Le béguin de Gô
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A Georges Reboul.
Dans le vestibule de la Sorbonne, au pied de la statue d'Homère, Pierre Aubépin, chargé de ses livres de prix, le cœur gros de peine, se trouva seul et fatigué.
Autour des lauréats du concours général, leurs familles mêlées sortaient de la distribution. Ces troupes tout enorgueillies des pompes universitaires se bousculaient sur les degrés.
Des passants arrêtés regardaient monter en voiture des officiers multicolores, les académiciens en fracs brodés de soie, et la foule des professeurs aux épitoges bigarrées.
Pierre, au-dessus des têtes, aperçut le décor du musée de Gluny : les rampes à jour, la porte couronnée de lierre et les fenêtres à meneaux.
Le soleil répandait une ardeur épaisse.
A l'approche du soir, bêtes et gens s'amollissaient. Parmi les groupes de badauds, Pierre faillit tomber, parce qu'il s'équilibrait mal, les bras en anse, contractés sur les bouquins académiques.
Tout suant sous un drap médiocre, le front coincé par son chapeau, il put enfin se dégager, suivre le trottoir d'ombre et gagner, haletant, les tables d'une brasserie. Là, honteux du fardeau qui attirait sur lui l'attention de ses voisins, il se désaltéra.
Un honnête homme de quelque âge, officier de la légion d'honneur, ne put se retenir de lui parler. Pierre en fut honoré d'abord d'un sourire muet. L'honnête homme coula dans son absinthe de
la glace pilée, et déclara sans préambule :
— Félix qui potuit rerum cognoscere causas ! Ce beau vers de Lucrèce peut s'appliquer à vous, jeune homme !
Pierre n'ignorait pas que le beau vers fût de Virgile.
— Est-ce un prix de science ? — demanda le vieillard.
Il ajouta courtoisement :
— Je suis ingénieur des Ponts et Chaussées, ancien élève de TEcole polytechnique.
Pierre imagina le flatter en répondant avec modestie :
— Monsieur, ce n'est qu'un prix de composition française. Nous avions pour sujet : l'éloge de la poésie.
— Au temps où je passai mon baccalauréat, — poursuivit l'ingénieur, — j'étais assez fort en latin. Mais je vous parle là de 1866. Pensionnaire à l'institution Favart, j'allais suivre les cours du lycée
Gharlemagne. Seriez-vous par hasard un de mes jeunes successeurs ?
— Non, Monsieur, non, — répondit Pierre. — Croyez que je le regrette.
Et il quitta la place après que Fhonnête homme l'eut de nouveau complimenté.
Il gravit lentement le boulevard Saint- Michel. Le bruit et la poussière l'oppressaient tout ensemble. Par raillerie des étudiants l'acclamèrent au passage. Les flancs serrés et les mains lasses, Pierre se crut près de faiblir. Il sentait peser sur son cœur la médaille d'or, que le ministre de l'Instruction publique accorde chaque année au premier lauréat pour la composition française.
Hébété de chaleur, il découvrit enfin, promesse de repos derrière leurs grilles, les ombrages du Luxembourg. Déjà de ses eaux jaillissantes, une fontaine sur la place, mêlait sa fraîcheur au fond brûlant de l'air. Pierre en eut les joues caressées
avant que de franchir la porte du jardin, et d'atteindre aux pelouses illuminées de géraniums.
Des rires et des cris animaient les quinconces d'une rumeur insouciante. Harassé du poids de ses livres, Pierre pénétra sous le couvert des branches. A chaque instant les marronniers versaient des ombres plus obliques aux bancs de pierre grise et sur les corbeilles fleuries.
Légèrement dans le ciel pur, la cloche du Sénat annonça qu'il était six heures. Pierre éprouva soudain que la fatigue autant que la tristesse allaient le surprendre à la limite de ses forces. Il s'avisa que les statues, dressées sur la terrasse, abritaient à leur pied des groupes d'étudiants discoureurs et de faciles amoureuses. L'ombre de Jeanne d'Albret lui" offrit un refuge. Il mit sur une chaise, dont il souffla le sable avec précaution, le prix qu'il avait remporté.
Alors il évoqua la fin de sa journée, reiinui de son retour, et sa rentrée maussade à ce petit appartement de Versailles où vivait son tuteur, capitaine du train des équipages, tout ensemble stupide et bon.
Afin de ménager l'unique pièce de cinq francs qui battait au fond de sa poche, il regagnait à pied la gare Montparnasse pour y prendre le premier train. L'heure encore chaude invitait à la flânerie. Il s'attarda sous le feuillage où roucoulaient sans fin d'invisibles ramiers.
Il considéra le jardin. Les balustrades claires élargissaient leur cercle autour des parterres géométriques, des orangers à tète ronde et des vases de marbre.
Sur le bassin couleur du ciel, des flottes minuscules croisaient leurs voiles vacillantes. Et de l'autre côté, des rampes de gazon haussaient une terrasse où de blanches statues apparaissaient dans la verdure.
Au bas des escaliers, des petits soulevaient avec joie la poussière, et s'enveloppaient en criant de vastes fumées de soleil. Des ombrelles gonflées s'alignaient au bord des chemins. Calmes, le long d'un banc, des vieux séchaient à leurs genoux d'odieux mouchoirs de cotonnade.
Du bout de leurs cannes ils traçaient sur le sable des signes secrets de sagesse ou bien de puérilité.
Le vieux palais du Luxembourg développait au fond son ordonnance froide et sombre. Un drapeau palpitait à la pointe du lanterneau. De petits nuages blancs glissaient dans le ciel de turquoise.
Pierre entendit au loin la cliquette incessante d'un marchand de plaisir.
Pour se distraire, il attira les livres posés devant lui. C'étaient de beaux volumes, reliés de chagrin prasine et frappés sur le plat des symboliques lauriers d'or. Plusieurs in-octavos de l'édition des
grands écrivains de la France rassemblaient sous les œuvres de La Bruyère et du duc de La Rochefoucauld une incroyable quantité de variantes, de scolies, de notes et de commentaires suivis d'un lexique savant
Pierre les délaissa bientôt.
Silencieuses, nonchalantes, deux femmes le frôlèrent. Elles penchaient Tune vers l'autre leurs bouches délicates et leurs sourires alanguis. Leur passage troubla le lauréat mélancolique. La pauvreté, autant que sa sauvagerie, le tenait à Técart des tentatives passionnées. Et le faix solennel de ses volumes lui parut vraiment dérisoire.
Le soleil couchant colorait la cime des arbres. Des tuyaux d'arrosage dispersèrent sur les pelouses de lumineuses brumes d'eau. Les frontons du palais commençaient à rougir.
Dans un dernier moment de rêve.
Pierre se rappela son enfance aride et cloîtrée. Il revit le lycée, les longs couloirs sonores, les cours ombragées de tilleuls, et le jardin d'honneur, agrémenté d'ifs noirs et de rosiers maigres.
Son tuteur étant de service, Pierre était venu seul à la distribution des prix. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, d'entre les tribunes remplies, sur l'estrade peuplée d'uniformes et de simarres, parmi le silence des cuivres, nulle main, par tendresse ni par orgueil, n'avait applaudi à son nom. Le vieux M. Gréard, indifférent et doux, lui donna l'accolade et lui imposa sur le front la couronne de papier vert. Pierre croyait encore sentir contre sa joue les favoris soyeux du vicerecteur.
S'il ne pleura pas dans l'instant, ce ne fut que par honte. Mais au jardin tranquille et chaud, parmi les causeries allègres, la pensée de son abandon l'assaillit
tout crun coup si fort qu'il en eut Fâme retournée.
Les coudes sur ses livres, et le front dans les mains, il ne réprima plus ses larmes.
Vers la rue de Fleurus, au bruit de sa cliquette, le marchand de plaisirs s'était éloigné peu à peu. AFlieure du dîner, les groupes juvéniles se défaisaient Tun après l'autre . Un rire se perdit au tournant d'une allée. Puis la chute du grand jet deau commença de s'entendre. Et ce fut presque le silence.
Pierre cédait à ses- sanglots, les yeux dans son mouchoir, et si fiévreux qu'il ne vit pas quelqu'un venir à lui.
Ironique ou surprise une voix fraîche lui demanda :
— Alors, c'est vrai, tu pleures ?
Une main caressante lui relevait la tète. Pierre vit une femme qui lui souriait doucement. Sa robe en plumetis la rêvé-
LE BÉGUIN" DE GÔ l"?
lait longue de jambes, de taille flexible, et de buste plein. Une ceinture de soie noire descendait sur ses hanches. Jolie avec des yeux cernés, les joues blanches de poudre, elle avait la mine moqueuse sous une paille jaune garnie de tulle rose et de pavots.
Rejetée sur la hanche d'un mouvement qui laissait voir qu'elle n avait pas de corset, elle s'appuyait des deux mains à la pomme de son ombrelle. Une odeur de lavande se dégageait de ses mouvements.
Comme Pierre, d'abord, ne lui répondait pas, elle reprit persuasive :
— Qu'est-ce que tu as. voyons î
— Rien.
— Alors, pourquoi pleurer ?
— Pour pleurer 1
— Je t'ennuie... ?
— Oh non !
— Tu es drôle, qu'as tu ?
— Je ne sais pas.
— Qu'est-ce que tu fiches ?
— Je me fais de la peine.
— Des peines de cœur ?
— Si vous voulez.
— Ben mon petit, c'est béte !
Le bruit du boulevard s'élevait continu et sourd. Des oiseaux piaillaient dans les arbres.
La curieuse poursuivit :
— Elle est blonde ou brune ta femme ?
— Mais je n'ai pas de femme.
— Tu en as eu ?
— Moi, non !
— Quelle blague !
— Pourquoi ?
— Alors... Jamais?
11 ne répondit rien, le regard sur les livres.
— Jamais... Jamais, jamais, — répéta la femme incrédule.
— Pas encore ?
— Où t'en vas-tu comme ca ?
— A Versailles, chez mon tuteur.
— Et qu'est-ce qu'il fait celui-là ?
— 11 est capitaine du train.
— C'est dans les chemins de fer ?
Pierre n'osa pas la reprendre. Déjà, elle
continuait :
— Tu n'as plus de parents ?
Il secoua la tête, les yeux soudain luisants de larmes.
— Plus de mère, plus rien ?
— Plus rien.
Il soupira.
— Mon pauvre gosse, — consola-telle. — Tu pleures parce que tu n'as eu personne pour tes prix... Tu en as lourd de ces bouquins. Ils sont embêtants, dis ? Moi, de ce moment, je lis Manon Lescaut. C'est beau, c'est amusant; mais ça fait du chagrin... Que veux-tu, c'est la vie !
— C'est la vie !
— Si tu as de la peine, il faut du courage.
Pierre la trouvait belle de tout l'amour qu'il ignorait. Son trouble était si grand qu'il n'était pas loin du vertige. Le cœur battant, les membres lâches, il considérait le cou blanc, la peau moite, la chevelure et les poignets de l'étrangère . Les yeux doux, les cils lents à se joindre l'émurent de tendresse ardente. L'idée qu'il n'avait pas d'argent le rendit pâle tout d'un coup.
La femme laperçut si changé qu'elle s'inquiéta :
— Tu es malade ?
— Non.
Il ne parvint pas à sourire. Bonne, elle lui toucha les mains, les garda un peu dans les siennes.
— Gomme tu as la fièvre. C'est mauvais par cette chaleur...
Elle épia les allées d'ombre, dans la pensée d'y découvrir quelque marchand et ajouta :
— Veux-tu un verre de coco, ou de la citronade ?
Il se révolta sans rien dire. Lasse, elle retira ses mains. Mais Pierre les retint, tout doucement d'abord, puis de toutes ses forces, sans regarder la femme qui commençait de le comprendre. Elle sentait trembler les doigts refermés sur les siens. Alors, elle éclata de rire, inclinée à la moquerie, et déjà tentée par quelque faiblesse.
Autour d'eux le jardin, quitté par le soleil, exhalait son odeur de poussière et de roses. Le seul bruit du jet d'eau, tranquille ou balancé, évoquait la fuite du temps.
Avec lenteur, le lauréat baisa la femme sur la hanche, et resta le front dans les mains. Agitée de pensées confuses, elle fit tourner son ombrelle. Elle se résolut :
— Yeux-tu que je t'emmène ? Je peux
22 LE BÉGUJN DE GÔ
bien m'ofFrir un béguin. Je n'en ai pas souvent Fenvie.
Pierre leva la tête. Elle acheva en souriant :
— Je t'aimerai si tu le veux. Tu as de beaux yeux sages. Est-ce qu'il faut qu'on te prie ?
Pierre avoua honteux :
— Mais, j'ai si peu d'argent.
— Est-ce que je t'en demande ? Tu n'as pas l'air calé^ va ! Mais tu es gentil tout de même! Et puis...
Elle rajusta sur sa nuque une boucle :
— ... ça me vaudra un peu de veine.
En complet de flanelle blanche, ceint
de moire amarante, avec des souliers couleur de tabac clair, un étudiant nègre passa. D'un sourire, qui découvrit ses dents de porcelaine, il salua la jeune femme.
Elle, d'un geste prompt, dégagea ses chevilles, montra des bas de fil barbeau.
troussa sa jupe bruissante et demanda railleuse :
— Viens-tu, ne viens-tu pas ? Es-tu béte !
Elle indiqua de son ombrelle le nègre épanoui, et déclara, penchant la tête :
— C'est pas la noix de coco qui me ferait poser!
Pierre la regarda fixement :
— Ah zut ! — déclara-t-elle, en lui posant les doigts sur les paupières, — tu as des yeux profonds, on dirait qu'on va y tomber.
Intimidé, peureux, le lauréat fît observer soudain :
— Et mon tuteur ?
Elle pirouetta sur ses hauts talons :
— Il te faut sa signature pour coucher avec moi ? Passe lui un bleu à cet homme ! Dis que tu rentreras dans la soirée. Et puis, ne lui dis rien. Il pensera bien que tu as des amis, et qu'on t'aura gardé. Tu inven-
teras quelque chose. En route, mon petit. Je ne veux pas moisir ici.
Pierre murmura lentement :
— Pourquoi nous en aller. Si cela vous plaisait, nous resterions tous deux dans un coin d'ombre, je me serrerais contre vous. Nous ne dirions plus rien. Et je vous aimerais tant...
— Tu parles, — exclama-t-elle avec un rire alerte. — C'est bon dans les romans des histoires pareilles. Nous n'avons pas le temps de tout ça. Allons-nous-en, veux-tu ?
Quand Pierre eut mis son chapeau, elle cria gaîment :
— Ce tube ! Non, mon pauvre gosse !
Si tu voyais ton tube ! Pour sûr que tu as fait ta première communion avec.
Pierre devint tout rouge. Elle se jeta à son cou :
— Oh, je ne Tai pas dit pour te faire de la peine. Donne-moi tes bouquins, tu ne peux pas porter tout ça.
Il gardait la mine triste. Elle l'attira gentiment :
— Dis que je suis jolie. Dis que je te plais !
Elle se cambra sous les étoffes souples, tendit ses gants, tira la langue. Pierre se mit à rire, heureux.
— Montre tes dents, — commandat-elle.
Elle courba la tête, offrit sa nuque pâle :
— Mords-moi le cou, — dit-elle.
Il Tembrassait avec gaucherie :
— Mords-moi; mais mords-moi donc!...
Ah, ne me fais pas mal î
Elle se releva, lissa ses cheveux dérangés, assura sous son bras les œuvres de La Rochefoucauld. Pierre la suivit portant les autres livres.
Près de passer la grille, elle s'agaça d'un lacet dénoué qui lui claquait sur les talons. Elle posa par terre la pile des volumes, y appuya le pied. Penché sur le
petit soulier, Pierre s'embarrassait au nœud de soie fluide, sans parvenir à le refaire.
Nerveuse, elle serrait l'épaule du lauréat et le conseillait :
— Non! Renoue la première boucle...
passe l'autre en dessus... et puis en dessous, là... ça tient.
Ils repartirent. Avant de traverser la rue de Médicis, la jeune femme demanda :
— Pourquoi que tu as eu tant de prix ? Non sans un peu d'orgueil, Pierre lui expliqua l'organisation du concours général.
— Alors, — reprit-elle, attentive, — tu as donc été le plus fort de tous. C'est beau à ton âge, tu sais. Il faut continuer... Prends garde à l'omnibus.
Froissant d'un coup ses jupes, elle courut, le front penché, pour mieux retenir son chapeau.
— Voilà Balai de Crin, et la Brique, — fit-elle en s'arrêtant.
Sous la tente crun pâtissier, un peintre à barbe noire, et sa maîtresse, rousse, sirotaient des sorbets.
— Bonjour, Gô! Bonjour, Gô ! — crièrent-ils tous les deux.
— Bonjour, le Crin, bonjour, la Brique, — dit Gô à son tour, en leur tendant la main.
Pierre se tenait à Técart, les bras fatigués de ses livres, si décontenancé que les autres raillèrent :
— Tu te paies des mineurs, Gô ?
— Des mineurs?... C'est mon frère!
— Ton frère, ce gosse-là, — chanta la Brique avec un air de doute.
— Bien sûr que c'est mon frère, — reprit Gô sans timidité. — Même qu'il vient d'avoir seize ans!
— Il est gentil!
— Tu vois... Il a de beaux yeux doux.
— Et ce qu'il bûche, — admira la Brique.
