, et toujours plein de sensibilité : je ne vois guère que Dickens, pour saisir si précisément les traits principaux d'une figure, d'un corps, d'un esprit, ceux qu'un caricaturiste ne manque pas
de grossir, et pour aimer autant les héros et les comparses de ses romans, s'intéresser à eux, s'attendrir sur eux, s'amuser d'eux. Et si Dickens, grâce à son réalisme et à sa sensibilité, a créé des types inoubliables, M. Pickwick, M. Micawber, M. Pecknilf, master Silas Wegg, — pour les mêmes raisons Erckmann et Chatrian ont créé des personnages si originaux et si vivants, — l'illustre docteur Mathéus, l'ami Fritz, l'oncle Zacharie, le grand-père Lebigre, l'horloger Goulden, — qu'on peut dire de tel ou tel individu, sans se tromper : « C'est un personnage d'Erckmann-Chatrian. »
Ces personnages, la nature les entoure sans cesse, comme leurs aventures. S'ils sont heureux, s'ils sont malheureux, ils ne le sont pas seulement en eux-mêmes, et ce qui leur arrive n'arrive pas seulement dans le secret de leur âme. La nature — la nature alsacienne — n'est jamais absente ni oubliée, mais toujours présente, avec ses mille bruits familiers, — bruit du ruisseau, bruit du vent, bruits de la
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forêt, bruit des scieries, bruit de la forge, — avec ses couleurs, ses odeurs, sa magnificence et sa douceur, telle qu'elle est enfin dans toute sa variété.
Le vocabulaire, certes, n'est pas riche, mais il suffit à tout; il exprime toujours des sensations personnelles, et il peint toujours une terre et des mœurs purement alsaciennes.
Cette nature ne remplit pas seulement de son parfum ou de son activité chaque conte. Jean-Claude Hullin, allant chercher auprès du contrebandier Marc des secours et des renforts pour arrêter les alliés envahisseurs dans les défilés vosgiens, ne peut s'empêcher de contempler, du haut de la montagne, les vallées, les bois et les plaines étendues à ses pieds, jusqu'à l'extrême horizon où se devine le Rhin, et une noble sérénité monte en lui. Le printemps naissant tire à Fritz, qui s'éveille, des larmes attendries. L'aurore épanouit l'âme de Mathéus et l'exalte jusqu'à la plus fantaisiste grandiloquence. Ainsi, la na-
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ture, agissant sur tous les personnages dans le sens de leur caractère, leur donne le calme du cœur, la joie de vivre, une énergie grave ou une gaieté qui ne veut pas être égoïste. Elle est, comme dans Dickens encore, à côté des personnages, un autre personnage innombrable, et, si Erckmann-Chatrian l'ont décrite avec une vérité si attachante, c'est qu'ils l'aimaient.
L'amour de ce qu'ils font, voilà le secret de leur art. Ecoutons Erckmann (i) :
D'abord, n'écrire que pour soi. On ne fait rien de bon, quand on écrit, en se demandant : « Est-ce que ceci plaira à l'un, déplaira à l'autre?» L'unique affaire, c'est de se plaire à soi-même. Pas même : c'est de dire ce qu'on a dans le cœur, pour le contentement naturel de son cœur.
Et encore, en parlant de l'illustre docteur Mathéus, que Sainte-Beuve relisait souvent :
J'ai eu tant de plaisir à écrire l'illustre docteur Mathéus et à le récrire, que j'ai compris que c'était
(i) Cf. Images (V Alsace-Lorraine , par Emile Hinzelin.
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bon. Jamais je n'ai écrit aussi facilement, aussi involontairement. J'étais Mathéus en personne. Je ne portais pas mon travail, il me portait. Cela allait tout seul, dans la joie, dans l'abondance. Peut-être quand Mathéus n'était pas en scène, ma main se ralentissait-elle un peu. Mais je le rappelais vite. Alors je recommençais à vivre, sans hésitation, sans embarras, avec délices. Il me semble que voilà la vérité en littérature. Elle s'impose à nous, elle nous conduit en nous enchantant.
Il ne cachait pas qu'il détestait délayer. a Un roman, disait-il, est une nouvelle sur laquelle on a renversé un encrier. »
Si Erckmann-Chatrian n'avaient été que des écrivains alsaciens, peut-être, et même sans doute, n'auraient-ils pas conquis cette grande réputation dont ils ont joui de leur vivant; mais ils ont, en outre, été des romanciers populaires. C'est un genre éminemment ingrat que le roman historique. Si l'on suit avec fidélité, dans un roman historique, la vie d'un souverain, d'un général, d'un homme politique, l'invention romanesque est forcé-
ment stérilisée. L'histoire n'est-elle qu'un prétexte : on reproche aux personnages fictifs tout le romanesque dont ils sont chargés. Si les personnages, réels en fait, sont transformés par l'auteur au gré de sa fantaisie, ce n'est plus que du travestissement. Erckmann et Chatrian ont bien pris des personnages historiques, en ce sens que ces personnages sont les acteurs de l'histoire intérieure ou extérieure, mais ils les ont pris représentatifs d'une classe, d'un parti, d'une croyance, à une époque donnée, et particulièrement représentatifs du peuple et de la petite bourgeoisie. C'est là leur très rare originalité.
