‹ Le beau voyageChapitre 16 sur 75 · PASSAGE · texte numérisé non relu

PASSAGE

/aïeul a planté neuf cyprès sur la colline.

i'est là qu'il désirait reposer, — comme un pic

)ui garde la vallée fugace et poétique...

y est dans un pays gris comme la Palestine..

4oux, Lezignan et Cabriac, petits villages

Amers, tout pleins de chênes nains, de pierres mauves, Montagnes nues, sans eau courante et sans branchages, Où court la perdrix rouge et le lièvre fauve... Mon père a fait porter l'aïeul un peu plus bas. Dans une métairie plus calme. On est mieux là. Nous dormons tous parmi les vignes, loin du pic Où le grand-père avait juché sa tombe agreste Tout là-haut, presque à la crête du mont Aric, Mais si son âme en est partie, la tombe reste. De la gare on distingue au loin les neuf cyprès Qui forment un faisceau rigide aux verts épais... Quand nous sommes passés par là, un soir tombant, A la clarté d'un ciel qui versait son jet pâle Sur ton visage, au fond noir du compartiment, Tu m'as dit: « Est-ce làP... Fais voir... Gomme on voit Un homme, au loin, criait le nom triste et natal. Mon cœur s'est mis à battre éperdument en moi... Là!... J'ai pointé le doigt par la vitre baissée... Et tu suivais la direction de mon doigt Qui désignait l'enfance obscure et reculée Levant son front vers ceux qui passaient en voyage, Cette enfance qui te disait : u Regarde, femme I Deux minutes pour retenir un paysage I Aujourd'hui vous tenez vos mains comme des âmes. tin jour viendra oii vous serez tout pareils à l'épi

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bisjoint. le grain semé... là-bas... elle sans lui, Lui sans ellel... à jamais enfuis... Tout tombera. Même l'amour de vos grands yeux entremêlés... Regarde-moi, profondément, regarde-moi, Femme qui passes! Quand tu t'en seras allée C'est là qu'il reviendra, c'est là qu'il sera seul. Imagine! tu n'as pas plus de deux minutes Pour tout imaginer. Approfondis-moi. Scrute L'horizon, le soleil couchant; cligne l'œil Pour mieux te souvenir de 1^ forme élancée Que font les neuf cyprès sur le ciel grave et bleu. La station s'enfuit. Retiens-moi bien. Adieu... »

Mon ame avait si froid que lu l'as embrassée. Il semblait que le train s'en allât pour toujours. Tu me dis « que je t'aime, enfant! » Mes pauvres yeux Mesuraient le trajet du départ au retour... Nous passâmes. On était triste mais heureux. Et je le savais bien, pourtant, que tout mourrait De toi, de moi, — sauf la colline aux neuf cyprès! Savoir cela, et malgré tout aller, aller toujours!... Ta lèvre prononça, à nouveau : u Mon amour! » Et puis, comme le train s'ébranlait doucement. Alors tu te remis à lire ton roman.

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