Autrefois repasseuse, elle gardait pour le travail un respect docile et sans borne. Gô poursuivit, les yeux au ciel :
— Tout ça de prix, la Brique! Il en aura encore. Pas vrai, le gosse?
— Et bien ça lui fera une belle bibliothèque, — conclut la Brique, gravement.
— 11 pourra se faire médecin, ou avocat...
— Ou professeur, — dit Gô.
Balai de Crin, tranquille, caressa ses cheveux luisants, rejeta son feutre en arrière :
— A sa place, — déclara-t-il, — j'irais laver tout ça chez le père Monaco... Il en donnerait bien six francs.
— Le Crin, — invita Gô, d'un bel accent de dignité, — tu peux ramasser tes sales conseils. D'ailleurs, il a ce qu'il lui faut. Papa lui donne de Targent.
— Ton père, — murmura la Brique, défiante. — Tu n'en avais jamais parlé.
— Ah ça, — demanda Gô, — est-ce que
je n'ai pas le droit d'en avoir un? Et pourquoi t'en parler? On s'est fâché depuis que je suis partie de chez moi. Il ne sait pas ce que je fais. Il est capitaine à Versailles...
— Capitaine de quoi ?
— C'est dans les chemins de fer !
— Dans le génie, — corrigea Balai de Crin.
— Comment, — reprit Gô sans comprendre.
Mais la Brique suivait fixement son idée :
— Capitaine à Versailles, — précisa-telle avec attention. — Comment s'appellet-il ? J'en ai connu un capitaine.
— Oh, ça n'est pas mon père, — assura Gô, impétueuse. — Papa se tient trop.
Qu'est-ce que ça peut te fiche son nom? Je ne veux pas le déshonorer. Il serait obligé de se faire sauter la cervelle.
La Brique d'abord humiliée, se rendit
de grand cœur à des raisons si dramatiques. Gô acheva simplement :
— Et il doit passer colonel, Tannée prochaine.
— Commandant, — proposa le peintre.
— Colonel, colonel, — affirma Gô, têtue. — Quand je dis colonel, ça n'est pas commandant. Et je le sais, puisque c'est mon père... Pas que c'est colonel, mon gosse ?
— Vous vous trompez, — dit Pierre, avec beaucoup de politesse. — C'est seulement chef d'escadron.
— Vous voyez, — fit Balai de Crin.
— Penses-tu ! — riposta la Brique. Il te dit vous, ton frère !
— On se dit vous dans la famille, — répondit Gô imperturbable. — D'abord c'est bien plus élégant.
La Brique convaincue, n'osa plus s'enquérir de rien. Quelque fierté lui vint d'avoir Gô pour amie. Et forte de ce sen-
timent, elle obligea Balai de Crin à commander de nouvelles glaces et quelques petits fours.
Les deux femmes causèrent longuement de toilette. Elles rivalisaient de fantaisie décorative.
— Oh, moi, — prétendit Gô, — je veux me faire faire un habit Louis XV en imitation d'Irlande. Je le mettrai sur une jupe de voile crème, avec une ceinture en mousseline de soie noire.
— Moi, — reprit la Brique à son tour, — je vais me commander pour aller à la mer un tailleur en alpaga gris, avec des ganses blanches.
— T'auras Tair en papier d'argent.
— Alors bleu de lin, garni lavande.
— C'est mieux, — approuva Gô avec autorité.
Pierre ne parlait pas. Assis au bord de la banquette, il consommait sa glace à petites gorgées, et savourait délicieuse-
ment la crème parfumée qui fondait dans sa bouche.
Mais il demeurait tourmenté. Il pensait avec crainte aux reproches de son tuteur, et. avec plus de trouble encore, à son entrée prochaine dans la chambre de Gô. Parce qu'elle semblait négliger sa présence, il devint triste. Il s'étonna soudain de se trouver parmi des inconnus, sous une toile ombreuse, devant une glace à la fraise. Tout son bonheur s'évanouit.
Gô vint à lui sourire, sans s'interrompre de causer. Alors il reprit du courage. Accoudée à la table, elle ouvrait et fermait un tome posé devant elle. Du bout de ses doigts gantés, elle laissait couler les feuilles une à une.
Sous la robe légère, Pierre imaginait les jambes modelées, les bras souples de son amie. Une fièvre exaltait ses désirs et sa tendresse tout ensemble.
Balai de Crin, méditatif, tirait une fumée
changeante d'une pipe en bruyère où il avait sculpté un bas-relief voluptueux.
Pierre l'examina .
— C'est une illustration à quelques vers de Mallarmé, — dit le peintre en la présentant. — Vous ne connaissez pas Y Aprèsmidi d'un faune'^ C'est un admirable plein air :
J'accours, quand à mes pieds s'entrejoignent(meurtries
De la langueur goûtée à ce mal d être deux)
Des dormeuses, parmi leurs seuls bras hasardeux.
Jelesrayis, sans les désenlacer, et vole
A ce massif, haï pari ombrage frivole,
De roses tarissant tout parfum au soleil.
Où notre ébat, au jour consumé soit pareil...
Il étendit la main, ouvrit les doigts comme un bouquet :
Je t'adore, courroux desviersres, ô délice...
Pierre écoutait le peintre avec enchantement: mais sans aucune intelligence.
La douceur de ces vers lui fut une émo-
tion secrète. Il ne s'efforça pas à les comprendre mieux : il les avait aimés.
La Brique se leva, tendit son boléro, effaça les plis de sa robe. Balai de Crin, devenu songeur, appela le garçon. Ainsi qu'il convenait, Pierre témoigna l'intention de payer quelque chose. Balai de Crin Fen empêcha :
— Laissez donc, mon petit !
Le lauréat, par contenance, étudia dans l'étalage les gâteaux peints de couleurs tendres, la croûte brune des pâtés, les viandes revêtues de gelées transparentes.
— Adieu, Gô! Adieu, Gô!
— Adieu, le Crin ! Adieu, la Brique !
— On se reverra ?
— On se reverra î
— Ce soir ?
— Ce soir !
— Chez Steinbach, au Millier î
— Chez Balzar! C'est plus comme il faut !
La Brique fat décidément conquise par cet appel au meilleur ton. Offrant la main à Pierre, elle écarta le coude ainsi que le voulait la mode :
— Adieu, le gosse!
— Adieu, Madame !
— Il est gentil , ton frère, — répétât-elle en s'éloignant.
— C'est très bien, mon petit, — reprit Balai de Crin, prêt à la suivre; — continuez, continuez!
Petite et lourde dans sa robe, la Brique s'en allait d'un pas sautillant.
— Ça n'est pas une femme, — énonça Gô avec dédain. — Elle est faite comme un paquet.
Elle s'intéressa au passage d'une toilette de foulard, puis au départ du train d'Arpajon. Des gens coururent pour le prendre. Pierre soupira doucement.
— Allons, — commanda Gô. — Crois-tu que j'ai collé la Brique ! Moi, mon père
était photographe. J'ai pas à m'en cacher. Rieuse, elle prit sur sa hanche les œuvres de La Rochefoucauld, et poursuivit :
— Tu n'as pas pipé! Rentrons vite mon gosse, je suis gaie sans savoir pourquoi.
Elle ajouta, clignant des yeux :
— Alors, j'ai un béguin... un petit béguin tout neuf.
Il la contempla, la gorge serrée :
— Ah non, — dit-elle en frissonnant. — Ne me fais pas ces yeux-là... Ce qu'ils sont embêtants, tes bouquins!
Ils descendirent côte à côte jusqu'au morne Odéon. A l'entrée de la rue de Yaugirard, devant la porte d'un hôtel, Gô salua sa propriétaire qui écossait des flageolets :
— Bonsoir, Madame.
— Bonsoir, Mademoiselle.
— C'est mon frère qui sort de ses prix.
— Et bien, à la bonne heure!
— C'est pas flejnme pour son âge.
Et Gô franchit le vestibule. Devant la pomme de la rampe, elle tira deux francs d'une bourse dorée et les mit dans la poche du lauréat toujours embarrassé de ses livres.
— Pose là tes bouquins, mon gosse, — dit-elle. — Rapporte une flûte à six sous, deux bottes de radis, un quart de beurre et un siphon. Tu trouveras tout dans la rue Monsieur-le-Prince.
Je laisserai la porte ouverte; ma chambre est au cinquième.
Pierre rangea ses livres dans l'angle des premières marches. Gô lui baisa la bouche, le serra contre elle, monta.
Pierre s'entendit rappeler.
— Et des cerises, — lui cria Gô, — des anglaises sures... sures à crier. Une livre! Prends des guignes si tu les aimes!
Dans la petite rue tranquille, de boutiqi^^ en boutique, Pierre fit ses achats.
Il croqua un radis, goûta aux cerises, amorça le siphon. Il revenait chargé de sacs en papier paille quand il rencontra la voiture d'une fleuriste ambulante.
Sa pièce de cinq francs fût d'un seul coup changée en roses. Il obtint pour ce prix les douze bottes qui restaient. Elles étaient closes encore après le jour brûlant.
Par prudence, Pierre glissa son coupon dans le ruban de son chapeau. Il pressait contre lui la brassée de roses diverses.
Surprise de tant de retard, penchée sur la rampe, Gô ne distingua rien d'abord, si ce n'est la montée des fleurs. L'odeur lui en venait délicieuse et mouillée. Elle s'étonna de les voir dépasser le quatrième étage.
Dans l'équilibre difficile des livres, des fruits, des paquets et des fleurs, elle découvrit Pierre et battit des mains enfantinement. Elle se trempa les joues dans
les roses, entama les cerises, mordit au croûton du pain.
— Es-tu gentil, mon gosse, es-tu gentil !
Le jour diminué assourdissait l'éclat des éventails de papier rouge, et les kakémonos dorés qui faisaient Fornement des murs. Deux fenêtres ouvraient sur la fuite du ciel. Les collines de Sèvres menaient à Thorizon leur ligne rousse et cadencée. Pierre les regarda longtemps.
Retourné vers la chambre, il aperçut le lit de cuivre sans rideaux, la glace de Tarmoire où le couchant se reflétait, les fauteuils couverts de robes en désordre.
Debout sur la table, Gô tentait d'allumer une lanterne japonaise, suspendue au plafond sous une ombrelle de papier. Elle n'avait gardé qu'un jupon de soie molle et sa chemise de batiste, à peine attachée aux épaules. La clarté baigna d'ambre la tête renversée, coula sur les
bras nus, toucha la gorge blanche et moula les seins soulevés.
Les roses répandaient leur odeur tendre et fraîche. Etourdi de douceur, de crainte, de désir, Pierre s'assit au pied du lit, faute d'un autre siège. Gô vint Vy retrouver, envahie tout à coup d'une timidité qui la fit sérieuse. Pierre frémit au premier baiser qu'elle lui donna. Elle tomba sur lui les dents serrées, tremblante, et murmura d'une voix âpre que Pierre ne pouvait plus reconnaître :
— Mon gosse, mon cher gosse.
Les prix luisaient dans l'ombre. Un pauvre chanta dans la rue. Devant l'Odéon, le contrôle d'un omnibus tinta sur ses deux timbres.
Gô s'épanchait en plaintes confuses.
Elle se tut soudain. Pierre slnquiéta de ce brusque silence. Il sentit froidir les lèvres collées sur les siennes.
— Gô, qu'est-ce que tu as, — demanda-
t-il avec frayeur. — M'entends-tu, Gô? Réponds. Ne me tourmente pas.
Elle lui caressa la bouche d'une main toute lâche. Peu à peu elle s'éveilla, les yeux demi-fermés et souriants.
— Mon gosse, — redit-elle.
Elle releva ses cheveux d'un geste plein de grâce.
— J'ai une faim de loup... Il y a du malaga dans l'armoire... Prends-le.
Vive, elle descendit, disposa sur le lit la flûte et la brassée des roses, jeta les radis, les cerises dans un plat qu'elle remplit d'eau, et se recoucha lestement.
Les ombrages du Luxembourg se fonçaient dans le crépuscule. Un tambour commença de battre la retraite autour du grand jardin dormant.
— On va fermer, — modula Gô, traînant la dernière syllabe.
Elle s'attacha des cerises aux oreilles. Lointaine, et sur le même rythme, la
voix d\in gardien s'éleva de dessous les grands arbres, cria tranquillement :
— On va fermer !
Accoudée au milieu des roses, Gô se régalait des cerises dont le suc égoutté lui pleuvait sur la gorge. Elle étalait du bout des doigts ces minuscules perles rouges. Pierre les effaça des lèvres. Gô se renversa, languissante et les bras ouverts.
Des souffles balançaient la lanterne vermeille. Un meuble craqua doucement.
Pierre fut triste. D'un geste nonchalant Gô effeuillait des roses. Et par instants elle soufflait sur un pétale pour en suivre la chute lente. L'un contre l'autre, las, ils ne se parlaient plus. A demi-nue, Gô s'exclama soudain :
— Non, ce que je suis béte!
— Pourquoi ?
— Gomment t'appelles-tu ?
— Pierre.
. — Mais Pierre qui ?
— Pierre Aubépin.
— Ah! C'est un nom de fleur!
— Et vous Gô?
— Moi, Olympe. Olympe de Bourgogne.
C'est un beau nom, pas vrai?
Pierre sut cacher qu'il ne Tavait pas trouvé simple. Dans cette heure il adorait Gô de toutes les forces de sa vie.
— Seulement, — reprit-elle en enfonçant un peigne, — on m'appelle Gô parce que c'est plus court.
— C'est vrai, — répondit Pierre.
L'horloge du Sénat sonna dans le
silence, au-dessus des toits.
— Dix heures, — cria Gô.
Elle sauta du lit :
— Ce que le temps file quand on s'aime!
Devant la glace obscure elle appliquait sa fine chemise à ses hanches, tendait la batiste sur elle, à la façon des sta-
tuettes deTanagra. Elle dit en s'admirant :
— Je suis bien faite, tout de même...
Les jambes... et ça surtout!
Elle indiquait la ligne arrondie de ses cuisses, la forme lisse de son flanc. Avec désinvolture elle enfila sa jupe, agrafa un devant de tulle, posa son chapeau sur ses cheveux tordus. Pierre la baisait sous les bras. Gô Tétreignit passionnément :
— ^les yeux, mes bons yeux doux.
Frappée d'une pensée pour elle inex
primable, elle demanda tendrement :
— Faudra pas m'oublier trop vite. Moi, je suis ta première femme.
— Et toi, Gô !
— Oh, moi!
Elle passa son boléro et ajouta :
— Je ne sais jamais bien où je vais : un jour ici, et un jour là. Qui peut savoir d'ailleurs? Je suis comme les chiens qu'on emmène. Et puis... je ne me souviens plus.
Sa voix se nuançait de fatigue et cFennui. Pierre entre ses mains lui prit le visage :
— Moi, Gô, je veux te revoir.
— Tu ne peux pas venir à Paris. Si tu crois que j'irai à Versailles! Non, c'est trop loin!
Il s'attachait à elle, lui embrassait les mains.
— Et puis, — reprit-elle, avec une sagesse calme — nous revoir, pourquoi faire ? Il faut toujours qu'on se quitte : aujourd'hui, demain, plus tard. Ça ne peut jamais durer! Alors...
Et maintenant tu auras le goût des autres. Tu les voudras... Qu'est-ce que ça peut fiche : on a été heureux ensemble... C'est tout!
Il pleurait.
— Allons-nous-en, — acheva-t-elle en faisant tournoyer un petit sac de satin noir.
Elle sauta sur une chaise :
— Prends tes bouquins, pour que j'éteigne... Tu y es?
Elle souffla sur la bougie. Une longue rumeur s'élevait de la ville. Des étoiles piquaient le ciel. L'odeur triste des roses s'exaltait de leur fanaison. Sous les pas de Pierre un noyau de cerise éclata.
Gô portait sous le bras deux volumes et sa mante en drap sombre. Pierre prit une fleur qu'il serra dans sa poche. Sur le seuil de la chambre ils s'embrassèrent, bouche à bouche. Gô ferma sa porte, doubla le tour de clef, descendit la première.
Devant l'Odéon, elle appela une voiture, fit baisser la capote et commanda.
— Gare Montparnasse î
Elle tira sa jupe pour éviter les plis. Contre elle, Pierre sanglotait sans mesure.
— Pleure, — dit-elle en le câlinant. —
Pleure, ça fait tant de bien quand on a le cœur gros.
Elle se laissa engourdir au roulement de la voiture. Ils firent la route en silence.
A la gare, le train partait. Ils durent courir, monter les escaliers en hâte. Déjà on fermait les portières. Ils s'embrassèrent encore :
— Je voudrais. — dit le lauréat. — je voudrais vraiment que tu acceptes ma médaille...
Il sortit Tecrin de cuir virjet.
— Quelle médaille. — demanda Go.
— C'est la médaille du ministre. Elle est en or. tu sais, et lourde.
— Tu es fou. mon gosse! Ton tuteur penserait que quelqu'un te Tj prise. On chercherait...
— Ah. Gôî
— Tu peux en être sur!
— Mais il ne sait pas que je l'ai : Ça lui est si éùal tout ca !
— Je ne veux pas, mon gosse.
— Ah, Gô, je t'en supplie. Tu t'en ferais faire une broche. Ça n'est pas laid; tu vois : Minerve offre une palme.
— Non, non, je te dis!
— Je serais si content...
— Non...
— Si content, Gô.
— Il faut la garder pour plus tard. Tu auras des enfants. Tu la leur montreras, pour qu'ils se tiennent sages. Moi, je l'aurais trop vite vendue. On me la volerait. Ça a de la valeur.