Bien avant que parussent ces mémoires, ces carnets de campagne, ces journaux de route, dus à des sergents, à des capitaines, à de simples grenadiers ou à de petits bourgeois, et qui ont jeté sur la Révolution et le premier Empire une si vive clarté, Erckmann- Chatrian avaient découvert une manière à la fois romanesque et véridique de raconter l'histoire. Tant de mémoires publiés ensuite
n'ont fait que confirmer l'exactitude de leurs récits. On imagine aisément comment une telle idée vint aux deux collaborateurs. Ils étaient nés assez tôt, non seulement pour avoir connu les survivants de ces temps prodigieux, mais encore pour les avoir beaucoup fréquentés, les avoir écoutés, avoir vécu dans leur intimité. Toute leur enfance et toute leur jeunesse, ils n'entendirent parler que de la Révolution et de l'Empire par ces vieux soldats et ces vieux bourgeois qu'enfiévrait encore la mémoire des grandes choses accomplies, et, en les écoutant, ils écoutaient parler le peuple même de la France. Bien plus, ils eurent entre les mains des papiers rédigés au jour le jour, pendant les guerres, par certains de ces modestes héros. Quand ils songèrent à commencer leur série de romans nationaux, ils n'eurent qu'à se rappeler. « Je viens de lire l'illustre Docteur Mathéus^ d'Erckmann-Chatrian, — écrivait Flaubert; ces deux cocos ont l'âme plébéienne. » Ce mépris est en l'occurrence un éloge dont Flau-
bert ne se doutait pas. S'ils n'avaient pas eu l'âme plébéienne, ils n'auraient pas écrit les Romans nationaux.
C'est pourquoi ils furent populaires : l'histoire qu'ils racontaient, c'était l'histoire des paysans, des ouvriers, des forestiers, des honnêtes boutiquiers, qui avaient lutté et souffert, obscurs, sans autres honneurs que la satisfaction de leur honneur. Ils eurent aussitôt pour lecteurs la masse profonde du pays. Leurs sentiments d'ailleurs étaient les mêmes que les sentiments de cette masse, et, si l'on ajoute que leurs romans parurent dans les dernières années du second Empire, alors que l'opposition au régime était la plus violente, on comprend pourquoi leur succès fut si étendu. La commision de colportage proscrivait les Romans nationaux et refusait l'estampille à VHomme du peuple a parce qu'il n'est question dans ce livre que de liberté ». Anticléricaux, ils croyaient que les Jésuites tentaient de réaliser un rêve de domination : de là le Grand-fer e Lebigre, V Histoire d'un
sous-maître, les Contes vosgiens. Ils détestaient le second Empire : de là Maître Gaspard Fixy dont le principal personnage représente le campagnard rusé, prêt à servir pour son intérêt chaque régime ; V Histoire du plébiscite, VHistoire d'un paysan, et VHistoire d'un homme du peuple, où ils exprimaient leur idéal politique et que les jeunes générations s'arrachaient.
Cependant, ce ne sont pas là leurs excellents ouvrages : dans cette série de romans populaires, il y a trop de haine, trop de dogmatisme, trop d'éloquence facile. Mais, encore plus qu'anticléricaux ou antibonapartistes, ils étaient républicains. La première République, d'une part, proclamait les Droits de l'homme et du citoyen, supprimait les privilèges, établissait l'égalité entre les membres de la nation ; d'autre part, continuant la politique extérieure de nos rois, elle donnait à la France la frontière du Rhin et réalisait le superbe rêve de Richelieu, la vieille Gaule reconstituée sous le nom de France. L'enthou-
siasme éveillé en Alsace par la Révolution et qui groupa les Alsaciens contre l'étranger envahisseur, ils le partagent, ils le célèbrent, ils l'exaltent. Il fallait défendre contre les coalisés les droits récents, il fallait apporter aux peuples la délivrance : une ère nouvelle brillait, grâce à la France.
Mais les guerres de conquête succèdent aux guerres de délivrance : la conscription, chaque année, enlève, dans les villages, des centaines de mille hommes; Napoléon remplace Hoche et Marceau; il faut se battre, toujours se battre, et beaucoup de ceux qui se battent ne démêlent point les raisons de ces tueries continuelles. Enfin, après tant de victoires, la France est envahie : il faut la défendre, et, en même temps qu'empêcher l'entrée des envahisseurs, empêcher le retour d'un régime abhorré, qu'on se figurait à jamais détruit. Ceux même qui, naguère, partaient pour la guerre d'un cœur affligé, reprennent avec ardeur leurs armes, entraînés par le plus pur patriotisme. De là toute la
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série qui comprend Madame Théresey VHistoire d'un Conscrit de 181^, Vlnvasion, Waterloo ^ le Blocus y les Vieux de la vieille, ce que le roman populaire a produit de plus beau.
Tout ici. en effet, se combine pour émouvoir. Nulle époque qui soit plus dramatique par les événements et les sentiments. Comme événements, la marche triomphale de l'idée révolutionnaire à travers l'Europe, l'écroulement de l'édiûce napoléonien, l'invasion de la France dans les campagnes et dans les villes, la levée du peuple contre l'ennemi, la France à la veille et au lendemain de 1830. Comme sentiments, le mysticisme révolutionnaire, tout ce qui peut agiter une âme de paysan perdu dans les rangs de la Grande Armée, la foi patriotique, la haine de l'ennemi, l'espérance jamais découragée des anciens grognards. Et ces sujets si amples, localisés sur un espace étroit, le long des Vosges, à la porte de l'Alsace, au-dessus de la plaine où se sont toujours répandues les invasions
germaniques, là où l'on fut toujours passionnément républicain et passionnément patriote. Enfin, mêlé à tant de tragique, le charme des mœurs et des paysans alsaciens.
