‹ Le beau voyageChapitre 39 sur 75 · DIALOGUE DE RENTRÉE · texte numérisé non relu

DIALOGUE DE RENTRÉE

Avant d'entrer, assieds-toi là, sur cette malJe. N'importe où... oui, là... que nous nous regardions Pour la première lois dans les yeux. Qui es-tu? Que peux- tu bien être? d'où me viens-tu, Avec ce grand visage pâle.^...

l6o LE BEAU VOYAGE.

Je n'avais jamais vu tes yeux dans toute leur étendue. Comme ils sont grands!... Oh!* qui es-tu, Toi qui viens m'apporter la chaleur de ces mains? As-tu pleuré? — Oui, j'ai pleuré. — A s- tu souffert?

— Oui, j'ai souffert. — Et qu'en as-tu gardé? — Rier Des dates comme de vieilles lettres... Oui, j'ai soufferi Un mouvement incessant vers des demeures nouvelles M'a porté jusqu'à vous. — Et les regrets? — Non. Qm

— Pourtant les lieux que l'on aimait... — J'ai tant voy Ne vous ai-je pas dit que souvent je me lève

Pour chercher un objet que je crois avoir posé

Dans telle chambre, à tel endroit... « Mais non, je rêv(

C'était à Bordeaux, dis-je,... non, c'était à Lyon...

Ou la dernière fois que je fus à Marseille... »

J'ai quelquefois pleuré de tout ce qui s'éveille

Et renaît d'une si mystérieuse confusion.

— Oui, vous me l'avez dit, c'est vrai, je me rappelle. Eh bien, voici encore une demeure nouvelle

Où vous allez entrer. Ça ne vous effraie pas?

Combien de temps resterez- vous?...

Je tâcherai d'être bon ce temps-là...

C'est si joli le ton de vos paupières près des joues!

Tu l'as beaucoup aime? — Oui. Nous nous sommes sé:i Sans un mot. La voiture allait au pas. Je regardais

DIALOGUE DE RENTREE. l6i

La route; le conducteur était assis

Sur le brancard avec un grand chapeau de feutre gris..,

Comme il y a longtemps de cela, mon Dieu I

— Douce voix ! douce voix ! irréelle figure ! Je te consolerai, tu verras, de mon mieux.

Je voudrais te bercer avec un grand murmure.

D'une religion profonde, sans paroles,

Chère tête, et par avance résigné

Au phénomène argenté de tes pleurs, mon beau saule!

Je te sens bien à tort tout émotionnée;

Nous allons entrer là. Il y fait bon vivre : on me l'a dit.

La contrée de bonheur que ton désir caresse

Tu la sais chimérique, et vaine ta tristesse!

Étire-toi, va. Étends tes belles mains à la nuit...

— Vous ne m'en voulez pas? — Non. Et soit béni L'apprentissage douloureux de tant d'années

Qui t'a suavement habituée aux lèvres...

• — ■ Dire que c'est ici que vous m'avez menée!...

^oilà ma vie. Et vous?... — Oh! moi...

Tu ne comprendrais pas, tu es bien trop jolie!

Chut! ne dis rien, tais-toi... je te vois, je te vois,

A travers tes yeux d'eau que le ciel a remplis,

Je te vois à travers ton front où j 'ai soufflé,

A travers ta souffrance et ta simplicité.

Je te vois, je te devine, tu es là,

Dégantée à jamais pour mes mains entr'ouverles,

Et du geste divin de ta tristesse offerte

Tu as ramené toute l'ombre sur nous d^ux...

Allons, on peut entrer, maintenant?- — Si lu veux

ET VOICI LE JARDIN

Et voici lo Jardin charmant... otc Romance d'opéra.

ET VOICI LE JARDIN

Et voici le jardin charmant... Ombre, parais!

Tremble, amour! Chantez, nuits! Eveille- toi, forêt!

Le voici l'ineffable, odorant, portes closes,

Bleu de feuillées et lourd de ciel, bourré de roses...

Jardin, jardin, voici ton pâle jardinier !

Jardin fou, vierge cncor, jamais remanié,

Où j'ai mis mon printemps avec mon univers,

Pour ouvrir à mes bras ton trésor toujours vert

D'où vient cette indicible et forte exhalaison,

Love-toi, lève-toi, odorante foison,

Aliscamps parfumés, ombres ressuscitées.

iGG

Où sont tous les amours avec toutes les grâces. Et tout ce battement d'ailes réfugiées Qu'y font les souvenirs vivants, à chaque place. Pour l'inutile ami que le ciel vous rapporte Ouvrez les deux battants musicaux de vos portes!

Tout homme a mis en lui quelques mètres de fleurs

Qui résument pour lui la poésie du monde.

Il a mis de côté les heureuses secondes.

Et s'en est composé un ciel intérieur...

Jardins sans lendemain qui meurent avec nous.

Parterres adorés où l'âme est à genoux!

Le mien fut à l'égal des plus beaux de la terre.

Nul n'en aura sondé l'essence solitaire

Que moi qui l'ai bâti fleur à fleur, brin par brin.

Et les hommes jamais n'en chercheront la trace,

Ignorant ce qu'il fut et tout ce qu'il contint,

Sa beauté, son odeur, sa forme, son espace.

Pas un, — que toi, qui sait? — pas un, ne devina

Tout ce que recelait son charme de ramées,

Jusqu'à ce qu'il mourût d'amour et s'exhalât

Dans sa décrépitude immense et parfumée...

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