La machine siffla. Gô, dressée sur le marchepied, baisa pour la dernière fois les yeux brûlants, les joues mouillées de larmes, la bouche amoureuse et chagrine.
— Mon gosse, mon cher gosse, — répétait-elle doucement.
On l'obligea de descendre. Le train s'ébranlait. Elle cria encore :
— Sois bien sage. Il faut travailler.
Il la regardait sans un geste, anxieux. Elle agita la main.
Quand elle ne vit plus, du côté de la nuit, qu'un feu, à chaque instant diminué d'éclat, elle haussa Fépaule et murmura :
— Encore un béguin qui fout le camp.
Puis elle rejoignit la Brique à la Brasserie Balzar, pour y achever la soirée.
m BEAU DIMANCHE
A Monsieur Louis Ganderax.
Le soleil chauffe les murs blancs, les tuiles rouges des maisons. Il est trois heures. Les vêpres ont sonné. Il n'y a plus de bruit.
Comme tous les dimanches, Jean Grimbart et sa mère s'en vont rendre visite à la grand'mère Aubertot. Jean porte un complet de velours bleu gansé de soie, une cravate rouge, un col raide comme une cangue. Les marronniers n'ont pas d'ombre. La poussière aveugle. Et Jean qui larmoie bute sur un pavé.
— Ne traîne pas tes pieds, veux-tu, — siffle sa mère.
Madame Grimbart marche toute droite sous ses voiles de deuil. Veuve depuis quatre ans, elle n'a rien quitté de l'appareil funèbre à quoi elle imagine devoir quelque prestige. Noire dans le jour éclatant, elle va d'arbre en arbre.
Au bout de l'avenue, près du pont du chemin de fer, la grand'mère Aubertot habite une maison construite et ornée par l'oncle Pingoche. Car cet oncle Pingoche, qui est pharmacien dans la rue des Trois-Moines, sait ouvrer le bois, sculpter la pierre et rit des gens qui se servent d'un architecte pour bâtir une maison.
Celle de. la grand'mère Aubertot est carrée. On sait, en la voyant, que le couloir d'entrée la partage par son milieu. Le salon est à droite. A gauche, la cuisine et la salle à manger. Un petit jardin d'herbe, de géraniums et de cailloux sépare le perron et la grille.
Dans le moment que Jean Grimbart
étend les doigts vers la sonnette, un coup de parapluie lui cingle les mollets :
— Tu sais que ta grand'mère te défend de sonner, — explique Madame Grimbart.
Jean se tient coi, les jambes chaudes.
Sa mère tire violemment sur l'anneau de cuivre poli, déclanche un carillon interminable. La maison s'emplit de tapage.
Un chien aboie à gorge ouverte. Félicie crie :
— Follette !
La grand'mère Aubertot crie après Félicie.
Jean s'étonne de lire un tout petit sourire aux lèvres de sa mère. Il ne dit rien, essuie seulement ses bottines vernies avec un coin de son mouchoir. Mais comme il est penché pour cette coquetterie une claque lui tombe sur la joue :
— Arrange ton mouchoir.
Et Madame Grimbart ajoute sèchement :
— Ma fille, quand vous voudrez faire taire Follette.
Félicie ramasse ses jupes, et d'un grand coup de pied fait rentrer la chienne hurlante.
— Quelle brute, — soupire Madame Grimbart.
Mais Jean, qui marche dans les pas de sa mère, pose le pied sur un volant de crêpe. Une gifle nouvelle évolue au soleil, nette, agile, élégante. Jean se sent les deux joues aussi brûlantes que les jambes.
Madame Grimbart pousse la porte du salon. La grand'mère Aubertot tricote derrière la fenêtre. Au plus fort de Tété, elle porte une palatine en loutre de laine. Des lunettes sont sur son front. Elle a piqué dans ses bandeaux deux longues aiguilles d'acier. Follette occupe un de ces fauteuils qu'on appelle crapauds.
La grand'mère Aubertot serre ses lèvres minces :
— Ton fils a encore sonné.
Madame Grimbart défait ses gants sans hâte :
— Non, c'est moi, — répond-elle.
Un silence traîne. Jean, qui a embrassé sa grand'mère, s'est assis sur un pouf, juste sous la rosace du plafond. Les volets sont tirés; mais des lames de soleil coupent l'ombre. Et on entend voler des mouches invisibles.
Le salon de la grand'mère Aubertot est propre. Des reflets s'entrecroisent des glaces au parquet luisant. Tous les meubles sont revêtus de leurs housses de toile. Un globe couvre la pendule; deux abritent les candélabres. Le portrait du grandpère Aubertot sépare les fenêtres. Un collier de barbe décore sa face sourcilleuse et blanche. Il a un col à pointes, et des breloques d'or.
Jean s'amuse à compter les morceaux de tapis qui sont à terre au pied des
sièges. Il y en a six ronds et huit carrés. Cependant près delà fenêtre, Madame Grimbart se plaint de sa sœur aînée, qui est Madame Pingoche. La grand'mère Aubertot la regarde sous ses lunettes.
— Ah oui, je dis, je dis, — fait Mme Grimbart avec volubilité. — Mais on me laisse à mon chagrin. Pingoche et sa femme ne s'ennuient pas. Ils étaient encore à Paris la semaine dernière. Julie en a rapporté un chapeau à plumes qui est ridicule pour son âge. Tu devrais le lui dire.
Piaymond n'est pas plus gentil à mon égard. Je pense qu'en famille...
— Mon enfant, — répond la grand'mère Aubertot, les mains sur ses genoux, — ton père faisait ses affaires du matin jusqu'au soir. Quand il rentrait, je lui tirais ses bottines. Il passait ses pantoufles, et lisait le Moniteur jusque fort avant dans la nuit. Je vous ai élevés tous quatre sans me plaindre.
Les femmes de mon temps n'allaient pas au théâtre. Pingoche est maître de la sienne. Et que veux-tu que je dise...
— Ah, Julie est heureuse... — prononce avec regret Madame Grimbart. — Elle m'en a toujours voulu d'avoir épousé un médecin.
La grand'mère Aubertot manœuvre ses aiguilles tout en parlant. Son défunt gendre avait sans doute plus d'instruction que Pingoche...
— Et d'éducation, maman. Ce n'est pas lui qui t'aurait répondu devant les Robignon : « Vous perdez une belle occasion de vous taire... »
— Va voir si Félicie a flambé son poulet, — demande la grand'mère Aubertot, humiliée d'un propos dont sa fille seule lui a expliqué, et lui renouvelle l'amertume.
— Jean, — ordonne à son tour Madame Grimbart. — Va voir si Félicie a flambé son poulet.
flO UN BEAU DIMANCHE
Mais comme il part, la grille claque.
Les pas de l'oncle et de la tante Pingoche écrasent le gravier. La grand'mère Aubertot a repris son air attentif et placide. Madame Grimbart drape son voile de crêpe, roule une boucle de cheveux, se raidit sur sa chaise. Follette a bondi aux abois.
Grande, nerveuse, maigre, solennelle, tendue, la tante Pingoche s'avance lentement dans une robe de drap rouge, sous une ombrelle de soie rouge. Sa figure étroite et mauvaise se contracte âprement sous le fameux chapeau à plumes. Et elle évoque avec nécessité Timage de ces longs piments dont sont illuminés les verts bocaux de cornichons.
L'oncle Pingoche est pharmacien de première classe, délégué cantonal et officier d'académie. Cela sort de lui-même comme un rayonnement. Les médailles romaines dont il illustre sa cravate, l'in-
UN BEAU DIMANCHE 6i
taille de sa bague obligent à penser qu'il est antiquaire, membre correspondant de plusieurs sociétés savantes. Il est en effet Tun et Tautre.
Il porte dans Tété des guêtres de toile blanche, et en hiver des guêtres de drap noir. Sa petite figure est rouge et froncée ainsi qu'une pomme trop mûre. Et il a les sourcils d'argent, les moustaches et les cheveux d'un masque japonais.
L'oncle Pingoche a puisé dans la pharmacie des raisons d'athéisme et de causticité. Le commerce des ignorants pare d'un beau mépris sa lèvre dogmatique.
L'oncle Pingoche n'est pas bon. Peutêtre qu'il n'est pas méchant. C'est un homme comme les hommes : vaniteux, égoïste et dur. Il veut, suivant une âpre égalité, que la vie soit amère aux autres ainsi qu'elle fut à lui-même; et dit qu'il faut faire aux enfants des années sans
plaisir, toutes de discipline, de corrections, d'ennui.
Il n'a qu'un ennemi que Jean ne connaît pas, mais dont Toncle Pingoche parle toujours avec colère. Jean présume que c'est quelqu'un qui a quitté la ville, et qui a fait à l'oncle un mal considérable; mais que personne n'a connu, puisque jamais personne ne répète son nom.
— Flaubert n'est qu'un saligaud, — affirme le pharmacien en tapant sur la table. — Ce qu'il a écrit : des ordures, des choses ignobles.
Jean suppose que ce Flaubert était garçon sans doute, ou commis chez l'oncle Pingoche, et qu'il a volé de la pâte de guimauve, peut-être des sous dans la caisse. On a du le mettre à la porte, voici déjà longtemps. Jean ne l'a jamais vu.
Jean redoute l'oncle Pingoche parce qu'il a la main dure et qu'il ne châtie point en s'amusant. Toutefois Jean le con-
sidère pour rérudition nombreuse dont il ne manque pas de faire preuve au sujet de la moindre chose.
L'oncle appelle le bouton d'or : ranunculus chderophyllos et Thumble pissenlit : taraxacLim dens leoiiis. Il sait toutes les dates de Fhistoire de France, et les campagnes de Napoléon. Quand on se promène avec lui sur les coteaux plantés de vignes, il différencie les cailloux, sépare les terrains éocènes des pliocènes, et disserte sans fin sur le calcaire oolithique.
Il collectionne tout ce qui se peut collectionner : des ossements fossiles, des timbres, des faïences, des médailles et des ivoires, des boutons d'habits et des autographes. Il a sur six feuilles de vélin des comptes de cuisine de Catherine de Médicis, et dans un étui vert les deux tiers d'un incunable.
Surtout il a écrit en trois volumes :
« L'Evolution de la Seringue, avec figures », et en un seul : « l'Histoire du Jujube en France ».
Mais Jean Grimbart estime son oncle Pingoche pour une qualité mystérieuse qu'il s'accorde toujours au début des discussions.
— Moi, je ne suis, — dit-il avec l'air triomphant, — qu'un très modeste autodidacte.
Ce mot inquiétant pénètre Jean de déférence.
Dans le bruissement de ses étoffes * chères, la tante Pingoche salue avec un petit air pincé :
— Bonjour, maman, bonjour. Follette!
De madame Grimbart, il n'est pas
question. Et toute roide, madame Grimbart se tait.
Respectueux de tant de pourpre, Jean se rapproche de sa tante, et témoigne à son habitude de son désir de l'embrasser. Elle
défend d'abord les beaux plis de sa jupe :
— Prends garde, mon ami. J'ai une robe propre.
Puis elle feint de découvrir la présence muette et morne de sa sœur :
— Tiens! Léontine est là !
Et baisant Jean du bout des lèvres, elle lui laisse aux joues un accent circonflexe de pommade rosat. Jean observe avec soin la moustache ombrée de sa tante.
— Tu le vois bien que je suis là, — répond madame Grimbart avec humeur.
La tante Pingoche réplique avec une gri mace dédaigneuse :
— Pourquoi ne dis-tu pas bonjour?
Jean prévoit aussitôt, que, prise sur ce
ton, la causerie se poursuivra sans diplomatie. Impassible, la grand'mère Aubertot noue ses mailles de laine à prestes tours de doigts.
Mais madame Grimbart est soudain toute rouge :
— Je n'ai pas à te dire bonjour, puisque tu entres la dernière.
— Et bien, je suis l'aînée!
— On ne le dirait guère à tes chapeaux! Ma chère, tu es ridicule!
— Cela vaut mieux que d'être hargneuse !
— Hargneuse...
L'oncle Pingoche arrive au milieu du silence. La conversation des deux sœurs retourne aussitôt à des calomnies altruistes. Car la tante Pingoche goûte aux faiblesses du prochain des plaisirs sans mesure. Son indéfectible vertu s'exalte à publier le scandale et la médisance. Elle est honnête et redoutable. On la respecte et on la craint.
Cependant, à l'écart, l'oncle Pingoche vérifie la science historique de Jean, et tâche, par plaisir, à le prendre en défaut :
— La mort d'Henri IV?
— 14 mai 1610.
— Bien ! Le traité de Westphalie ?
-- Utrecht?
— Biii... en!
Tout en causant, Tautodidacte examine, méticuleux, les dégâts que Tusage apporte à sa maison. Il constate une tache sur Tuni du papier grenat.
— La Seine prend sa source au mont... — continue-t-il en ricanant; — au mont... au mont... au mont Ger...
— Gergovie, — souffle Jean Grimbart avec peur. — Et Tonclie Pingoche hausse les épaules.
— Au mont Ger... — redit-il lentement.
La clef, qu'on a laissée au dedans de
la porte, a creusé le plâtre du mur. L'oncle Pingoche promène son doigt sur le trou, comme il ferait sur une plaie.
Rageur, et toutefois muet, il tire violemment la porte et remet la clef en dehors.
La grancUmère Aubertot le suit d'un regard froid par dessus ses lunettes.
— Au mont Gerbier-des-Joncs, — reprend Toncle Pingoche. — Oui, des Joncs ! Tu ne sais rien de rien. Gergovie, c'est dans îe Puy-de-Dôme.
Blessée, madame Grimbart regarde Jean, non sans menace.
— A ton âge, — proclame l'oncle, avec une emphase onctueuse, — je gagnais largement ma vie dans une pharmacie d'Orléans à rincer les bouteilles et à faire les courses. Je travaillais le soir, à la chandelle. Je n'ai jamais été gâté. J'ai fait mon chemin cependant. Je ne suis qu'un très modeste autodidacte...
Il développe sa louange, avec quelque pompe oratoire, en soufflant la fumée de sa cigarette. Et la tante Pingoche l'écoute pieusement. Ayant relevé sa jupe écarlate, elle épuce Follette avec un soin minutieux.
— ... Quand arriva la guerre. — poursuit Toncle Pingoche, — je ine trouvai sergent des mobiles de TEure. Je n'ai jamais vu les Prussiens. Toutefois, j'ai fait mon devoir.
Jean, accablé d'ennui, réprime à peine un bâillement.
— Quand on bâille, — enseigne Toncle Pingoche, — on met sa main devant sa bouche. D'ailleurs, il est préférable de ne pas bâiller.
Jean songe qu'il a vu cent fois l'oncle Pingoche ouvrir la mâchoire jusqu'à la gorge. Mais sa tante insinue avec acidité :
— On ne te l'a donc jamais dit ?
Cette allusion fait s'insurger madame
Grimbart :
— Quand on n'a pas d'enfants, — répond-elle avec force, — il est toujours facile d'élever ceux des autres.
La grand'mère Aubertot apaise la querelle :
— Jean, mon petit, va au jardin. C'est toujours pour toi qu'on se contrarie.
— Surtout, fais attention à ne pas te mouiller, — crie madame Grimbart.
Et la tante Pingoche :
— Ne cueille pas les fleurs !
Et l'oncle :
— Les abricots ne sont pas mûrs. J'ai compté les fraises hier !
— N'ouvre pas l'eau!
— ... ni aux poules!
— Ne marche pas sur le fumier!
— Ne dérange pas les cloches à melon !
— Ne touche pas à la tondeuse!
— Tu te couperais!
— Tu la casserais!
— File!
— Hé bien, qu'attends-tu ?
Jean, placide et peureux, descend l'escalier de la terrasse et s'avance à pas lents dans le jardin. Il garde encore l'impression d'angoisse dont le pénètre le salon.
x\u soleil, une boule en miroir, énorme et bleue, flamboie.
Jean marche sagement dans les allées, à égale distance des marges de buis noir. Il regarde les abricots, il regarde les fraises. 11 imagine dans sa bouche leurs goûts tièdes et leurs parfums. A Tabri des volets, Toncle Pingoche le surveille sans doute. Philosophe, Jean passe devant les fruits et leurs douceurs. D'un vol irrégulier, des papillons palpitent autour des roses odorantes. Un carabe d'or vert titube aux cailloux du chemin.
Jean s'engage sous les lilas , parvient au potager géométrique. La verdure mousseuse des carottes couvre un long rectangle. Jean arrache une racine couleur de safran, Tessuie à des feuilles de chou, et la croque avec volupté. La maison Pépie au-dessus des arbres. Dans le calme, les cloches annoncent la sortie des vêpres.
Mais au bout du jardin, un hangar, la buanderie sont un pays plein de surprises. Malgré l'odeur du fumier proche, Jean s'y plaît autrement que dans la maison reluisante. Sur une grande échelle, il s'installe pour un voyage en mer. Il rêve du Robinson Suisse ou du capitaine Hatteras.
Des paquets de gousses séchées pendent sous les tuiles brûlantes. Jean y voit les fruits du tropique. Les bottes d'osier, rondes et droites, sont les cheminées du vapeur. Une roue de brouette tient lieu de gouvernail. L'échenilloir semble un mât dressé. Le linge à sécher sur les cordes figure les voiles.