Ce succès pourtant ne devait pas être durable. Beaucoup ne pardonnaient pas à ceux qui avaient contribué à ébranler le second Empire, et les auteurs de nos désastres cherchaient sur qui en rejeter les lointaines resp>onsabilités. Une fois déchaînée, la calomnie ne s'arrêta pas. On raconte qu'un jour, dans le bureau du Constitutionnely Sainte- Beuve dit à Chatrian :
— Je voulais vous consacrer un de mes Lundis, mais je ne le ferai pas; vos romans sont V Iliade de la peur (i).
— Monsieur, — riposta Chatrian, — mon collaborateur et moi, nous sommes de familles qui ont fait le coup de feu contre
(i) Un autre, avant ou après Sainte-Beuve, — n'est-ce pas le sculpteur Préault? — passe pour avoir donné d'Erckmann- Chatrian, avec la liberté de l'argot, une définition analogue : « L'Homère du Taf. »
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l'étranger et donné leur sang- pour la France. Nos pères se sont battus pour le pays, et, si nous célébrons la paix, ce n'est point par lâcheté, c'est par horreur des tueries. C'est que nos pères ont vu de près, dans notre Alsace, l'invasion et la guerre.
C'est une belle réponse. Sainte-Beuve, qui n'avait jamais souhaité d'avoir la figure d'un sous-lieutenant de hussards que pour plaire aux femmes, faisait allusion à VHistoire d'un Conscrit de 181 j. Combien de fois, depuis, a-t-on répété son accusation, en ajoutant qu'Erckmann et Chatrian, promoteurs de l'antimilitarisme, avaient déterminé nos défaites en cultivant chez le soldat l'horreur des batailles ! Je l'ai dit : on croit rêver er entendant de pareilles diatribes, et il faut, pour s'y livrer, n'avoir pas lu les Romans nationaux, ou les avoir lus bien mal.
Joseph Bertha, jeune ouvrier horloger, à peine âgé de dix-neuf ans, faible, boiteux, levé dans la conscription de 181 3, part pour l'Allemagne. La Grande Armée, décimée.
avait regagné la France; après la campagne désastreuse de 1812, une autre allait recommencer, et le peuple jugeait que l'Empereur avait déjà versé plus de sang pour procurer des couronnes à ses frères, que la Révolution pour assurer à la France les droits de l'homme. Le conscrit part, le cœur plein de tristesse, parce qu'il laisse sa fiancée, ses parents, ses amis, sa petite ville, tout ce qu'il aime, et qu'il s'en va peut-être vers la mort. Tout de même, alors que les réfractaires se comptaient par milliers, que les mères poussaient leurs fils à déserter, et que parfois les détachements de conscrits s'éloignaient enchaînés, Joseph Bertha ne songe pas à s'enfuir. Il n'est pas robuste, il a des regrets bien naturels, mais il n'est pas lâche. Seulement, la campagne de 1813, au début, ne lui apparaît pas encore comme une campagne de défense nationale : il ne se bat d'abord que pour protéger sa vie contre ceux qui veulent la lui ôter. Il pleure, quand il pense à sa fiancée, il a le mal du pays; il n'est pas
un héros sans défaillance et que tourmente le seul désir de la gloire; il est à la fois plein de faiblesses et de vertus : il est « humain ». Peu à peu il s'aguerrit A Leipzig, quand il comprend enfin que maintenant la France lutte pour ne pas mourir, l'âme du soldat surgit en lui : il se bat avec rage. Ce conscrit accomplit tout son devoir; il l'accomplit humainement, avec des craintes et de la fureur, avec des plaintes et avec du courage, avec des larmes et avec de la résolution : il est vrai, et c'est là ce qui importe. Si durant a l'invasion » il ne s'était pas trouvé à Waterloo, — où devant la défaite il ne pensait plus ni à sa femme ni à Phalsbourg, mais seulement et en sanglotant à la France, à la patrie qui criait : a A moi, mes enfants, je meurs ! » — il eût été de ces sabotiers, de ces contrebandiers, de ces bûcherons qui entravèrent, plusieurs jours, dans les Vosges, à coups de fusils, à coups de rochers, la marche des troupes ennemies. Après 1870, Erckmann ne se consolait pas que l'armée
n'eût pas de même tenté, en occupant des défilés si propices, de barrer la route aux Allemands victorieux... Il y a une guerre sainte, celle qui défend la patrie, et ne permet pas qu'on l'amoindrisse. Les guerres de conquête, menées par l'Empire français, n'ont eu pour résultat d'abord que de si bien épuiser la France qu'elle n'eut plus assez de forces pour résister au conquis devenu conquérant, et ensuite de la diminuer. Quoi qu'on dise, l'Empire, en France, c'est trois invasions, et r Alsace-Lorraine allemande. Comment Erckmann-Chatrian n'auraient-ils pas détesté la guerre de conquête et l'Empire ! Parce qu'il y avait eu un second Empereur et que ce second Empereur avait fait la guerre, lui aussi, la terre natale des deux écrivains, après avoir de nouveau éprouvé les horreurs de l'invasion, cessait d'être française!
