‹ Le beau voyageChapitre 12 sur 75 · LES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS

Les souvenirs, ce sont des chambres sans serrures. Des chambres vides où l'on n'ose plus entrer, Parce que de vieux parents jadis y moururent. En les frôlant qui n'aurait pas le cœur serré? On vit dans la maison où sont ces chambres closes... On sait qu'elles sont là comme à leur habitude, Et c'est la chambre bleue, et c'est la chambre rose... La maison se remplit ainsi de solitude, Et l'on y continue à vivre en souriant.

J'accueille quand il veut le souvenir qui passe. Je lui dis : a Mets-toi là... je reviendrai te voir... » Je sais toute ma vie qu'il est bien à sa place, Mais j'oublie quelquefois de revenir le voir.

Ils sont ainsi beaucoup dans la vieille demeure ;

Ils se sont résignés à ce qu'on les oublie,

Et si je ne viens pas ce soir ni tout à l'heure.

Ne demandez pas à mon cœur plus qu'à la vie!... j

Je sais qu'ils dorment là derrière les cloisons,

Je n'ai plus le besoin d'aller les reconnaître ; \

De la route je vois leurs petites fenêtres, —

Et ce sera jusqu'à ce que nous en mourions.

Pourtant je sens parfois, aux ombres quotidiennes, \

Je ne sais quelle angoisse froide, quel frisson, *

Et ne comprenant pas d'où ces douleurs proviennent

Je passe...

Or, chaque fois, c'est un deuil qui se fait. Un trouble est en secret venu nous avertir Qu'un souvenir est mort ou qu'il s'en est allé... On ne distingue pas très bien quel souvenir. Parce qu'on est si vieux... on ne se souvient guère...

Pourtant je sens en moi se fermer des paupières.

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