Près du fumier d'où monte une vapeur, deux grands tonneaux joignent leurs panses. Dans l'un, l'oncle Pingoche prétend fabriquer des phosphates. Il y fait mariner de vieux os de cuisine dans une solution d'acide chlorhydrique. L'autre est plein d'escargots visqueux et grouillants.
Mais la buanderie sent Feau claire et l'iris. Les jours de pluie, derrière le grand vitrage, parmi les cuviers et la chaudière, Jean, qui possède Jules Verne, invente quelque deck house de glaces ouvert sur l'horizon marin.
Ces éléments vulgaires, domestiques et disparates, composent le bonheur dont Jean sait enchanter les longs aprèsmidi du dimanche. La seule fantaisie décore les espaces de son imagination. Et sûr d'être privé de son plus cher plaisir s'il en révélait l'existence, Jean sait en garder le secret.
Il se hausse donc, à son habitude, aux barreaux de l'échelle, et s'y tient aux aguets. Admirables moments de liberté silencieuse. Un mur, chaperonné de tuiles, regagne tout droit la maison.^ Les vignes se feuillent de pousses nouvelles.
Jean ne voit pas passer les trains : il les entend. Leur fumée blanche se dis-
sipe sur le jardin quand le vent souffle de Touest.
Le soleil commence à baisser vers les collines onduleuses. Par bandes jaunes et vertes les champs lointains alternent. Un peuplier pointu domine l'extrême horizon.
Juché dans les poutres du toit, Jean soulève la tabatière, et s'y encastre comme dans une hune de vigie. Il considère la ville.
Les petites maisons s'égaillent parmi les arbres et les jardins. Les pignons blancs en enfilade accusent le dessin des rues. Jean reconnaît l'Hôpital, le Couvent des Yisitandines, le lanterneau de la mairie, la tour de Saint-Julien, et les deux clochers de l'église. Des carillons se mêlent. On entend siffler vers la gare. Jean est heureux de tout cela.
D'une voix aiguë sa mère l'appelle. Il n'entend que trop tard, accourt à jambes
folles. Sur la terrasse. Tonele Pingoche fait tourner sa canne indéfiniment sur trois doigts. Afin de mieux vexer sa sœur, la tante Pingoche ricane, et exagère sa gaité de voir Jean sali de poussière, de plâtre et de toiles d'araignées :
— Hé bien, ton fils est propre !
— Va chercher une brosse. — commande madame Grimbart.
Jean la rapporte vite. Et comme la tante Pingoche s'esclaffe de nouveau, un rude coup de brosse sur le bout des doigts met des larmes aux yeux de Jean. Il se laisse brosser.
— Léontine, — reprend la tante Pingoche, en remettant ses gants trop neufs, — nous n'avons pas le temps de t'attendre des heures.
— J'ai fini, — dit madame Grimbart avec rage.
Jean qui se sent pincer le bras d'une façon terrible, laisse échapper une plainte.
— Je vais te faire crier pour quelque chose, — menace sa mère.
Elle ordonne avec harmonie les plis de son crêpe de veuve. D'un geste maladroit, la tante Pingoche relève sa jupe écarlate. L'autodidacte en belle humeur sifflote un air de cor. Et, par Tavenue poussiéreuse, la famille revient en ville. Jean la précède un peu.
La tante Pingoche, revêtue de pourpre, madame Grimbart en noir de fumée. Tonde Pingoche dans un complet chamois, s'avancent à pas réfléchis. Et, conscients d'être notables, ils s'accordent à la curiosité respectueuse des boutiquiers assis devant leurs portes.
Pharmacien de première classe, lauréat de plusieurs concours, archéologue et conseiller municipal, président honoraire de la Lyre amicale, l'oncle Pingoche rend les saluts qu'on lui fait avec une gravité condescendante. La tante Pingoche, avide
d'honneurs, balance son panache rouge dans un sourire souverain. Et dans ses crêpes d'apparat, madame Grimbart seule garde une sérénité automatique.
Au bout de l'avenue , Jean demande :
— Où va-t-on ?
— Droit devant toi, — répond Toncle Pingoche, railleur et péremptoire.
— Bon, — reprend Jean, docile.
Mais tant de soumission est prise pour de l'ironie. D'ailleurs, Fonde Pingoche s'ennuie de ne rien dire et de n'exercer pas son autorité tyrannique.
— Tu n'as pas à répondre, : bon, — explique-t-il à Jean, — quand je te fais une observation juste.
Et pressé par la crainte, Jean répète, pour mieux adhérer à ce conseil impérieux.
— Bon!
L'oncle Pingoche s'emporte :
— Tu te fiches du monde, vaurien! Si
tu étais à moi, je t'aurais maté depuis bien longtemps.
— Le fait est, — déclare la tante, avec un sourire hostile, — qu'il est joliment malappris !
Madame Grimbart a serré les dents sans répondre. Et Jean, par prudence, gagne quelques pas.
Tout au bord du trottoir, il écoute l'eau du ruisseau glousser le long des pavés bleus. De gros pigeons, pattus de rose, se dandinent parmi les crottins d'or frais.
Jean, qui tient ses gants dans sa main, en laisse tomber un dans la poussière.
Les doigts crispés sur l'autre, il observe un garçon boucher qui évolue à bicyclette. Jean le fait avec tant d'attention qu'il heurte du front un réverbère inattendu.
Et la tante Pingoche, qui guettait la rencontre, manifeste une joie stupide.
L'oncle Pingoche, insidieux, ramasse
le gant égaré, et le glisse avec un sourire dans la poche de sa jaquette.
Mais Jean qui sent grossir la bosse de son front s'empêche de pleurer. Il renifle sa peine et la rentre en lui-même. Sa mère a deviné cet expédient secret. Elle fait quelques pas rapides. Jean, déjà, serre les épaules, lorsque Fabbé Tubal, de retour des vêpres, salue madame Grimbart avec une onction ample et distinguée.
Et madame Grimbart s'incline dans ses voiles. Jean regarde le prêtre avec reconnaissance. L'oncle Pingoche, qui n'aime pas les curés, a gardé son chapeau sur la tête.
— Pingoche, — demande madame Grimbart avec une gravité revêche, — ne pouvez-vous répondre aux gens qui me saluent?
— Léontine a raison, mon petit homme, — approuve la tante Pingoche, timidement. — Qu'est-ce que cela peut te faire ? On voit que tu es avec nous! C'est une
politesse banale, qui n'engage en rien tes idées.
D'abord Toncle Pingoche toise sa bellesœur sans daigner lui répondre. Doucement, il dit à sa femme :
— Mon enfant, je sais bien ce que j'ai à faire. Si je déteste les curés, je crois que ce n'est pas d'hier. Je t'ai toujours permis d'aller à la messe.
Impertinent, distrait, il ajoute pour sa belle-sœur :
— Je n'empêche personne de voir, de recevoir l'abbé Tubal. S'il court la gourgandine, cela ne me regarde pas. J'entends ne tirer mon chapeau qu'à ceux-là qu'il me plaît. Et ceci, une fois pour toutes, ma bonne amie.
La tante Pingoche a depuis longtemps rencontré son maître. Aussi se rallie-t-elle avec empressement à d'aussi nettes conclusions :
— Mais sans doute, mon petit homme,
sans doute. Ce que je fen disais n'est que pour Léontine...
— Que madame Grimbart, — coupe Tonde Pingoche avec beaucoup de dignité, — fasse et pense à sa guise. J'ai la prétention, à mon âge, non pas de recevoir, mais de donner quelques leçons...
— Ce ne sera pas à moi, j'imagine... — réplique madame Grimbart.
Mais l'oncle Pingoche esquive la dispute en se dirigeant vers l'unique urinoir de la ville.
— Ton mari, — siffle madame Grimbart, offusquée, — est grossier comme du pain d'orge.
— Que veux-tu, — répond la tante Pingoche, — il n'a jamais pu souffrir les curés. C'est son affaire !
Jean pendant tout cela marche droit devant lui. Gest-à-dire qu'il a suivi le trottoir gauche de la rue Nationale jusqu'à l'hôtel du Cheval-Blanc. Là, selon l'ha-
bitude, il a traversé la chaussée pour suivre, jusqu'à la mairie, le trottoir droit. Il longe donc les étalages du Sabot rouge, de rÉpicerie parisienne et de la Belle Jardinière.
Une odeur de vaisselle, de beurre cuit, d'absinthe entoure l'hôtel du Rocher de Cancale. Et Jean se demande une fois de plus quel rapport unit cet hôtel au rocher de Cancale. L'oncle Pingoche consulté répond :
— A cause du supplice.
— Quel supplice ? — répète Jean méditatif.
Et Toncle Pino-oche lui trarde rancune de faire l'esprit fort.
Auprès de la mairie, la famille s'arrête au seuil du papetier Bazouille, collègue municipal et ami voltairien de l'oncle Pingoche. Bazouille, obèse et souriant.
Madame Bazouille étique, et les deux fils Bazouille sont assis le long du trottoir.
Derrière eux, la devanture montre des encriers à renversement, et des pommes de velours peint qui sont des pelotes à épingles.
La tante Pingoche décline l'invitation à s'asseoir dans Tarrière-boutique, devant un' verre de Banyuls et des massepains fourrés à la framboise.
— ... Vous le savez, Bazouille, — entendon affirmer par Toncle Pingoche, — je ne suis rien qu'un très modeste autodidacte...
Jean profite de cette pause pour renouer les cordons de ses souliers. Lorsqu'il s^est relevé, il considère l'horizon. D'une pente rapide, la rue Nationale descend au Pont-de-Pierre, entre les maisons en escalade. Et par delà le fleuve, une route se guindé sur le dos des collines maussades.
Les Pingoche ont pris congé des Bazouille. Jean gagne la chaussée comme
l'exigent la coutume et les trottoirs étroits.
Sur le Pont-de-Pierre un vent frais soulève les chapeaux, balance les ombrelles. Le fleuve, gris de perle et luisant de paillettes bleues, s'étale entre ses berges, baigne, à perte de vue, le pied rond des collines.
Pour ses lignes mélancoliques, Jean aime cet horizon d'eau lente et de coteaux. Vers la ville, les toits enchevêtrés montent jusqu'à la tour grêle de Saint-Julien. L'église haute et ses cloches semblent régner sur les maisons.
Au bout du pont des peupliers se rangent. Le fleuve les reflète. De grands ormes, des trembles, des tilleuls se voûtent sur une prairie qu'entoure un bras d'eau miroitant. G'estVIleaux Dames : unique promenade où les orphéons et les chœurs donnent leurs beaux concerts dans l'après-midi des dimanches. En
semaine, l'ombre des arbres abrite les jeux des enfants et les innocentes conversations que les vieux rentiers s'enchantent de tenir aux nourrices bourgeoises.
Dans les nuits clandestines, ainsi qu'aux jours de fête, toute la petite ville a promené sur l'herbe lasse ses désirs d'élégance et ses espoirs sentimentaux.
Cette Ile aux Dames, ombreuse, a longtemps enfermé l'étroite vie de Jean Grimbart. Il en connaît les bancs, les chemins, les détours, la grotte de ciment, les fontaines arides, jusqu'aux petits graviers mêlés de coquillages. Et, d'année lente en année lente, il s'y est morfondu, à peine intéressé par le passage des chalands.
Tous les dimanches, la famille Aubertot- Pingoche-Grimbart fait parade de ses toilettes autour d'un kiosque retentissant de fanfares. L'/Ze aux Dames exhale pour Jean une amère pensée de solitude et de chagrin.
Dans ce nouveau dimanche il y parvient avec une crainte paisible des corrections et des mauvais tours.
L'oncle Pingoche salue à la ronde. La tante Pingoche s'épanouit d'être si rouge. Et madame Grimbart éprouve un agrément sévère à mêler ses voiles de deuil à la gaité des promeneurs.
Or, depuis des années, Jean sait qu'en arrivant dans l'île, il convient de mettre ses gants. Une angoisse l'accable d'apprendre son dernier malheur. Cependant, courageux, il gante sa main droite et met la gauche dans sa poche. Comme il voit que personne ne songe à lui, il respire.
Avec satisfaction l'oncle Pingoche affirme que l'orchestre exécute un air de Martha, de Flotow.
— Tu sais donc tout, mon chat, — fait observer sa femme.
— Ecoute, — lui répond Pingoche.
Et rythmant de la tète, il accompagne les pistons :
Vive la bière Et le houblon !
Rien sur la terre N'est aussi bon !
Rien sur la terre N'est aussi bon !
— Voilà Raymond, — proclame madame Grimbart.
Elle ouvre violemment les groupes afin de rejoindre son frère.
L'oncle Raymond Aubertot est un bel homme fort et gai. On Faime pour sa bonne humeur. Il est habile et secourable, entendu aux affaires, et peu curieux de son prochain. Il a fait toute sa fortune en vendant du bois de chauffage ou de cons- . truction. .Jean regarde toujours avec une stupeur mêlée de respect cet oncle Aubertot qui est millionnaire, et qui demeure hors de la ville, au milieu d'un
vaste chantier de foin et de fleurs, où de grands arbres sont couchés.
Pour la dixième fois, Jean, qui pense à des musardises, heurte quelque arbre ou un passant. Enfin, sur des chaises de paille, la famille s'assied autour de la tante Aubertot. C'est une assez petite femme, pâle avec des cheveux dorés, jeune, et dont les yeux gris se cernent de fatigue autant que de tristesse. Simple dans une robe de linon à pois, fine de buste, ronde de hanches, elle sourit sous son ombrelle. Jean s'étonne qu'elle ait toujours l'air absent de ses paroles. Mais il l'aime pour sa douceur.
La musique traverse le bruit constant des bavardages. Les gens qui sont assis regardent le manège de ceux qui n'ont pas voulu s'asseoir. L'oncle Pingoche annonce que l'orchestre commence un air de la Mascotte. Et il le fredonne assez haut :
J'aime bien mes moutons-on-ons !
J'aime bien mes dindons-on-ons !
Quand ils font leurs doux glou-ou, glou-ou...
L'oncle Aubertot bat de sa canne la pointe de ses bottines. La tante Pingoche a haussé sa jupe de drap rouge. Elle révèle ainsi qu'elle porte un jupon de satin jaune à rubans verts, des bas de fil marron, des souliers de daim blanc sur de très vilains pieds. Madame Grimbart s'ennuie sans geste et sans parole. La petite tante Aubertot a les yeux fixés devant elle. Elle approuve de petits signes la tante Pingoche qu'elle n'écoute pas. Jean remue sa main droite avec affectation.
Mais l'oncle Pingoche, sournois, prépare la nouvelle scène :
— Jean, — dit-il bonnement, — sors ta main de ta poche.
Et la tante Pingoche commente avec bonté :
— C'est un genre nouveau que de ne pas ganter deux mains.
Jean, atterré d'attente, ne répond pas un mot. L'oncle Pingoche goguenarde :
— Glou-ou ! Glou-ou ! Bê !
— Entends-tu ce que dit ta tante ? — demande madame Grimbart.
Jean temporise encore.
— Tête de bois ! — siffle la tante Pingoche.
— Mets donc ton gant, voyons ; — conseille l'oncle, affectueux.
Jean se sent enfermé entre la tante rouge, les voiles de sa mère, la canne de l'autodidacte.
— Jean! — commande madame Grimbart.
La petite tante Aubertot, après un coup d'œil triste, revient à sa contemplation familière et mystérieuse.
— Jean, viens ici.
Mais Jean reste immobile.
— Jean.
Jean ne veut pas entendre.
— Ouest le gant de ta main gauche.
Jean garde le silence.
— Où est ton gant?
La tante Pingoclie hausse les épaules :
— Il est obéissant, — dit-elle.
La voix de madame Grimbart se fait plus glaciale encore :
— Veux-tu me dire où est ton gant ?
Acculé, sans un mot, Jean ouvre un peu
les bras, les laisse retomber. Puis il serre la bouche, les yeux, les dents, les joues et se contracte tout entier. 11 a remarqué que les gifles, alors qu'on les attend, font parfois moins de mal. Son expérience est bientôt confirmée. Comme il soupire, détendu, une troisième gifle, improviste et violente, lui sert de contre épreuve.
Dans un brouillard Jean voit tourner Vile aux Darnes^ les arbres, la jupe rouge de sa tante, l'ombre funèbre de sa mère.
Fautodidacte ricaneur. Peu à peu sa vision s'élucide et se pose. Une goutte brûlante lui coule sur la joue et lui sale les lèvres. Mais comme la petite tante Aubertot le considère avec une bonté muette, il se console et lui sourit.
— Rentre tout droit chez ta grand'mère, — ordonne madame Grimbart; — si tu ne trouves pas ton gant, tu auras affaire à moi!
Jean lentement s'éloigne. Il creuse sa mémoire :
— Où ai-je pu le perdre? Je les serrais dans ma main droite.
Cependant la pensée de faire seul le long chemin, de Tîle à l'avenue, le réconforte de plaisir. Mais la voix de l'oncle Pingoche l'arrête brusquement. Jean accède au premier appel. La canne de l'autodidacte est si prompte et si implacable que Jean revient même en courant. Sous les arbres, l'orchestre module une romance.
L'oncle Pingoche alors tire le gant malencontreux :
— Une autre fois, monsieur, je n'aurai pas la bonté de vous le rendre.
Jean recueille son bien.
— As-tu la bouche cousue ? — interpelle aigrement la tante Pingoche.
Jean répond d'un souffle :
— Merci !
Mais la tante rouge le harcèle encore :
— Merci qui? Merci mon chien?