Voilà comment il faut comprendre le Conscrit de i8i^ : la gloire napoléonienne, si retentissante qu'elle soit, se résume par l'inutilité des victoires républicaines qui avaient
réalisé brusquement la patiente pensée de la monarchie. Mais la calomnie ne voulait rien entendre. Elle reprochait jusqu'aux solides festins où se plaisent souvent les personnages de ces romans, comme s'il n'y avait pas de solides festins en Normandie, en Flandre, en Bourgogne, dans chaque province française. Elle dénonçait là l'empreinte du germanisme : Erckmann et Chatrian ne s'étaient plu à peindre dans l'Alsace que ce qui appartenait à l'influence allemande; d'ailleurs, ils étaient Allemands de sentiments, Erckmann surtout, cet Erckmann qui avait osé, quelques années après la guerre, retourner à Phalsbourg et qui ensuite n'avait jamais pu s'éloigner de la frontière. — Lamentable et volontaire inintelligence! Le patriotisme d'Erckmann était si estimé en Alsace qu'en 1871 il avait obtenu à Strasbourg, pour la députation, quaréintedeux mille voix, — deux mille de moins seulement que le préfet Valentin. Les Allemands, dès avant la guerre, s'inquiétaient de ce réveil de l'âme alsacienne, provoqué par
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son œuvre. Cet homme m'émeut inûniment.
La défaite le chasse de son pays; miné par une perpétuelle nostalgie, il erre le long de la frontière imposée au vaincu, cherchant un asile qui lui rappelle ce qu'il a laissé, puis il revient dans la ville, ne pouvant plus vivre hors de ses murs, puis il la quitte de nouveau, pour interrompre les odieuses fureurs de la diffamation, et enfin il se fixe à quinze kilomètres du premier village annexé, afin d'en être le plus près possible dans son exil : il n'y a pas de plus noble douleur que la sienne. Une des caractéristiques de l'Alsacien, c'est qu'il aime jalousement sa terre natale : si loin que l'entraîne même une douce destinée, il n'oublie jamais l'Alsace et jamais ne se console. Erckmann était encore par là vraiment Alsacien. Mais, parce que Phalsbourg lui était plus cher que tout, on l'appelait Prussien. J'ai reçu cette injure, quand les élèves d'un collège auvergnat me traitaient de Prussien, parce que j'étais né en Alsace. Encore aujourd'hui, pour les esprits sim-
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plistes, tout ce qui est situé au delà de la frontière de l'Est se dénomme Prussien. Il y a deux ans, un aubergiste de Mars-1 a-Tour, que je pressais de me servir, car je devais rentrer le soir dans le pays messin, me dit :
— Ah! vous êtes de la Prusse...
La Prusse, c'étaient, derrière les bois, les villages lorrains, Châtel - Saint - Germain, Sainte-Marie-aux-Chênes, Gravelotte, cù personne ne sait l'allemand et qui attendent, avec une patience jamais découragée, depuis quarante et un ans, la délivrance...
L'oubli dont souffrent encore Erckmann- Chatrian, je ne crois point cependant qu'il dure. Tout, à l'heure actuelle, concourt à leur rendre la place qui leur est due : la faveur de la littérature régionaliste qui peint les divers aspects de la France, l'intérêt renaissant des Français pour l'Alsace, le goût des œuvres claires et vraies. On rouvrira leurs livres, on les relira, et l'on s'apercevra qu'ils ont été des initiateurs ; — initiateurs, avec
George Sand, de la littérature provinciale, si féconde ensuite; seuls initiateurs de la littérature populaire, dont tant d'écrivains, ignorant ces devanciers, ont cherché, depuis eux, avec un si persistant insuccès, le secret. Et peut-être aussi s'apercevra-t-on qu'en peignant les moeurs et la nature alsaciennes, en sauvant des dialectes lorrains et alsacie: : bien des termes expressifs, ils ont été, comme le disait Maurice Barrés, qui n'hésitait pas à les comparer à Mistral, a des mainteneurs de la nationalité française (i) ».
Le 28 septembre dernier, le Messager d' Alsace-Lorraine a publié un article de ^L Paul Laquintinie sur Chatrian qui contient des détails tout à fait neufs sur le collaborateur d'Erckmann. M. Laquintinie était le cousin de Chatrian.
Septembre 1910.
Voilà quarante ans que Metz, jusqu'alors inviolée, vit entrer dans ses murs, au son des fanfares, les Allemands victorieux ; quarante ans qu'elle espère, malgré tout, la délivrance ; quarante ans, presque un demi-siècle! Combien d'yeux se sont fermés, que la honte de l'occupation avait trempés de larmes! Combien se sont ouverts à la lumière du jour, qui n'aperçoivent sur les forts que le drapeau de l'Empire! La mort accomplit si vite son œuvre que, pour fêter leur prodigieux triomphe, les conquérants n'ont pas osé attendre le cinquantenaire : dix ans plus tard, les vieux soldats de Guillaume P' eussent dormi
SOUS terre leur dernier sommeil. Aussi, pendant tout le mois d'août, la ville prisonnière s'est-elle remplie de vétérans chevronnés accourus des plus lointaines provinces de l'Allemagne pour célébrer leur gloire aux mêmes lieux où ils l'ont conquise. On les rencontrait, partout, blanchis, ventrus, la poitrine couverte de leurs rubans et de leurs médailles, envahissant ies rues, les tramways, les brasseries, salués par tous les troupiers. La ville pleine de musiques militaires, de rires, de chants était plus triste que jamais, parce qu'en ces jours de fête, pour elle jours de deuil, elle sentait plus cruellement pénétrer dans sa chair meurtrie la serre de l'aigle noir qui la tient captive.
