POTEAUX TÉLÉGRAPHIQUES
Les fils des hauts poteaux commencent à paraître
Sur le ciel blême. Ils sortent de la fraîcheur des nuits,
Tout grelottants dans le matin près de renaître...
Ils fdent, pâles, obscurément conduits
En plein ciel... Les alouettes s'éveillent dans les champs.
Comme ils sont fins encore sur les nuages gris!
Ils s'éveillent ensemble. Ils se mettent en rang,
Les vois-tu se lever, au soleil, sur les monts,
Et descendre leurs flancs désolés, gravement.^
Ils vont ainsi depuis très loin, soir et matin,
Avec leurs grands bâtons enfoncés dans la terre,
Et nul ne sait leur fraternel itinéraire.
ia6 LE BEAU VOYAGE.
]ls ont traversé d'obscures forêts de sapin,
Ils se sont alourdis de neige sourde et sombre,
Puis ils ont débouché brusquement dans les plaines.
Et, sans halte pourtant, alcntis quand vient l'ombre,
Ils ont semblé le soir vouloir se rapprocher
Des villages qu'on voit posés si bas dans l'herbe...
Zigzaguant comme près des portes qui se ferment
L ne rentrée d'hirondelles de passage...
Et puis ils ont repris leur route vers le large.
Ils forment de molles écharpes dénouées Au long des rêves. — Parfois ils viennent se ranger D'eux-mêmes près des voies; ils aiment suivre les train; Ils bordent, en double paix, la voie des voyageurs. Plus d'un vers leur silence ont élevé les mains, Comme pour suivre en eux le sillon du chemin. Les enfants les regardent monter et descendre Derrière la portière d'azur. Comme ils montent ! Mais non : le fil captif reprend la courbe tendre. Jusqu'à ce qu'au ciel du soir sa pâleur se confonde.
On les sent là. Ils vont au fur et à mesure... Porteurs d'un fil de ciel et d'intimes murmures, Ils hantent sans relâche tout paysage ami, N'ayant pour exprimer leur fin à nos regards
LES POTEAUX TELEGRAPHIQUES. 12'
Que ce moyen qu'a toute chose indéfinie
Qui ne peut s'arrêter ni mourir nulle part,
De se faire petite à l'horizon décru,
Comme si l'horizon c'était déjà l'oubli,
L'excuse d'être là encore, n'étant plus...
Et cela fait alors, ces fils sous ces nuées,
Gomme lorsqu'on regarde au fond du cieJ immense
\os peines, nos amours, nos joies, nos espérances,
Mystérieusement diminuées...