— Merci mon bon oncle Pingoche, — dit Jean tranquillement.
— Ah, mon garçon, — conclut l'autodidacte avec cordialité, — jouis de tes belles années. Tu regretteras mes conseils.
Mais l'orchestre s'est tu sur un accord de cuivres. Et la foule confusément remonte au Pont-de-Pierre. La famille, selon l'usage, rentre, après la musique, dîner chez la grand'mère Aubertot.
Place de la mairie, l'oncle Pingoche se
détache vers la rue des Trois-Moines, afin de passer à la pharmacie. La tante Pingoche, qui s'efforce à des grâces, accroche son frère :
— Raymond, — commence-t-elle, — je ne me suis jamaisoccupé de ta femme. Tu pourrais pourtant la prier de ne pas pousser la simplicité jusqu'au ridicule...
Mais l'oncle Aubertot reste indifférent.
Il sait que sa sœur est jalouse, jalouse jusqu'à la fureur. Il rejoint son neveu :
— Et bien, Jean, tu travailles ?
— Oui, mon oncle.
— Tu fais bien. Il faut travailler. Je n'ai pas reçu d'instruction, moi. Mon père est mort de très bonne heure. Et pourtant j'ai fait mon chemin. J'ai travaillé...
Derrière eux la tante Pingoche propose une recette de pannequets aux confitures :
— ... Un zeste de citron... et quatre cuillerées de sucre... des cuillerées à bouche... un quart de beurre.
La petite tante Aubertot sourit sans l'écouter.
Jean marche avec fatigue sous les intions nombreuses de sa mère :
— Jean, tiens-toi droit ! Ne mets pas tes pieds en canard! Ne balance pas ton derrière !
Mais devant la Sous-Préfecture, Jean, qui admire, par la grille, des massifs de phlox et de géraniums, entre dans un tas de sable. 11 rit.
— Nous ne sommes pas dans la lune, — lui lance la tante Pingoche.
L'avenue parait sous les marronniers.
Le soir souffle un peu de fraîcheur. L'oncle Pingoche rejoint la famille.
— Te revoilà, mon petit homme, — soupire la tante Pingoche.
Le pharmacien lui fait une révérence saugrenue :
— Belle dame, rien de nouveau! Trois ordonnances pour demain.
Il ajoute avec négligence :
— En ouvrant un cochon, Pédulou s'est coupé un doigt.
Devant sa maison, la grand'mère iVubertot fait sentinelle. Campée sur ses jambes, et les mains au flanc, elle attend les siens. Mais l'oncle Pingoche dépasse la grille, feint de ne pas reconnaître sa belle-mère.
— Pingoche, — lui crie-t-elle, — Pingoche, où allez-vous ?
L'oncle Pingoche fait Fidiot, lève les bras, revient. Et sa femme s'amuse seule de cette plaisanterie hebdomadaire.
Gomme Jean franchit la grille, la grand'mère Aubertot le tire par sa veste. Il fait trois pas à la renverse, s'assied sur le trottoir.
— Un petit garçon bien élevé, — affirme t-elle, — laisse passer d'abord les dames de sa société.
Dans le vestibule, madame Grimbart se développe de ses crêpes, enlève son
chapeau. La petite tante Aubertot se recoiffe d'un geste souple. La grand'mère Aubertot l'examine sans bienveillance.
Mais la tante Pingoche pousse sa bellesœur, se regarde au miroir, rentre un peigne dans ses cheveux bleus de teinture.
L'oncle Aubertot, que possède la manie de la propreté, époussète ses bottines avec le plumeau des meubles.
— Alors, — lui dit sa mère — je ne te vois plus que le dimanche. Tu es donc toujours à Paris...
Sous le regard froid de sa belle-mère, la petite tante Aubertot sourit avec grâce.
— De mon temps, — poursuit la grand' mère, — quand les hommes faisaient les affaires, les femmes gardaient la maison...
— Mais ça n'a pas changé, — déclare la tante Pingoche ; — chez nous du moins !
Félicie a passé, portant à deux mains la soupière.
— Tablature ! — beugle Fonde Pingoche.
Et derrière la bonne, il imite, en pinçant les lèvres, les trompettes à' Aida.
Alors, toute la famille, et Jean en dernier lieu, pénètre gravement dans la salle à manger.
Le buffet, la table, les chaises, le baromètre et le cartel sont de style Henri II. La baie, qui donne sur le jardin, est en vitraux rouges et blancs. La suspension à volutes de cuivre est défendue des mouches par une gaze cirée.
L'oncle a cloué aux murs ses rebuts de faïences. Au-dessus d'un haut poêle en céramique verte, il a suspendu une de ses œuvres. C'est, dans un cadre d'or, une peinture à l'huile : un chaudron rempli de raisins près d'une dame-jeanne. Et c'est signé : Bernard Pingoche.
Jean Grimbart a, comme toujours, une chaise de paille, un vieux couteau dépareillé, un pied de table entre les jambes. La
grand'mère Aiibertot met sa bru à sa gauche, et son gendre à sa droite. Devant elle, l'oncle Aubertot coupe le pain et verse à boire. Entre l'oncle Pingoche et sa mère, Jean surveille leurs mains promptes à corriger.
Le diner est plantureux. Comme tous les dimanches, il y a un potage au riz, du veau aux petits pois, un poulet et de la salade, une crème au café, un savarin aux fruits.
La grand'mère Aubertot sert chacun à son tour suivant une tradition inflexible. Elle emplit les assiettes avec méthode et selon le goût de son cœur. Elle sert les hommes d'abord, donne les meilleurs morceaux à son fils et puis à son gendre. Jean obtient généralement le gras du veau, le lard des pois, le vinaigre de la salade, le fond du savarin.
— Mange donc proprement, — lui conseille sa mère. — Essuie tes doigts ! Laisse ton pain.
[ B*Bl10TH£CA I
Partagé entre tant d'avis, Jean redouble de maladresse.
L'oncle Aubertot guette les verres, épuise les carafes. La tante Pingoche redemande de tous les plats.
— ■ Jean, — dit la grand'mère x\ubertot, — va nous chercher du pain à la cuisine.
Il dénoue sa serviette et sort.
Rougeoyante et lustrée parmi ses casseroles, Félicie tire d'un placard la flûte de pain roux. Affectueuse, elle coule dans la poche de Jean une demi-barre de chocolat:
— Tenez ! c'est une gratte que j'ai fait sur leur crème.
Mais Jean revient trop tôt. L'oncle Pingoche écourte une histoire équivoque.
La tante Pingoche est plus rouge que sa robe. La grand'mère Aubertot a les yeux pleins de larmes. Madame Grimbart sait rester solennelle. Les contes de Pingoche lui semblent toujours sales. La petite
UN BEAU DIMANCHE iOi
tante Aubertot porte sur sa figure fine un masque de sourire.
Au dessert, l'oncle Pingoche, qui vient d'allumer une cigarette, s'évade avec un air joyeux. Il rentre brusquement et sonne Félicie.
— Taisez-vous ! - — recommande-t-il. — Taisez-vous ! Ecoutez !
Dans le silence une explosion, deux, trois, cinq coupent les hurlements terribles de la bonne. L'oncle Pingoche manque à s'étrangler de plaisir. Il explique en crachant que c'est un marron d'artifices.
— Pan... patapan, — fait-il.
Il mime l'horreur de Félicie. Sa joie secoue la table. La petite tante Aubertot s'est arrêtée de sourire. Les mains lui tremblent de surprise.
Jean, d'un geste nerveux, a culbuté son verre. LTne tache rouge s'élargit sur la nappe, file sous les assiettes, grandit, s'étale. La grand'mère Aubertot se hâte de
verser une salière pleine sur le vin répandu.
— Quel sagouin que cet enfant, — murmure la tante Pingoche.
Jean tire son mouchoir pour éponger la nappe. Mais la barre de chocolat s'échappe de sa poche, tombe sur le plancher.
— Qu'est-ce que c'est que ça? — gémit madame Grimbart.
Il se fait un silence. Un train qui passe ébranle la maison.
Il semble à Jean épouvanté qu'on vient de lui mordre le cœur. Des marteaux lui battent la tête. 11 est très pâle.
L'oncle Pingoche a ramassé le morceau de chocolat moite. Il résout l'anxiété commune :
— Je lis: Pharma... Choco...! Donc, pharmacie centrale, chocolat de santé. La maman, c'est celui que je vous fournis depuis mon mariage.
La grand'mère Aubertot bleuit d'indignation.
— Voleur, — sifïle la tante Pingoche en regardant sa sœur. — Il ne lui manquait plus que ça !
Madame Grimbart devient blême. Elle entraîne son fils vers le vestibule. Jean étrangle de peur.
— Quelle vilaine nature que cet enfant, — fait le pharmacien d'un ton découragé. — Il n'y a rien à en faire décidément.-
Sous les yeux las de la petite tante Aubertot, Jean résiste avec Tair de la supplier ?
— Léontine, — concilie-t-elle, — Léontine, je vous en prie. Cela n'est pas si grave...
Mais madame Grimbart, exaspérée par les Pingoche, saisit c^tte occasion d'une méchanceté :
— Si jamais vous avez des enfants, vous les élèverez comme il vous plaira. Laissez-moi faire avec le mien.
— Voleur, — dit la tante Pino^oche.
Arrivé dans le vestibule, Jean cercle les bras à son front, défend ses joues.
— Je n'aurai de toi que des avanies, — halète madame Grimbart, — que des reproches...
Et trop faible pour le frapper, elle le pince de ses doigts maigres. Jean ne veut pas crier. Il ne crie pas.
Mais Félicie, encore en larmes à cause de la peur que lui a faite l'oncle, sort de sa cuisine.
— Madame, — implore-t-elle, — madame.
Elle essaie vainement d'arrêter madame Grimbart. Cette pitié vulgaire ouvre le cœur de Jean qui se sent tout près de pleurer.
A bout de souffle enfin, madame Grimbart, tragique et raidie, revient dans la salle à manger. La compassion de sa famille ulcère son orgueil. Elle ne retient pas ses larmes.
A petits traits l'oncle Aubertot sirote
un verre de chartreuse, qu'il réchauffe au fond de sa main.
— Ma pauvre Léontine, — console hypocritement la tante Pingoche, en pliant sa serviette en forme de bonnet d'évêque.
Madame Grimbart, penchée sur la table, éclate en sanglots.
— Voyons, Léontine, — complaint la grand'mère Aubertot. — Il faut te faire une raison. Mets-le pensionnaire au lycée, ou en apprentissage, ou mousse.
— Et si Ton n'en vient pas à bout, — insinue l'oncle Pingoche, qui noie sa cigarette dans le café de sa soucoupe , — il y a la Paternelle de Mettray, ou la maison de correction de la Motte-Beuvron.
Madame Grimbart accablée se sent mère d'un misérable.
L'oncle Pingoche fait l'éloge du kummel, du curaçao et de l'anisette qu'il fabrique avec des essences.
— Oui, ça n'est pas mauvais sans doute, — déclare Fonde Aubertot, avec un air normand — c'est même bon, si vous voulez ! Mais ça ne vaut pas ma fine de 67.
Et il allume un gros cigare.
La grand'mère Aubertot dispose les six jeux du bézigue chinois.
— En cinq mille, — crie Fonde Pingoclie ; — en cinq mille.
Au bas de Fescalier, sous la petite lampe. Jean souffre sans faire de bruit. Mais il revoit son père : un visage mélancolique, le regard clair, des cheveux blancs, une voix grave qui disait avec tendresse :
— Mon gros Jean sera sage.
Derrière la porte fermée, Fonde Aubertot bavarde. L'oncle Pingoche, allègre, fausse Fair de Martha :
Vive la bière Et le houblon...
La tête lourde, battu de fièvre, Jean s'appuie à la rampe, où son oncle Pingoche a lui-même sculpté la tête de Minerve.
Et peu à peu s'achève ce long dimanche de l'été, encore un beau dimanche.
A Monsieur Henri de Réunier.
Par sa fenêtre ouverte, M. Latallerie aperçoit le Jeu de paume, provincial et animé.
C'est un dimanche, en juin. L'aprèsmidi est aussi chaude qu'au plus fort de l'été. Sous les grands marronniers, les bourgeois, gravement, s'avancent par familles. Leurs* enfants bien habillés les précèdent.
Gênés dans leurs vêtements neufs, les ouvriers marchent en balançant les bras, comme étonnés de leur repos. Les femmes ont des robes d'indiennes, des rubans de couleur voyante, des chapeaux accablés de fleurs.
Par bandes, les soldats, coiffés et culottés de rouge, traversent la foule indolente. Ils vont au pas sans hâte, embarrassés de leurs gants. Les employés de magasin portent de longues redingotes, des cravates très claires, des chapeaux de paille. Les couturières qu'ils poursuivent ont des bottines jaunes, avec des bas noirs, que montrent, relevées, les jupes de mousseline ou de crépon. Les- bras rosés et les épaules des plus jeunes transparaissent sous leurs corsages.
Entre un in-folio du Thésaurus d'Estienne et l'édition d'Horace qu'il préfère, celle imprimée à Londres en 1809, d'après la leçon de Gessner, M. Latallerie travaille. Et il voit les uns les autres, quand il quitte des yeux son texte, afin d'en méditer quelque interprétation délicate.
Professeur au lycée, il doit le lendemain traduire et commenter à ses élèves cette « ode à Thaliarque » qu'il range volontiers
parmi les plus aimables et les plus consolantes du poète.
M. Latallerie a l'esprit fin et tout imprégné de tendresse. Les agréments d'Horace lui sont toujours nouveaux. Il explique le vieil auteur avec plus de coquetterie que d'érudition. Si Dûbner et Baxter ne peuvent s'accorder sur le nom présent du Soracte, M. Latallerie n'en prend point de souci. Aussi bien, un vieux scoliaste place ce mont en Etrurie, chez les Phalisques.
Aux derniers vers de Tode, M. Latallerie s'arrête avec un peu de trouble.
Lenesque sub nocte susurri dit le
poète :
Et ces tendres propos qu'on chuchote à nuit close...
Aux accords redondants d'une marche guerrière, voici que l'harmonie municipale débouche d'une rue voisine. Parmi les musiciens, tous costumés en chefs de
gare, jaillit, intarissablement, Texplosion de. la grosse caisse et des cymbales. Une bannière de velours, où pendent des médailles d'or, s'incline au-dessus des têtes galonnées, des instruments polis et des petits cartons.
Le bondissant tapage, ni la cohorte allègre n'ont cependant distrait M. Latallerie. Il redit à mi-voix, en regardant le ciel, la strophe alcaïque et chantante :
nec dulces amores Sperne puer, neque tu ckoreas, Donec virentl canities abest Morosa,.,
Avec un sentiment de discrète amertume, M. Latallerie transpose le texte en vers de sa façon :
Ne fais pas fi, dans ton jeune âge,
Ni des amours charmantes, ni des rondes.
Tandis que la vieillesse chagrine
Est encore loin de ta vigueur. . .
Sans aller plus avant, M. Latallerie a soudain refermé ses livres.
Les coudes sur le Thésaurus et le front dans les mains, il ne prend vraiment pas garde à l'expansive fanfare, que suivent sur le Jeu de paume les promeneurs entraînés.
Tout près de cinquante-deux ans, il songe qu'il n'a guère connu « ni les amours charmantes, ni les rondes... ni ces tendres propos qu'on chuchote à nuit close )). La « vieillesse chagrine » est maintenant prochaine.
Cependant la pensée de sa vie monotone lui est trop familière pour l'affliger encore. Aussi l'accueille-t-il sans alarme, avec l'esprit calme du sage à qui ses regrets même donnent quelque douceur.
Mais le soleil d'été, le ciel pur et jusqu'aux voix heureuses et vives de la foule tourmentent son indifférence. Cette
joie populaire qu'il ne saurait goûter, il se sent incliné à lui porter envie.
La pauvreté longtemps, plus encore que Fétude, l'a tenu à Técart des plaisirs délicats. L'âge mûr l'a rendu vainement difficile dans ses désirs. 11 se fût marié, peut-être, sans la prudente crainte de changer sa tranquille et chère solitude pour une compagnie incertaine, dont les années souvent font une chaîne insupportable.
En province où, d'ailleurs, il n'est de liaisons commodes que les pires, M. Latallerie avait pris sans effort le parti de n'en pas avoir qu'il eût aussitôt regrettées. S'il n'avait pas atteint au bonheur, ses voluptés du moins ne l'avaient pas trahi. Et il avait ainsi vieilli sans aventures.
Parfois il allait à Paris. Ces jours de loisir M. Latallerie priait à déjeuner, chez Lapérouse, un de ses vieux amis, médecin rue de Seine et collectionneur
de monnaies. Ils s'attardaient à table, auprès de la fenêtre, à regarder le quai suranné des Vieux- Augustins. Les feuilles des beaux peupliers frémissaient aux souffles de juin, ou volaient dans le vent d'automne.
Avec des doigts pieux, le numismate développait de son papier de soie quelque statère de Gyzique, où la tête de lion, toute hargneuse et rude, s'enlevait sur le ton pâle de l'électrum. Une autre fois, c'était la tétradrachme d'Agrigente, la rarissime pièce au crabe, que les Carthaginois contrefirent au iv^ siècle.
M. Latallerie extrayait de sa poche un élégant Marot édité par Moëtjens, en 1700, imprimé sur hollande ; ou le Diogène Laërce de Sébastien Gryphe, dans la reliure de l'époque, avec ses tranches ciselées au burin.