J'avais choisi cette date pour revoir Metz : il n'est pas bon qu'une plaie, telle que celle qu'ont ouverte dans nos cœurs les désastres de 1870, puisse jamais se cicatriser, et il est bon qu'on y porte le fer, pour qu'elle saigne de nouveau. Français obscur, je me mêlais aux groupes de vétérans que les vagons de
quatrième classe emmenaient vers les champs de bataille avec leurs femmes et leurs enfants; j'écoutais leurs souvenirs, leur confiance, leur orgueil; je me perdais au milieu de ces hommes dont la discipline et l'enthousiasme ont abattu la France et constitué l'Allemagne; je les suivais à travers ces villages dont nul habitant ne sait l'allemand et dont les paysannes ont le limpide regard français. Sur les grands plateaux messins, que sillonnent les tombes, j'écoutais leurs orateurs prononcer au pied des monuments, le bras tendu vers la frontière, de belliqueux discours, tandis que claquaient au vent les drapeaux des associations, puis la foule chanter l'hymne des aspirations nationales : Deutschland iiber ailes. Je descendais au fond des cuves et des ravins, où se livrèrent des luttes si sanglantes, et où maintenant, sur le gazon, se gorgeaient de bière et de charcuterie, semblables à des barbares en ripaille, les vieux soldats, leurs fils, leurs filles et leurs maris. Parfois, sur la route,, le
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feld-maréchal de Haesseler apparaissait, suivi de son état-major. En uniforme de uhlan, voûté, cassé, ridé comme une femme centenaire, mais admirablement assis en selle, il avançait au pas, la bouche dédaigneuse, le poing sur la hanche, quand il ne saluait pas d'un geste rapide, et tous, subitement levés, leurs verres et leurs saucisses à la main, l'acclamaient de retentissants hurrahs, guerriers en bombance qui saluent le chef de guerre. Ainsi chaque minute me déchirait, mais quelle flamme sacrée attisait encore ma haine! Pourtant, un jour, le courage m'a manqué. Les Allemands célébraient, à Metz, dans le jardin de l'Esplanade, autour de la statue de Guillaume P"", un office divin. C'était une matinée charmante: le soleil perçait le ciel fragile; une légère vapeur flottait sur la Moselle, et la campagne s'étendait, délicate, presque virginale, jusqu'aux forts. Les étendards dressés formaient à l'image du vieux souverain une garde d'honneur; la musique jouait un air funèbre et un pasteur récitait
des prières : c'était très simple et c'était très grand. J'étais venu jusque-là : je me suis enfui à l'instant, assez fortuné, dans ma désolation, pour voir, sur l'Esplanade même, la jeunesse messine attacher une couronne à la statue de Ney.
Metz ne voulait rien connaître de ces commémorations : elle fêtait ses morts, les siens, les soldats français tombés pour la défense de la patrie, et les Allemands ne comprenaient point — il y a tant de choses qu'ils ne comprennent pas — que les jeunes générations lorraines, nées après la guerre, ne participent point aux fêtes qui glorifiaient la conquête. Ils ne songent pas que Lassalle était Messin, et que les grands-pères des annexés sont les vainqueurs d'Iéna. Moi, j'allais à travers la ville, cherchant à saisir les battements de son cœur. Ah ! ces officiers à la tunique bleue, ces fonctionnaires à lunettes d'or, ces jeunes filles vêtues de blanc et qui ont des allures tapageuses, comme le moins clair-
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voyant des voyageurs éprouve vite qu'ils ne constituent pas la vraie population de Metz, qu'ils sont là par hasard, par un caprice du destin, provisoirement, et que les vrais habitants ce sont ce boucher qui s'appelle Jacquet, ce pâtissier qui s'appelle Bertrand, ce mercier qui s'appelle Comte, ce mercier qui s'appelle Durand, et ces gamins vifs qui parlent un si joli français que l'accent un peu traînard de Metz rend si mélancolique !
Ecouter parler les Messins, quelle torture ! Une femme me disait :
— Moi, monsieur, dès que je l'ai pu, j'ai fait partir mon fils. Ah ! j'ai pris souvent le train pour le voir. Le temps de son service est arrivé : on l'a versé dans l'artillerie, à Orléans. Sans l'en avertir, la première année, j'ai écrit à son capitaine pour qu'il le laisse venir à la cérémonie de Mars-la-Tour : le capitaine lui a donné deux jours de permission. J'ai trouvé mon fils à Mars-la-Tour; ah ! si vous m'aviez vu toucher son sabre, son grand sabre d'artilleur! Pendant la cérémo-
nie, c'était moi qui portais son sabre, et quand nous avons déjeuné sur Fherbe, j'avais son sabre tout contre moi. Il était si beau, son sabre !
Une autre, aux cheveux blancs, très douce, me disait :
— Moi, monsieur, le jour où les pantalons rouges reviendront, je ne serai pas étonnée... Les autres, je ne les regarde pas, je ne les vois pas ; je sais qu'ils ne sont là que pour un temps... Cependant, je voudrais bien vivre assez vieille...
Une autre, qui était jeune et portait une robe de deuil, me disait, avec un peu d'amertume :
— Les Français, monsieur, sont tout de même bien drôles. Je suis allée en France l'an dernier chez des amis, et ils m'ont dit avec étonnement : « Tiens, vous n'avez pas l'accent allemand. » J'étais stupéfaite : « Mais comment aurais-je l'accent allemand, leur aije répondu, puisque je ne sais pas un mot d'allemand ? — Ah ! nous croyions, ont-ils
expliqué... comme vous habitez l'Allemagne... »
Elle répétait, avec un sourire plus triste :
— Les Français, monsieur, sont tout de même bien drôles.
Une autre, que son mari accompagnait, me disait :
— Ah! monsieur, si vous les connaissiez, les Allemands, comme nous les connaissons! Tenez, voilà mon mari, qui est estropié : eh bien! les Allemands, sans cesse, se moquent de lui. L'autre jour, en pleine rue, le président du tribunal, oui, monsieur, le président du tribunal lui-même a singé sa démarche. i| Concevez-vous cela? L'autre semaine, nous I avons passé toute une journée à Nancy : personne n'a remarqué que mon mari était estropié, ou, si quelqu'un l'a remarqué, il n'en a rien montré. Et je lui ai dit, quand nous sommes rentrés à Metz : « Tu vois, les Français, comme ils sont différents : tu vivais à Nancy, que tu oublierais que tu es estroprié.
Une autre, une grande paysanne, maigre, sèche, me disait sur le quai de la gare, sans colère, mais si étonnée, et, à y bien réfléchir, avec un peu de mépris :
— Les Français ne sont pas gentils de laisser comme ça les beaux Lorrains aux Allemands.
Que pouvais-je répondre? J'étais accablé de honte et de peine. Sans doute, je parlais de la France, mais quand on me répartait : a II y a quarante ans, monsieur, que nous attendons; c'est long! » quelle excuse auraisje pu inventer? Les horreurs de la guerre, l'incertitude du résultat, la ruine du pays : les Messins ne pensent pas à cela, et d'ailleurs ils ont le cœur trop haut placé pour s'en effrayer. Ce qu'ils veulent, c'est la délivrance, et cette continuelle volonté est notre condamnation à nous, qui ne les avons pas délivrés. Pendant vingt-cinq ans, l'idée de la revanche a régné absolument en France, mais depuis, quinze autres années se sont écoulées... La France n'a pas reconquis les vil-
lages OÙ les paysans n'entendent que sa langue et qu'une ligne chimérique sépare des autres villages de la Lorraine française : abandon de toutes les traditions qui constituèrent notre pays, traditions du coeur et de la raison.
. Le simple spectacle de la rue exprimait un reproche.
Comme je regardais, un après-midi, à la vitrine d'un magasin, des gravures qui représentaient les exploits des Allemands en 1870, une jeune voix s'écria : a Penses-tu qu'ils aient osé exposer une seule gravure où il y ait des pioupious français! Ah! j'aime mieux admirer celle-là. » Je me retournai : un grand garçon d'une vingtaine d'années, montrait de la main le déûlé des étendards devant Napoléon P"". Presque au même moment, un petit mitron passait à bicyclette. Il bouscule et éclabousse un vétéran; le vétéran fulmine, menace, brandit le poing. Le petit mitron donne un coup de pédale, fait un pied de nez, et crie, gouailleur, avec un horrible jeu
des mots : a Viens y voir, un peu, vieux tirant (vétéran) de bottine. »
J'arrivai un soir sur une place, derrière la cathédrale. Je m'étais longtemps promené dans les hautes rues du vieux ^letz, et plus d'une fois, ainsi que le conte Georges Delahache, dans la Carte au liséré verty j'avais entendu un enfant me répondre, pour me renseigner : » « Vnez, descendez par là, ousqu'y a un jet d'eau. » Un nom sur un magasin de primeurs attira mon attention. N'était-ce pas ici qu'habitait peut-être cette jeune Messine qui, dans une école allemande de couture, soutint si vaillamment contre les jeunes filles immigrées la patrie de ses parents, et, appelée devant le tribunal, répéta avec le même alerte courage les propos dont on l'accusait. A tout hasard, je montai l'escalier et je sonnai. Une jeune fille, les cheveux blond cendré, les yeux très clairs, si vifs et si spirituels» répondit : « C'est moi. » C'était Mlle Germaine ]\Iunier. Elle avait dans toute sa personne je ne sais quoi de gai et de crâne, avec
une modestie naturelle. Sa mère entra; nous causâmes; on me pardonna ma curiosité indiscrète. La jeune fille s'étonnait qu'on eût mené tant de bruit autour d'elle, car elle ne découvrait dans sa conduite rien d'extraordinaire. Sur la table, reposait un exemplaire de Colette Baudoche envoyé par Maurice Barrés, dans une belle reliure choisie par lui, et avec une dédicace. Et je me rappelais les dernières lignes du livre : « Nous, cependant, acceptons-nous qu'une vive image de Metz subisse les constantes atteintes qui doivent à la longue l'effacer ? Et suffira-t-il à notre immobile sympathie d'admirer de loin un geste qui nous appelle! »
LE
Août 191 1.