Leur commerce savant avait pour tous les deux le charme d'une telle entente
que, chaque fois, ils s'étonnaient du temps prompt à s'enfuir et à les séparer. Et, dans la nuit tombante, M. Latallerie regagnait sa petite ville en caressant avec une belle ferveur le dos vieilli de ses bouquins.
Au bout du Jeu de paume, devant le lycée de briques roses et de pierres blanches, la fanfare commence un morceau de concert.
M. Latallerie soupire, enferme dans THorace la feuille où il a consigné ses remarques. Sa classe, le lundi, ne s'ouvrant qu'à deux heures, il remet au matin suivant la fin de sa préparation.
11 marche par la chambre et prévoit sans entrain l'achèvement de sa journée. Presque tous les dimanches, il rejoint, au café du Petit-Saint-Hubert, deux ou trois professeurs, un conseiller de préfecture, l'ingénieur des mines, et un vieil inspecteur des contributions. Seul à ne pas
jouer aux cartes, M. Latallerie parcourt les journaux illustrés, prolonge sa pipe et boit à petites gorgées du café à la glace.
Après le dîner, ils font tous ensemble le tour des avenues que rafraîchit le vent du soir, longent Teau morne du canal, et s'assoient sur la berge herbeuse. Ils y parlent de tout. Et bientôt ils se taisent, n'ayant plus rien à dire dont ils ne soient d'avance fatigués. Aux premières étoiles, ils rentrent en ville, et se pressent les mains au coin de quelque rue :
— Alors, bonsoir ?
— Bonsoir !
— A demain ?
— A demain !...
M. Latallerie, parmi ces méditations, s'arrêta devant son armoire à glace.
Il s'y voyait déjà chenu, très droit, avec des yeux profonds. Sa jaquette en alpaga noir le faisait paraître plus mince.
120 LES DÉSIRS DE xMOMQUE
Sans doute parce qu'il avait un gilet blanc, un pantalon d'été et des guêtres de toile, ridée lui vint qu'il pourrait dîner à Paris. Tout d'abord la nécessité de rentrer dans la nuit faillit lui gâter son plaisir. Il fut tout près d'y renoncer. Mais, aussitôt, il y revint avec une émotion qu'il ne s'avouait pas encore.
Le train ne passait qu'à cinq heures.
M. Latallerie se brossa, prit sa plus belle (.^nne, — un jonc à pomme Louis XV, et coiffa son chapeau en paille de Bangkok. Il se regarda de nouveau, un peu grave, pencha son canotier et sourit de se trouver l'air d'un officier en tenue bourgeoise.
« Je ne suis pas si vieux, — se dit-il à lui-même, — et cinquante-deux ans, c'est un âge encore sans faiblesse, au moins lorsqu^on n a pas abusé de la vie. » A demi résolu, et pour attendre l'heure, il parcourt le catalogue de son ami
Florian Pache, qu'il avait reçu le matin. C'était un bouquiniste du quai Voltaire, à qui M. Latallerie faisait volontiers des visites.
Malgré qu'il se plaignît de l'abandon où tombaient les livres et de la difficulté des affaires, Florian Pache ne laissait pas d'offrir quelques occasions estimables.
M. Latallerie trouvait là les ouvrages qui convenaient à ses goûts sérieux et tout ensemble à ses moyens. Au demeurant, Florian Pache ne vendait pas de livres chers.
Le professeur fut donc heureux d'apercevoir au catalogue un Athénée du dernier siècle, que sa description lui rendit désirable. D'un trait de cra^^on bleu il marqua cette note :
391. Athénée, Le banquet des savants, traduction de Lefebvre de Villebrune. Paris, de l'imprimerie de Monsieur, 1789-1791. 5 vol. in-4% sur papier vergé, reî. veau anc. porph.,
filets sur les plats, dos orné, tranche et tête rouges 45 francs
L'Athénée de Monsieur parut au professeur la raison suffisante de son voyage, et il se proposa d'aller Tacheter sans retard. Il ne s'accordait pas ouvertement la seule raison qui le mettait en route. Que la jeunesse de son cœur se ravivât aux vers d'Horace, il hésita encore par crainte des mécomptes et de Fécœurement qui, dliabitude, font le plus clair profit d'une rencontre hasardeuse.
« Pache m'enverrait bien cet Athénée en communication, — songeait M. Latallerie planté devant sa glace. — Mais quel plaisir de suivre, dans le matin, les quais riches de livres, d'y perdre un peu de temps et d'en revenir avec de nouvelles acquisitions !
» Et puis, — se disait-il encore, — si le soir fut maussade, ou ma nuit solitaire, je me consolerai sans peine. Aies regrets
fuiront vite auprès des vieux bouquins que je rapporterai chez moi. »
Ayant ainsi fini ses égales pensées, M. Latallerie mit dans sa bourse cinq louis et dans son portefeuille un billet de cinquante francs. Il ne lui fût pas resté de quoi fournir aux dépenses du mois, sans deux ou trois rentrées dont il était certain de ses leçons particulières. Il ferma ses fenêtres, donna un tour de clé à la porte et sortit.
Sur le quai de la gare, il se vit salifer par l'économe du lycée. Ce Marseillais bavard ne quittait plus les gens qui avaient accepté de Tentendre. M. Latallerie eut peur qu'il ne prît avec lui l'express, car Féconome l'appelait :
— Monsieur Latallerie, adieu !
— Ah, monsieur réconome, je vous souhaite le bonjour.
— Vous allez à Paris ?
— Tout comme vous ?
— Non pas ! non ! Je suis venu chercher les journaux illustrés.
— Ah ! oui... Moi, des amis m'ont invité.
— Ici, ça n'est pas drôle, hé ! quand on est garçon ?
— Sans doute !
— Si je n'étais pas marié, j'aurais pris à Paris quelque petite, hé ! pour faire mes dimanches.
— Oui !
— Il ne faut pas se laisser languir î
— Assurément î
Le train apparaissait.
— Monsieur Latallerie, adieu, et bonne route ! Amusez-vous un peu, que diable !
— Monsieur l'économe, je vous remercie !
Le professeur monta dans un compartiment vide et lut soigneusement le dernier numéro de la Revue des Études grecques.
Il faisait beau. D'une course rythmée, l'express traversait des champs de seigle, des bois frais, de belles collines. Au bout d'une heure. M. Latallerie reconnut les bastions d'un fort, un canal biais, des cheminées de fabriques, puis les hautes maisons des faubourgs.
Devant la gare, il monta dans un omnibus et descendit au Pont-au-Change.
La foule était joyeuse. 11 s'y mêla, gagné par tant de vie, et toujours prêt, comme le sage, à s'étonner de tout.
Sur la balustrade du pont, les petits plâtres d'un marchand dominaient la courbe ensoleillée de la Seine. Les bateaux glissaient sur le fleuve, accostaient les pontons, enfilaient prestement les arches. Au bord du trottoir, des paniers de roses répandaient une odeur caressante.
Sous le cadran de la Conciergerie, les gardes municipaux fumaient leurs pipes
et s'accoudaient à la grille du poste. Les passants regardaient leurs bufïleteries, les shakos à plumet, les épaulettes rouge et or.
Le boulevard Saint-Michel était coloré de soleil. M. Latallerie s'y engagea sans hâte et se prit à considérer avec plus de souci les femmes qui s'en allaient seules.
Beaucoup marchaient d'un pas rapide, et leurs dessous flottaient au jeu vif des talons. D'autres montaient le boulevard d'une allure moins décidée, lâches, haussant l'ombrelle ou soutenant leur robe.
11 se dégageait d'elles des parfums excédants, qui ne laissaient pas d'émouvoir tous les hommes, tandis que les bourgeoises, au bras de leurs maris, affectaient méchamment d'en être dégoûtées.
Étourdi par le bruit, par la chaleur et par le nombre des visages, M. Latallerie se laissa vivre au gré de l'heure. Devant les Thermes de Julien il ne put s'empêcher de faire quelques réflexions érudites.
LES DÉSIRS DE MONIQUE d27
Mais une femme en linon bleu le poussa nettement.
Il cessa d'être professeur et son cœur commença de battre la chamade. Il n'avait jamais su aborder une femme dans un salon de province ; il se sentit soudain plus incapable encore d'aborder dans la rue la plus facile enfant du monde.
Avec un trouble fait de peur et de désir, il s'attacha aux pas de la promeneuse. Elle était souple dans sa robe, et relevait la tête sous un chapeau garni d'hortensias. Ses cheveux tirés découvraient la nuque un peu robuste et bise. M. Latallerie s'inquiétait de cacher qu'il voulût la suivre. Il prit le long de la chaussée, d'arbre en arJjre, et, quand il arrivait près d'elle, il se donnait la mine de guetter les tramways de Montrouge.
Unç fois, il la dépassa. Elle avait la figure plaisante, encore jeune, bien que fardée, et des yeux bruns.
A l'angle de la rue Cujas, il se résolut à l'attendre. Mais, pensant l'attirer davantage, elle feignit de ne pas même l'avoir remarqué. Alors il se découragea. Il laissa s'éloigner la belle indifférente.
Elle entra dans le Luxembourg. M. Latallerie ne la distingua plus.
Place de la Sorbonne, il écouta sonner sept heures et demie. Les flâneurs quittaient les « terrasses » pour s'en aller dîner. Dans le Café d'Harcourt, des gens mangeaient à toutes les tables. Par les glaces levées, on entendait des voix, les appels des garçons et la musique d'un orchestre où se lamentaient deux altos.
M. Latallerie eut soif. Il ne renonçait pas encore à partager avec quelque riant visage un menu délicat. Assez mélancolique, il pénétra sous la tente du café, choisit une table à l'écart.
Devant le vieux porche élégant, dans
le cadre de ses platanes, discrète et chaude, la petite place de la Sorbonne avait le ton de la province. Du coin de la « terrasse » oi^i il était assis, M. Latallerie voyait sauter à la corde des petites filles éperdues.
Sur le trottoir d'en face, les bonnes d'un marchand de vins s'empressaient autour des clients. L'orchestre du café jouait les grands airs de Carmen. Les femmes, en robes d'été, désinvoltes et familières, se rejoignaient parmi les chaises, parlaient tout haut de leurs amants, de leurs querelles et des courses.
M. Latallerie fut triste. Gomme il trempait ses lèvres dans la bière qu'on lui avait servie, une femme approcha dont il fut tout près d'avoir peur. Elle était brune et forte, avec de beaux yeux crayonnés et une grosse bouche rouge. Malgré le soleil, elle était habillée d'un costume de velours vert, avec la veste flottante
i30 LES DÉSIRS DE MONIQUE
et les braies larges des cyclistes. Ses bottes de cuir fauve sanglaient des mollets de lutteuse. Un canotier de piqué jaune couvrait le nœud de ses cheveux.
Non sans effroi secret, M. Latallerie se rappela soudain cette Lampitô vigoureuse qui, dans Lysistrata^ s'efforce à se donner des coups de pied dans le derrière.
La femme en velours vert avait déjà pris place auprès du professeur. Experte à estimer les hommes, elle avait des signes certains où reconnaître les plus faibles, ceux qui n'osent jamais arrêter une femme ; mais qui subissent la première un peu tenace à les forcer.
M. Latallerie trouvait à sa voisine l'air et l'ajustement d'Aristide Bruant, tel que le montraient les affiches.
Mais la femme croisa ses jambes musclées, mit les mains dans ses poches et dit d'une assez belle voix de contralto :
— Bonsoir, mon chou !
LES DÉSIRS DE MONIQUE i31
M. Latallerie d'abord la considéra sans répondre, et du regard lointain dont il accompagnait ses rêveries philosophiques.
— Ah ! tu n'es pas aimable î — repritelle sans trouble. — Et tu n'as par l'air gai!
— A quoi le voyez-vous? — fit M.
Latallerie.
— D'abord, qu'est-ce que tu m'offres ?
On ne se connaît pas... Garçon !...
Elle se fit verser un quinquina, et poursuivit :
— Tu as des cigarettes ?
— Je ne fume jamais.
— Alors paie-moi un cigare.
— Si vous voulez.
— Hé ! garçon ! Des Patriotas !
Elle se retourna :
— Tu viens de la campagne ?
— A peu près !
— Et tu fais la noce à Paris ?
— Je viens pour acheter I'Athénée de Monsieur.
— De monsieur qui?... T'achètes des tableaux?... Ça me connaît, moi, la peinture. J'ai eu un ami aux « Beaux- Arts ». Même j'ai posé Médée. Une femme qui tue ses gosses, pas ! C'est un beau sujet pour un peintre. Eh bien, on s'est battu. Gomme je vous le dis... Mon ami voulait que je saigne un lapin, un lapin envie, penses-tu? Pour me fiche du sang sur la peau, et que ça soit nature !... Paraît que c'est la nouvelle école ! Mais je n'ai pas voulu marcher. D'abord, j'aime les bêtes. La nature, je m'en f... pas ?
M. Latallerie n'endurait pas l'erreur. 11 reprit posément :
— L'Athénée de Monsieur, ce n'est pas un tableau, c'est la traduction d'un polygraphe grec.
La femme en velours vert finit son quinquina.
— Le plus sûr de tout ça, c'est que tu viens passer la nuit à Paris. Emmène-moi dîner, va, ça vaudra mieux?
— Mieux ?...
— Que de te payer ma tête 1... Quoi? Je fais mon métier. Tu fais le tien. Si je ne te plais pas, c'est pas ma faute, ni la tienne. Si je suis bête, tu n'y as pas de mérite. Je pouvais te plaire autant qu'une autre. Et puis, faut bien que je vive !...
M. Latallerie ne souffla pas un mot.
L'idée de chagriner la moindre créature l'embarrassait comme un remords. 11 souleva les bras sans trouver que répondre.
— Voyons, — insinua la femme, — pourquoi ne veux-tu pas ? Viens donc !
Elle attendit un peu et se serra contre le professeur. Mais il ne songeait qu'à dire son refus avec une douceur polie. La femme se leva sans impatience, regarda la place quiète, secoua son ample culotte.
M. Latallerie buvait avec lenteur. Il n'avait pas Tesprit à se railler de tout.
— Bonsoir, mon vieux ! — reprit la femme, en se penchant. — Si tu étais gentil, tu me ferais cadeau de quelque chose pour que j'aille dîner.
Stupidement honteux, M. Latallerie tira quelques francs de sa bourse avec beaucoup de gène :
— Je vous demande pardon...
— Merci, mon vieux... Bonsoir !
Il prit un long moment pour achever son bock. 11 tenait le grand verre devant son visage comme il eût fait d'un masque, craignant que Fon ne Feût remarqué.
Il ne se rassura que lentement.
L'orchestre jouait une valse. Accoudés à leur table, trois élèves de Saint-Gyr allumaient des cigares. Sur la place, un pigeon s'abattit en claquant des ailes. Le soleil quitta le sommet des maisons.
M. Latallerie régla ses consommations,
tendit son gilet blane et repartit, le cœur plein de fatigue. Il aimait mieux ne pas dîner que de s'attabler seul. Par les voies les plus tranquilles, il se dirigea vers la gare.
Dans la rue de Cluny, contre la grille du jardin, le professeur croisa une petite femme fraîche. Il regardait venir les yeux enfantins, les lèvres gaies, et des boucles soyeuses sous un chapeau mis de travers. Comme ils se rencontraient, elle poussa un cri. Il avait accroché aux boutons de sa manche le boa qu'elle portait sur les épaules. Il murmura quelques excuses.
Mais la petite femme riait en se dégageant:
— Ah ! vous passiez si vite !... Mon boa m'a glissé du cou... et j'ai crié comme une bête !... Cela ne vous a pas fâché ?... J'aurais bien pu ne pas le prendre... mais, des jours, le soir vient si froid !... Ce n'est pas tout à fait l'été... Adieu, monsieur 1
— Écoutez ! — commença M. Latallerie. — Je suis un vieux garçon tout seul. J'habite la province. J'étais venu à Paris, ce soir, pour me distraire. Et je m'y ennuie à pleurer. Je me sauvais tout à l'heure...
La petite femme le considérait, surprise, une main sous le menton.
— A pleurer ! — répéta M. Latallerie. — Vous ne savez pas ce que c'est, avec votre frimousse, que d'être vieux et seul, un soir de printemps, dans Paris, et de s'y faire du chagrin...
— Vous n'êtes pas si vieux!
Elle contenait une grande envie de rire. M. Latallerie s'en amusa :
— Vous avez lieu de me railler. Je ne suis qu'un vieil imbécile...
— Ça, vous avez peut-être un grain !... Elle s'adossait à la grille, jeune dans
une chemisette de batiste, la jupe de drap clair à peine bombée par les hanches.
Elle se frotta le bout du nez. M. Latallerie
leva son regard vers le ciel. Une lueur dorée s'effarait peu à peu en haut du Panthéon.
— x\u café où je suis allé, — continua le professeur, — je n'ai trouvé pour compagnie qu'une femme, en culotte et à moustache, qui pose Médée chez les peintres. On dirait d'un fort de la halle.
— Ah ! c'est (( monsieur Angèle » î — dit la petite femme, avec un éclat de gaieté. — Pour cinq francs, elle boit cinq absinthes à la file, et sans eau. Un soir, aux « Noctambules », ils se sont mis à neuf pour la sortir... Elle n'est pas méchante... Quand elle n'a plus d'argent, elle va lutter dans les foires, ou bien chez des Anglais qui la paient très cher... C'est curieux, la vie, allez !