Il y aura bientôt quarante et un ans que la petite forteresse lorraine de Bitche commença de subir le siège qui devait la rendre à jamais célèbre.
Elle vit les premiers soldats ennemis vingt-quatre heures après la bataille de Frœschwiller, mais bientôt ils s'éloignèrent, et le commandant de la place put croire, quelques jours, que, la fortune favoris nt la France, il n'aurait plus qu'à contrarier la retraite des armées allemandes. Espérance vite évanouie! Le 23 août, à cinq heures du ma-
tin, les Bavarois, après avoir installé leurs batteries, au prix des plus grandes difficultés, ouvraient le feu. A sept heures, le colonel bavarois, s'imaginant sans doute que Bitche capitulerait aussi facilement que les places fortes prussiennes après léna, envoyait un parlementaire sommer la garnison de poser les armes. Le 21 mai 1871, sept mois après, le drapeau français flottait encore sur les remparts, et ce ne fut que le 25, par une convention signée du commandant Teyssier et du colonel Kohlermann, que la garnison quitta la ville, musique en tête, ses étendards claquant au vent, conservant ses armes, ses chevaux et ses bagages. Sept cent cinquante fantassins du 81® régiment, deux cent cinquante artilleurs, deux cents douaniers, seize à dix-huit cents hommes échappés de Frœschwiller et de Forbach avaient résisté victorieusement à toutes les horreurs du bombardement, de la faim et de la fièvre obsidionale. Le commandant Teyssier pouvait justement dire à tous ceux qui l'avaient si noblement
secondé : « Plus tard, chacun de vous sera ûer de pouvoir dire : J'appartenais à la garnison de Bitche. »
Dans ce mois cruel, où chaque Français doit commémorer en son cœur, sinon sur la terre même d'Alsace-Lorraine, les sanglantes batailles qui abattirent la patrie, j'ai voulu accomplir pieusement le pèlerinage de Bitche.
Quand on vient d'Alsace, le chemin est merveilleux. Traversant les Vosges septentrionales, il suit l'étroite vallée du Falkenstein, toute bordée d'épaisses forêts. La rivière coule, sinueuse, à travers les prés ; sur la route les bergeronnettes et les pinsons s'effarouchent à peine au bruit des voitures; de grands rochers se dressent, que reflète parfois un étang ; au bord d'un bois, un chevreuil, enfoncé dans les herbes, lève la tête et s'enfuit. Un silence accablé de chaleur. La route monte, débouche sur un plateau, et Bitche apparaît.
Encore ceinte des remparts que construisirent les Français, la forteresse commande,
avec ses murs rouges, bâtis sur le roc, les routes de Strasbourg, Phalsbourg, Sarreguemines, Deux-Ponts, Landau et Wissembourg. Les collines qui l'entourent abaissent leurs couronnes verdoyantes : l'horizon est immense. On ne voit qu'elle, gardienne vigilante qui, située sur un sommet haut de plus de trois cent cinquante mètres, surveille la contrée. Dans cet isolement, elle personnifie aujourd'hui la pensée allemande, sans relâche tournée vers la préparation de la guerre. A ses pieds se tasse la ville; un gros village plutôt Quand on y pénètre, quelle tristesse! Des rues désertes, où de temps en temps passe un soldat en tenue de corvée; d'humbles magasins avec de médiocres étalages, des maisons qui semblent inhabitées : le vide que créent autour de lui un fort à qui tout est sacrifié, et l'inutilité de vivre où peut-être demain retentira le canon.
Cependant je cherchais quelque survivant du siège : on m'indiqua une vieille Lorraine, qui dans huit ans, si Dieu ne la rappelait
pas, serait centenaire. Je frappai à sa porte : elle ouvrit prudemment, et tout d'abord elle refusa de me recevoir. Les rides creusaient son visage et ses cheveux blancs pendaient hors de son bonnet sur ses joues. Elle était petite, menue, toute resserrée par l'âge. Mais quelle nnesse de traits! cette finesse à quoi l'on reconnaît, malgré la longue vieillesse, le charmie indestructible d'une femme française, qui a été jeune et jolie. Que lui voulais-je? Des souvenirs? elle n'en avait pas, ou du moins ils appartenaient à ses morts. Néanmoins, entendant bien que j'étais de l'autre côté des Vosges, elle me laissa entrer. Je pénétrai, derrière elle, dans un salon étroit aux volets fermés, et qui montrait cette propreté soignée des vieilles demeures d'où l'on ne sort guère. Sur les murs, il n'y avait que des photographies d'officiers, entre autres un portrait de capitaine de hussards, des assiettes qui représentaient des scènes napoléoniennes, et encore un calendrier où chevauchaient des cuirassiers.
Alors elle parla.
Elle n'avait rien oublié.
Les premières fusillades des défenseurs contre les reconnaissances, les premiers coups de canon, les fausses dépêches annonçant des victoires françaises, les parlementaires s'en venant proposer la capitulation et s'en retournant déçus, toute la population civile unie aux militaires dans le même sentiment de résistance, le capitaine Mondelli cherchant à Paris et à Bordeaux des instructions, les obus crevant et incendiant les maisons; depuis quarante ans sa mémoire n'avait pas faibli. Elle décrivait encore le drapeau offert par la ville aux soldats, et la couronne de lauriers remise au commandant par les dames de Niederbronn.