— Je ne suis pas loin de l'imaginer, — lui répondit le professeur.
Il revit, pendant un moment, le Jeu de paume, ombreux sous ses fenêtres, sa
classe peinte en gris, et le canal, dont il suivait, le soir, l'eau paresseuse.
— Il ne faut pas se tracasser, — conseilla la petite femme.
Et elle renversa la tête afin de suivre une hirondelle.
— Tout s'arrange, à la fin. Et puis, on en vient toujours à mourir !
Elle avait un cou blanc, très lisse, avec un petit signe roux à la naissance de Tépaule. M. Latallerie appliquait avec soin le bout de sa canne à la pointe de son soulier droit.
— Je voudrais du raisin, — soupira la rêveuse,— un perdreau rôti, du Champagne.
M. Latallerie proposa, timide et content :
— Eh bien, allons dîner...
Boulevard Saint-Germain, il arrêta une
voiture, la petite femme assembla les plis de sa jupe, sauta légèrement, et prit, dans l'angle des coussins, un air de fatigue élé-
gante. M. Lalallerie n'avait pas tant de style. Il s'installa bourgeoisement, sa canne Louis XV entre les genoux, et les deux mains croisées dessus.
Le cocher attendait un ordre. M Latallerie ne savait que lui dire. La petite femme cria :
— Menez-nous au Chalet du Cycle !
— Il ne faut pas compter, — avança posément M. Latallerie, — que vous trouverez du perdreau.
— Pourquoi?
— Mais la chasse n'est pas ouverte !
— Alors vous pensez qu'à Paris on n'a pas du gibier tout le long de Tannée?...
— Sans doute...
— Et le perdreau, c'est du gibier!
— Ce que je vous en dis, — reprit le professeur, — n'est que pour regretter votre déception certaine.
— Bah ! vous n'êtes certain de rien du tout.
— Cela n'est que trop vrai ! — songea tout haut M. Latallerie.
— Vous êtes très gentil ! — dit la petite femme, trompée par cette soumission. — Vous parlez doucement...
Elle s'interrompit pour examiner une femme au passage, et ajouta, pensive :
— J'aurais dû mettre une voilette. On a bien chaud, mais c'est joli... Nous aurons du perdreau, je vous assure. Peutêtre ne l'aimez-vous pas? Je l'adore...
Nous mangerons de la langouste ! Moi, je raffole des œufs durs, avec du vinaigre!... Vous me laisserez demander tout ce que je voudrai ?
— Absolument.
— Toutes mes amies ont dîné au Chalet du Cycle. Moi, pas encore.
— Mais, où est-ce ?
— Tout au bout du Bois de Boulogne.
La voiture franchit le pont de la Con-
corde. La place harmonieuse, les frontons des palais, les statues et les balustrades, Tobélisque élancé, Teau bruissante des fontaines, les Tuileries mélancoliques et l'immense avenue fastueuse, — le couchant dorait tout de sa gloire mourante. Un mince éclat de feu reluisait fixement à la pointe des Invalides. M. Latallerie fut touché de tant de beauté. 11 ne disait plus rien.
— Vous avez de la peine ? — demanda la petite femme. — Vous pensez à quelqu'un?
— C'est ce petit reflet là-bas qui m'éblouit.
Elle ouvrit son ombrelle en riant. M. Latallerie tira sur ses moustaches.
La place de l'Étoile était enveloppée d'une poussière rousse. Mais l'avenue du Bois, qu'on venait d'arroser, apparut toute fraîche.
Devant les lumières du Pavillon Chi-
nois, M. Latallerie toussa deux coups, comme pour annoncer qu'il allait dire quelque chose.
La petite femme replia son ombrelle et la posa d'un geste las sur ses genoux. Elle s'y appuyait du bout des doigts, les bras ouverts. Parfois elle tendait ses gants, ou faisait bouffer son jupon afin de dégager ses chevilles, serrées de bas à jours, et les pieds, qu'elle avait petits.
Ces coquetteries studieuses ravissaient de malice M. Latallerie, qui feignait de ne pas les voir.
— Mademoiselle, — dit-il enfin en touchant le poignet de son invitée, — il faut me dire votre nom ?
Elle se retourna vers lui :
— Vous ne m'avez pas dit le vôtre !
Il répondit ingénument :
— Monsieur Latallerie...
— Colonel de dragons ?
— Moi? Pas le moins du monde...
— Non ? vous n'êtes pas militaire ?
Elle eut un sourire incrédule, montra
ses jolies dents.
M. Latallerie n'aimait pas à mentir. 11 répliqua :
— Mais non !
— Vous avez beau être en civil!... Si vous croyez que ça ne se voit pas...
— Je suis professeur.
— Monsieur, ne blaguez pas ! J'ai bien vu qui vous êtes. Pensez-vous que je m'en irais avec n'importe qui ? Non ! ça n'est pas mon genre !
M. Latallerie resta silencieux. L'eau des lacs miroitait entre les troncs droits des sapins. -
— Monsieur... Latallerie? — modula drôlement la petite femme enfantine.
— Mademoiselle ?...
— Appelez-moi Monique... Mon vrai nom, c'est Berthe Redard. Je ne peux pas
l'aimer... Appelez-moi Monique! C'est un nom de femme du monde.
— Monique ! C'est un nom de sainte.
— Non ! C'est si vieux que ça ?...
— La mère de saint Augustin, s'appelait Monique.
— Le saint Augustin qui a sa cathédrale au bout de la rue de la Pépinière ?
— Précisément!
— Mais alors, ça n'est pas si vieux !... Et que faisait saint Augustin ?
— Son père était païen et riche. x4ugustin commença d'étudier à Madaure, petite université romaine établie en Afrique...
La Légende dorée nous apprend que les Athéniens demandèrent à Symmaque, le riche ami d'Ausone et préfet de l'Empire, qu'Augustin leur fut envoyé comme professeur de rhétorique : il avait donc acquis assez de renommée. Mais il ne voulut pas s'éloigner de Milan, où il versait
alors dans le manichéisme... Sa mère était bonne chrétienne...
— Monique ?
— Oui ! Elle pria tant Dieu qu'Augustin rentra dans l'orthodoxie... Il mourut évèque d'Hippone, dans l'archevêché de Carthage. Un de ses doigts, conservé à Pavie, y opéra longtemps des guérisons miraculeuses... Mais ses lettres font voir, autant que ses discours, que c'était un esprit borné. Il inventa le jansénisme. Il voulait qu'on tuât les enfants des païens et reprochait aux femmes le soin de leur parure... J'estime fort heureux qu'il ne soit pas allé en Grèce, car il n'eut pas laissé du divin Parthénon les ruines mêmes que les Turcs et cet abominable Elgin n'ont pas craint de faire pour l'éternelle pitié du monde.
La petite femme ne dissimula pas qu'elle bâillait. M. Latallerie eut honte. Toutefois il avait fini de dérouler ses périodes.
Il trouvait, à parler, le plaisir égoïste et subtil d'un rhéteur érudit, attentif à soimême. Il se pencha sur ses bottines.
— Non î — dit Monique avec élan, — ce que vous en savez, vous, pour un militaire.
— Mais, Monique, je vous assure...
— Pourquoi n'avez-vous pas gardé votre ruban ?
— Quel ruban ?
— Rouge, tiens ! Je parie qu'il est dans votre poche... J'ai une amie, aussi, qui est avec un officier supérieur. Quand ils sortent ensemble, il ôte son ruban... Mais je ne trouve pas ça gentil, parce qu'elle est très comme il faut... Est-ce que je n'ai pas l'air comme il faut ?
— Vous êtes une enfant !...
— Croyez-vous ? Mettez votre ruban pour me faire plaisir !
— Monique...
— Allons ! je vous en prie !
— Monique...
— Je le veux î... Vous voyez bien ! vous avez honte d'être avec moi !
— Mais non ! Je suis content. Vous avez une âme charmante !
— Alors vous êtes colonel?... Moi, d'abord, j'aime les militaires.
M. Latallerie baissa la tête. Impatiente et curieuse, la petite femme le tira par la main.
M. Latallerie la regarda de nouveau sans répondre. Elle faisait un peu la moue. Il sentit mollir sa vertu et prononça timidement :
— Je suis seulement capitaine.
Ainsi, dans son horreur du mensonge,
avait-il fait le sacrifice de deux grades. Mais rimposture demeurait assez forte pour qu'il n'eût point l'âme tranquille. Un moment, il se proposa d'arrêter la voiture, de donner quelque argent à sa petite amie, et de lui dire simplement :
« Monique, il ne me convient pas de vous abuser davantage, car je n'exerce pas ce fier métier des armes, dont vous chérissez le prestige... J'enseigne à des adolescents la langue de Gicéron. Et je n'ai pas d'autre uniforme qu'une robe de voile noir, où bat l'épitoge de soie, dont trois rangs de fourrure blanche décorent le beau ton orange. Je la mets deux fois par année. Je suis professeur de seconde dans un lycée de province, et je n'ai pas beaucoup d'argent. »
Il n'en fit rien, par amour-propre. Peutêtre bien aussi que ce fut par tendresse. Les raisons qui nous mènent sont la plupart du temps si compliquées ! Le plus facile de nos actes a des ressorts d'une délicatesse et d'un nombre infinis.
Mais la petite femme fit observer avec une piété candide :
— Seulement capitaine !... C'est peutêtre qu'on vous a fait des injustices ?
M. Latallerie pensa, dans un sourire, à cet inspecteur général dont l'hostilité persistante nuisait de longue date à son avancement.
« Les pires ennemis, songea-t-il de nouveau, sont ceux à qui Ton n'a rien fait. » L'inspecteur général avait noté un jour M. Latallerie d'un blâme ineffaçable. Et le dossier du professeur cachait dans les cartons de l'Instruction publique ces lignes dangereuses :
Esprit gâté de scepticisme. Appelle la grammaire de Bopp une imposante niaiserie. Prétend que les manuscrits grecs sont tous interpolés de fraudes bysantines. Critique le choix des auteurs « dont la sévérité dégoûte les élèves » [sic).
Professeur animé de théories incompatibles avec la dignité et les doctrines universitaires. Enseignement sans éclat.
A laisser en province. Rien à reprocher sur les mœurs.
Cette note définitive, M. Latallerie en
IbO LES DÉSIRS DE MONIQUE
avait obtenu la copie d'un de ses anciens élèves, attaché au cabinet du ministre.
« Rien à faire », avait écrit le jeune homme à son vieux professeur.
La voiture arrivait à la Cascade. La plaine de Longchamp s'étendait vaporeuse jusqu'à riiorizon de Boulogne. La villa de M. Chauchard étala ses pelouses, ses massifs de bégonias et ses statues de mauvais goût. Des lampes éclairaient les larges fenêtres, faisaient luire les dorures d'un salon.
— On dirait bien d'un restaurant ? — fit remarquer le professeur.
— Il y aurait plus de lumières — objecta la petite femme, — plus de monde et de la musique.
Elle interrogea le cocher. L'homme désigna la maison et répondit :
— Là-bas?... Ça doit être Rothschild.
M. Latallerie resta indifférent. La petite
femme soupira. Le cocher claqua de la langue.
Ils allaient le long de la Seine, et la fraîcheur de l'eau leur venait par bouffées. Des cyclistes lancés apparaissaient sans bruit. Le tramway de Saint-Cloud sema la plaine d'éclairs bleus. De petites lanternes glissaient sur la courbe des routes. Les automobiles coururent invisibles et lourds, dans l'éblouissement de leurs feux. Tricolore et aérien, le rayon de la Tour Eiffel palpita lentement.
Pour calmer son esprit dans le tourbillon de voitures, qui peu à peu se resserrait aux grilles du pont de Suresnes, M. Latallerie imagina Sénèque, écrivant sur le chemin de Tarente, au bercement de sa litière, De la Sérénité de l'Ame,
« C'est une œuvre estimable ! se dit-il avec abandon ; mais Sénèque avait des villas, une foule d'esclaves, les millions d'un banquier et cinq cents tables
de haut prix !... Le stoïcisme et la vertu exigent des fortunes faites... La sérénité de leur âme, les hommes pour longtemps encore l'ont perdue... »
Il écouta le bruit des machines ardentes, la trépidation de leur course, le grondement de leur arrêt. Il respira l'odeur atroce de leur fièvre, ce lamentable goût de pétrole et de graisse chaude.
Les gens qu'elles portaient d'un élan furieux se masquaient la figure et ne se parlaient pas. Leurs yeux étaient voilés, leurs bouches recouvertes. Le ciel leur était obscurci.
« La bonne fraîcheur des nuits pures, développa dans sa pensée M. Latallerie, les souffles lents du grand matin, l'apaisant murmure des bois, les couleurs douces des moissons, l'ombre moelleuse des vergers, et, plus que tout cela, l'impassible, le beau, le consolant silence des campagnes, ils ne trouveront plus le
temps de les connaître. De ville en ville, par bonds fous, ils mèneront leur âme morte. » Leur fièvre d'espace et de mobilité les privera de solitude : chers instants où le cœur se recueille, et parfois, sous les larmes, s'épanouit comme un jardin... Le monde est-il si grand ?...
— Monsieur, — dit la petite femme, — voulez-vous payer le cocher ?
M. Latallerie se vit soudain baigné de lumière électrique. Il s'éveilla tranquillement et descendit de la voiture.
« Mon âme ne m'appartient pas ! conclut-il en secret, pendant que le cocher lui rendait sa monnaie. Elle s'en va comme une folle. Je ne sais jamais bien quand elle a sa raison. Je suis souvent léger. Mais la vie est-elle si grave ?... »
— Vous venez ? — dit Monique sur un ton de hauteur.
Elle caressait ses cheveux, pour ne pas être décoiffée.
i54 LES DÉSIRS DE MONIQUE
M. Latallerie considéra le souple mouvement du bras . replié vers l'épaule et répondit aimablement :
— Je viens, Monique. Je vous suis !
Auprès de la petite femme, il s'engagea de bonne humeur dans l'allée fleurie d'un jardin.
Sous la voûte sombre des arbres, des globes éclatants étaient pendus. Parmi les corbeilles de géraniums et quelques touffes de palmiers, les petites tables s'illuminaient de bougies. Une rumeur de voix heureuses dominait le bruit du repas. Et, par moments, dans un silence, le chant des violons se balançait avec langueur.
— Ah ! qu'on est bien ici î — déclara lentement Monique.
Le maître d'hôtel aussitôt tira les chaises d'une table. M. Latallerie s'en allait plus loin par distraction :
— Colonel ! — appela Monique.
Le professeur n'y prit pas garde. Il
LES DÉSIRS DE MONIQUE lb5
entendit deux fois qu'on disait : « Colonel ! » avant de s'arrêter. Et le maître d'hôtel dut même le rejoindre :
— Mon colonel, — fit-il, affectueux et déférent, — madame a décidé sa place.
— Bien, bien ! — dit M. Latallerie avec un peu d'aplomb.
Il marcha sur les pas de Fliomme en habit noir, se laissa enlever sa canne et s'installa devant Monique. Elle s'assit fort aisément, mit ses gants dans un verre, et demanda, pour commencer, un éventail et un coussin.
M. Latallerie, les coudes sur la nappe et les mains au menton, la regardait agir avec tant d'assurance.
Monique lui remit la carte. Il la lut attentivement, sans parvenir à se résoudre. Quand il était chez Lapérouse, son déjeuner, toujours le même, ne lui causait pas de tourment. Mais le titre des plats, ici, Tembarrassait. Quel scoliaste
Teùt instruit sur la poularde turque en surprise ou sur le pauillac aux chayotes. Puis le maître d'hôtel, soucieux et gourmé, promenait son crayon tout le long du menu, sans insinuer de conseils. Le somn>elier, derrière lui, attendait la commande. Et deux garçons, à quelques pas, se tenaient prêts à leur service.
M. Latallerie osa lever la tête. Monique avait tiré d'une petite boîte un flocon de duvet dont elle se touchait les joues. La poudre lui unit le teint, lui fit des yeux plus vifs. Aux lumières, elle fut tout à coup très jolie.
— Maître d'hôtel!... (Elle affectait de réfléchir). Il faut nous donner un perdreau rôti !
Cet officier de bouche ne se permit pas de sourire. Il regarda le professeur.
M. Latallerie, devant un si simple dédain, sentit le rouge lui monter.
— Ma chère enfant, — commenca-t-il, —
LES DÉSIRS DE MONIQUE i57
avec la meilleure volonté du monde on ne saurait vous satisfaire : la chasse n'ouvre qu'au mois d'août.
Mais la persuasion n'était pas sur ses lèvres. Monique n'eut pas de sagesse : elle intima sa fantaisie avec autorité :
— Moi, je veux du perdreau î
— Si madame en désire, — proposa le maître d'hôtel, — nous conservons toujours du perdreau en gelée...
— Je ne veux pas de vos conserves !
— ...sur un lit de foie gras... C'est délicieux.
— Voyons, Monique 1 — ajouta M. Latallerie. — Etes-vous si enfant ? Ce que vous demandez n'est pas possible.
Du regard, il quêta l'approbation du maître dhôtel. Celui-ci répéta bonnement :
— Mais c'est certain 1 Mais c'est certain î...
— Vous voyez ! — fit le professeur.
Monique ne s'avouait pas vaincue :
— Mon cher ami, — dit-elle, — vous ne pouvez pas savoir combien cela me prive. J'avais une envie folle de manger du perdreau !