Je l'écoutais, infiniment ému. Elle s'interrompit.
— Et quand les Allemands sont entrés?
demandai-je.
Elle joignit les mains.
— Ah ! monsieur, fit-elle.
Elle se tut quelques instants, puis elle poursuivit :
— Depuis une semaine à peu près les Allemands occupaient Bitche. J'étais allée acheter du lait; chez la marchande, un soldat tournait autour d'une bonne; à. un moment il lui serre la taille, la bonne riait : a Eh quoi ! lui dis- je, vous n'avez pas honte? est-ce que vous ne pouvez pas l'envoyer promener ? » La bonne rougissait, mais le soldat s'avança vers moi, et, son poing sous mon nez, me dit, dans un mauvais français : « Assez, assez; nous vous avons gagné; Bitche est à nous. » Alors, je me redressai : « Vous nous avez gagné, vous nous avez gagné... vous n'avez rien gagné du tout; vous n'avez pas pris Bitche, vous ne l'auriez jamais pris; on vous Ta donné. » Furieux, il leva le poing, a Si vous ne reculez pas, lui dis-je, je vous lance mon pot à lait sur la figure. » Et déjà je brandissais le pot à lait : il recula et quitta la boutique.
Brave Lorraine, quel noble sang coule dans
tes veines, un sang qui, jusque dans le plus terrible désastre de la patrie, ne veut pas subir l'insulte et se révolte! En écoutant ta voix qui tremble, en contemplant ton visage si ridé et ton corps si frêle, sur lequel pèsent quatre-vingt-douze années d'existence, je comprends mieux encore tout ce que mon pays, qui est le tien, a perdu en perdant ces provinces. Nos rois, qui ont, avec une si patiente intelligence, cousu la France morceau par morceau, n'avaient pas seulement, en ajoutant l'Alsace-Lorraine au plus beau royaume sous le ciel, ajouté de magnifiques territoires où la beauté s'unit à la fécondité; ils n'avaient pas seulement assuré la frontière, et mis, selon cette vive expression, les clefs de la maison dans leur poche, au lieu de les laisser aux mains de l'Allemagne : ils avaient encore accru la valeur de la race par la singulière valeur des nouvelles populations. Ici, dans ces champs et dans ces forêts, naissaient des hommes travailleurs, sérieux, réalistes et que ne troublaient point les nuées; ici, nais-
sait aussi un peuple de soldats, qu'enchantaient la gloire des armes et le danger de la mort. Metz, Bitche, Phalsbourg, Strasbourg, Colmar, Thionville, combien d'officiers, combien de troupiers avez-vous prodigués à notre patrie, toujours avides de mourir pour la défendre ou pour la grandir? Cette vieille Lorraine, son père était soldat, ses deux frères étaient soldats, son fils était soldat. Et elle attend que les Français reviennent. Hélas ! j'ai trop peur que ses yeux ne se ferment avant que nos clairons ne sonnent dans la rue qu'elle habite. Nous sommes en république...
Cette terre d'Alsace et de Lorraine, quel enseignement elle offrirait aux jeunes Français de toutes classes si, au lieu de les illusionner de pacifisme et d'humanitarisme, les instituteurs en conduisaient chaque année ici des délégations ! Il ne faut pas qu'une blessure aussi profonde que la nôtre puisse jamais se cicatriser, et, quand il semble qu'on
ne la sent plus, il faut de nouveau y porter le fer, pour qu'elle se rouvre et saigne. Ni les Alsaciens, ni les Lorrains n'oublient : chaque journée de ce mois d'août est pour eux l'objet d'une fidèle commémoration. Dans la campagne messine, comme dans la plaine d'Alsace, agenouillés sur les tombes, ils prient, méditent et se souviennent. A nous. Français de France, de grossir leur nombre, de les accompagner et de mêler nos pensées à leurs pensées. De chacune de ces petites croix qui sillonnent les champs de bataille, comme des grands monuments qui montent veis le ciel, s'exhale la plus pathétique des leçons. Seul, dans la solitude de Bitche, ou à Wœrth, accompagnant les derniers survivants des cuirassiers de Morsbronn, l'espérance ne m'abandonne pas. Je me rappelle ce discours que prononçait à la réception de l'étudiant strasbourgeois Munck, à l'Hôtel des Sociétés savantes, le président de l'Association des étudiants parisiens, au milieu des applaudissements et des acclamations. Il criait que la
jeunesse française avait besoin de discipline et d'héroïsme. Ce fervent appel, il y a dix ans, ses aînés, enténébrés d'idées fausses, ne l'eussent pas poussé. La discipline et l'héroïsme, où ces jeunes gens ardents pourraientils en trouver de meilleurs exemples qu'ici? la discipline et l'héroïsme des morts qui ont lutté jusqu'au bout, puis sont tombés en ensanglantant la terre qu'ils défendaient, la discipline et l'héroïsme des vivants qui, dans une lutte quotidienne, résistent aux vainqueurs et gardent le patrimoine de leurs pères, patrimoine d'honneur, de travail et de gloire.