Le maître d'hôtel eut un sourire discret.
— Ah ! — fit-il, concluant et respectueux.
M. Latallerie se troublait davantage.
Mais ^Monique se révolta :
— Dites donc !... Vous êtes fou, mon vieux !
Le maître d'hôtel recouvra sa raideur.
Secouru par Monique, M. Latallerie choisit bientôt : un bar à la portugaise, puis une selle de Béhague avec des cœurs de laitue braisés, une salade russe et des fruits rafraîchis. Le sommelier eut l'ordre d'apporter du château-Margaux, et de frapper de Y Extra-Dry .
Monique le fit revenir ;
LES DÉSinS DE MONIQUE 159
— Donnez-nous de l'eau Mattoni.
— Monique, — dit le professeur, — vous dînez donc souvent dans les restaurants de ce genre ? Vous demandez tout ce qu'il faut.
— Moi ? — lui répondit-elle. — Je n'ai jamais diné que chez Maire, une fois.
Elle examina le décor. Assemblés dans leur kiosque, les nuisiciens, vêtus de satin rouge, avec des toques d'astrakan, des bottes à la polonaise, et des ceintures à glands d'or, Fétonnèrent infiniment. Un d'eux chanta. Sa voix de gorge était vulgaire. Il balançait la tête en pressant les mains sur son cœur.
Au dernier cri de la romance, Monique exprima sa ferveur :
— C'est si beau une belle voix ! Ça vous va jusqu'à Famé. N'étes-vous pas de cet avis ?
— Mais si, Monique ! Tout à fait !
— N'est-ce pas que c'est un tzigane ?
M. Latallerie s'interdit une ironie par trop facile :
— Un tzigane ? — répéta-t-il. — Il n'en faut pas douter.
— On ne sait jamais bien, — dit Monique, hésitante.
Elle acheva de se convaincre :
— Ceux-là ont l'air tzigane, cependant!
— A quoi les reconnaissez-vous ?
— Mon Dieu !... à tout ! à tout ! à leur nez, à leur voix, aux cheveux...
On commençait de les servir. Monique déclara que le château-Margaux avait goût de bouchon. Mais le maître d'hôtel montrait quelque peine à la croire.
Monique haussa les épaules. Le sommelier, mandé alors, décida qu'elle disait vrai. Et la bouteille fut changée.
Avec afféterie, le maître d'hôtel découpait la selle de Béhague :
— Madame désire-t-elle la salade en même temps que le rôti ?
LES DÉSIRS DE MONIQUE i61
— Non... après.
— Tout à l'heure ! — ajouta M. Latallerie.
— Très bien, mon colonel !... Et faut-il préparer du café !
— S'il est bon ! — accepta Monique.
Le maître d'hôtel chuchota :
— Je le ferai soigner !... tout ce qu'il y a de plus « spécial )>.
Il commanda tout haut :
— Deux filtres au douze !
Les fruits glacés et le Champagne ravissaient le cœur de Monique. Ses yeux devinrent paresseux. Son teint se colora d'une lueur plus chaude. Elle riait d'être étourdie.
— Voyez î — dit-elle en montrant une femme. — La jolie robe d'étamine ! Vous aimez ça, le vert-amande ? Moi, pas beaucoup ? J'aime le bleu : le bleu de roi, le bleu de lin, le bleu turquoise... Le col est en drap brodé d'or ! La jupe est à
gros plis ! Et, sur les trois volants, ces petits dépassants de pékin !... C'est d'un chic tout de même !... Oh ! moi, je m'y connais ! J'ai travaillé chez Laferrière.
De table en table, un des gérants offrait à ses clientes des bouquets de corsage.
— Très gentil ! — remercia Monique à son tour.
Elle fourra le nez dans ses roses, et bavarda, toute penchée :
— Si j'étais riche, riche, riche !... Je changerais tous les jours de toilette... Ce soir, j'aurais mis pour venir une robe de tulle blanc, avec des volants incrustés d'entre-deux ou de motifs de valenciennes, le corsage à basques très courtes et un grand ruban pompadour noué à gauche de ma taille.
Un bateau à vapeur siffla lugubrement avant d'arriver au pont de Suresnes. Le bris d'une assiette tinta. Les musiciens jouaient la dernière valse à la mode. Des
femmes, par moments, l'accompagnaient en chantonnant.
— Si j'étais riche, riche, riche... — recommença Monique, en respirant ses roses.
Elle racontait ses désirs, à peine grisée de Champagne ; mais animée d'envie devant les femmes qui dînaient autour d'elle, brillantes de bijoux, vêtues d'étoffes délicates, de soies tendres et de dentelles.
Elle exprimait ses vœux d'une petite voix sèche, ardente et profonde, comme on parle pendant la fièvre et lorsque nos désirs sont plus rapides que la vie.
M. Latallerie prêta une oreille d'abord chagrine à ces tumultueux propos. Il fumait calmement un cigare de Bock, dont l'essence un peu narcotique lui engourdissait les idées. L'odeur amère et fine du café s'élevait de sa tasse. ,
La fraîcheur de la nuit pénétra peu à peu sous le couvert des arbres.
164 l'es désirs de Monique
Monique efFeuilla dans sa coupe une des roses du bouquet. Elle faisait cela avec beaucoup de sérieux. Les pétales tournaient au gré des bulles incessantes, qui s'enchaînaient dans le vin clair. M. Latallerie pensa que Monique se souveiiait des festins de Pétrone, tels que les décrit Sienkiewicz, ou qu'elle avait vu Quo VadisPk la Porte-Saint-Martin.
Monique huma son Champagne, et dit qu'il avait goût de fleurs. Elle imagina d'y verser un peu d'une anisette rose, puis un peu de chartreuse verte ; et elle admira que la coupe eut des feux de topaze brûlée. Mais, de cette idée de bijou, elle revint à ses chimères. Et les délices de la vie se pressaient sur ses lèvres, telles du moins qu'elle pouvait les concevoir selon de médiocres lectures.
Une dernière fois, Monique soupira :
— Si j'étais riche, riche...
Mais elle se tut sans finir, la tête entre
les mains, accoudée sur ses roses, les yeux chagrins et lourds. Un peu d'ivresse rabattait.
Elle dit seulement d'un ton amer :
— Il y en a qui sont heureuses !
M. Latallerie toucha, sans rien répondre, une petite main brûlante.
Les rires et les voix montaient plus librement autour des tasses de café. Des femmes s'en allaient, enveloppées de leurs manteaux, réclamaient leur voiture.
— Heureuses ! — répéta Monique.
Une étoile raya le ciel. Le professeur
la vit s'éteindre.
« Les désirs de Monique, songea-t-il attristé, et cette ligne de lumière sont l'effet d'une même loi... Tous les chagrins se valent, puisque tous les désirs participent un peu de la force du monde. Je ne suis pas un moraliste... Au delà des douleurs physiques, nous n'avons rien que des dou-
leurs imaginaires... Monique se désole pour des colliers ou pour des bagues ; mais je peux cependant compatir à sa peine... Dans d'autres conditions où se fut ordonnée sa vie, Monique pleurerait d'amour comme les grandes dames ou les petites ouvrières... Elle aurait pu pleurer de foi dans la chapelle d'un couvent, aux pieds de la vierge de Lourdes... Elle aurait pu pleurer pour un enfant malade, pour la misère ou pour la mort !... Il faut toujours pleurer !...
» Nul être ne choisit la raison de ses larmes. Le dépit des enfants, la détresse des hommes ne sont pas loin d'être pareils... Il n'est donné qu'à la sagesse d'estimer nos chagrins à leur juste prix. Et lorsqu'on y parvient, on est tout près de croire, avec simplicité, que rien ne vaut d'être pleuré... »
Monique s'était endormie. M. Latallerie
LES DÉSIlîS DE MONIQUE 167
lui tOLicha le menton, coninie on fait aux petites filles :
— Eh bien ! — demancla-t-il, — Thomme au sable a déjà passé ?
— L'homme au sable ? — reprit ?>Io nique en se frottant les yeux.
Et elle ajouta, sérieuse :
— Je suis bien fatiguée.
— Si vous voulez, rentrons. 11 est tout près d'onze heures.
Le maître d'hôtel fit apporter la note.
Monique rassembla ses roses, son éventail et son ombrelle. M. Latallerie lui présenta le bras. Elle s'y appuyait, souple et lasse. Il lui semblait que sous ses pas le chemin fuyait comme une eau.
Le professeur avait soin d'elle avec des tendresses de père. Autant d'inconscience le troublait jusqu'à la bonté. Il sentait plier contre lui le corps tiède et fin de Monique avec une angoisse discrète, et une volupté tout près d'être poignante.
Que pouvait-il lui demander ? Il n'osait rien attendre d'elle. Il n'eût rien souhaité d'une autre. Il n'était plus qu'un bon vieil homme, occupé, par hasard, à conduire une enfant.
Il avait l'âme exquise et probe. Ses passions s'étaient toujours embarrassées de beaux scrupules. Il en gardait au moins des souvenirs très doux.
Il fut fâché d'avoir laissé Monique à ce point s'étourdir qu'elle fût dans ses mains sans force et sans pensée.
— Monique, — lui dit-il, — éveillez-vous un peu ! Nous allons prendre une voiture. Je veux vous mettre à votre porte avant de m'en aller. Mais où demeurez-vous ?
— Il faut venir chez moi, — balbutiat-elle, inquiète. — Je suis bien fatiguée, mais...
— Je vous en prie, Monique, taisezvous !
Il lui serrait la main d'une force si
grande qu'elle sentit sa griserie se dissiper un peu.
— Qu'est-ce que vous avez ? — répondit-elle, émue. — Je n'ai rien dit qui put vous mettre en colère. 11 faut que vous veniez chez moi ce soir...
M. Latallerie eut Tàme remuée. Il regarda Monique avec mélancolie. Incertaine et tout assoupie, elle chancelait à son bras. S'il ne Tavait pas soutenue, peut-être serait-elle tombée.
Il appela une voiture. Quand Monique y fut installée, de peur qu'elle n'eut froid, il l'attira sur son épaule. Elle donna l'adresse de Thôtel où elle habitait, rue des Fossés-Saint-Jacques.
Le Bois était tout de silence. Les lanternes, parfois, au revers des talus, montraient des vagabonds couchés. Mais, à partir des lacs, la route s'éclaira. La voi-
ture entra dans Paris, par la porte de la Muette.
M. Latallerie tenait sur sa poitrine, et presque sous ses lèvres, la tête bouclée de Monique. Elle avait ôté son chapeau, et ses cheveux, couleur de seigle, se dénouaient légèrement. Sur le pont de FAlma, dans le roulement des voitures, Monique ouvrit les yeux, émerveillée de voir la Seine, et les reflets de Teau, et d'innombrables feux.
— Monsieur, — demanda-t-elle, avec un accent de soupçon,^— si j'ai trop envie de dormir ?...
— Monique, — interrompit le professeur bienveillant et triste, — j'en userai à votre égard, ainsi qu'on fait au ciel pour les ouvriers de la dernière heure.
Monique ne sut pas ce que M. Latallerie voulait dire. Elle croisa les mains sur ses genoux serrés et parut s'enfermer en de graves méditations. M. Latallerie lui
délia les doigts, et fît glisser, comme en secret, dans rouverture du gant qu'elle avait mis à sa main gauche, le billet de cinquante francs destiné à Florian Pache pour le prix de son Athénée.
Monique, un moment, pressa sans dire mot le papier craquant dans sa paume.
M. Latallerie contemplait maintenant le décor élégant que la place de la Concorde offre aux lumières, dans la nuit. Monique ne respecta pas une jolie délicatesse : le chiffre du billet l'intriguait par trop fort. Son avidité même était tout enfantine.
Elle parut frappée d'une idée imprévue :
— Ah!
Ce ne fut qu'un souffle.
- — Qu'avez-vous ? — demanda M. Latallerie. — Monique ?
— Ce n'est rien ! — avoua-t-elle enfin, confuse. — Non, ce n'est rien, je vous assure.
Mais elle restait inquiète, et le professeur insista :
— Quoi encore ?
— Ce billet que vous me donnez ?...
— Pourquoi m'en parlez-vous ?
— Monsieur ?...
— Que voulez-vous, Monique ?
— Il est vrai, n'est-ce pas ?
— Vrai ? Mais je le présume ! Quelle raison vous porte à juger qu'il soit faux !
— Ce n'est pas une attrape ?
— Monique, vous doutez toujours, — lui reprocha le professeur, avec sérénité. — Vous ne serez jamais heureuse. Je tiens votre billet pour bon.
— Je vous fais mes excuses ! — reprit Monique en souriant. — Mais j'ai déjà été refaite. Deux fois on m'a donné des pièces de vingt sous avec de l'or dessus ; une autre fois, un billet grec qu'on m'avait dit valoir cent francs ; le changeur me le prit pour onze francs soixante... J'ai
eu tort avec vous ; mais ce n'est pas ma faute. Et je vous remercie.
— Il ne faut pas me remercier.
Elle se rendormit. A hauteur de la rue du Bac, M. Latallerie, devant le monument de Ghappe, se sentit indigné :
— Monique, voyez donc cette horrible statue !
Monique ne se tourna pas. Un brusque saut de la voiture l'étendit à demi sur les genoux du professeur. Il la garda comme une enfant, bercée entre ses bras, les lèvres entr'ouvertes et les cheveux défaits
La route s'acheva ainsi. Après le boulevard Saint-Michel, plein de tumulte et de gaieté, la rue Soufïlot apparut morne ; et la voiture, enfin, gravit en gémissant la rampe obscure et malaisée des Fossés- Saint-Jacques.
M. Latallerie, sur un globe de verre où tremblait une flamme, aperçut cette annonce : Grand Hôtel d'Orient. Chambres
depuis un franc cinquante. Pension depuis soixante francs.
« Grand Hôtel d'Orient, se répéta le professeur. Chambres depuis un franc cinquante ! »
Il écouta tinter minuit au clocher de Saint-Jacques et avertit Monique. Elle descendit gauchement, et tira la sonnette. Le carillon, précipité, s'affola, rebondit, mourut brusquement dans un calme profond. La voiture était déjà loin.
— Ah bien, non ! — dit Monique, —je ne veux pas coucher dehors.
Elle secouait la sonnette avec tant de colère qu'elle se fatigua bientôt. M. Latallerie prit l'anneau à son tour. Même il heurta la porte avec sa belle canne. Timidement et par trois fois, il appela :
— Personne ?...
— Pensez-vous ? — plaisanta aigrement Monique. — Si vous croyez que c'est ainsi qu'on réveille Aristide.
LES DÉSinS DE MONIQUE 175
— Aristide ? — fît gravement le professeur. — C'est le garçon ?
— Tout vous épate, vous!...' Sonnez!
Sonnez... encore! Non, ce que vous êtes « moche « pour un militaire!... Sonnez, mais sonnez donc ? On ne vous entend pas ! Est-ce que c'est sonner ? Otez-vous de là ! Vous allez voir !
Elle empoigna l'anneau avec tant de colère que le fil de quelque part se rompit. Un ivrogne passa.
Monique se mit à pleurer, adossée à la porte. M. Latallerie n'avait plus de courage.
— Monique ! Il faut chercher ailleurs ! Nous ne pouvons demeurer là !
Elle se refusa, comme il était certain, au parti le plus raisonnable. Le professeur, morose autant que fatigué, ne savait comment la convaincre. Monique lui imputait sa détresse, comme s'il en eût été cause. Elle haussa le ton déjà bruyant de ses antiennes.
D'un pas morne et sonore, un agent survint.
Monique cessa de se plaindre. M. Latallerie lui-même s'inquiéta. Certes, il estimait les gendarmes. Un caporal ne laissait pas de lui sembler intimidant.
L'appareil des galons, des plumes, et de quelques draps de couleur, lui inspirait autant de patience que d'ironie. Mais l'empire absolu, que leur serment confère aux gardiens de la paix, lui sembla tout à coup accablant et terrible, ainsi qu'un droit divin.
L'homme aux boutons d'étain s'arrêta sous le globe, examina, muet, M. Latallerie et la petite femme.
— Monsieur l'agent, — commença d'expliquer Monique, en essuyant ses larmes, — monsieur est mon ami, M. de Lataillerie colonel de dragons.
— Monique ! — protesta le pauvre homme, effrayé.
— Nous revenons de la campagne. Nous y avons dîné. L'hôtel ne veut pas nous ouvrir. Pourtant il n'est pas tard.
— Ah ! — répondit l'agent.
Et, sévère, il se tut.
Il regardait M. Latallerie avec une attention défiante et toutefois respectueuse.
Aux guêtres de piqué, il supposa un officier, et salua :
— Si mon colonel le permet, — dit-il en scandant ses phrases, — je lui donnerais plutôt le conseil d'aller rue de l'Abbéde-l'Épée. C'est tout près, à main droite. 11 y a un petit hôtel, très gentil, très tranquille. Et Ton vous ouvrira.
— Je vous remercie, mon ami.
— Merci, monsieur l'agent ! — dit à son tour Monique.
M. Latallerie ne trouva là qu'un seul hôtel dit « des Américains ». Après une très longue attente, le garçon entr'ouvrit la porte et déclara que son patron ne
voulait pas de « bambocheurs ». M. Latallerie essaya de controverser. Le garçon poussa riiuis d'un poing irrésistible, et jura violemment.
Monique pouffa de rire. Elle offrit de descendre aux Halles. ]\I. Latallerie se sentait la migraine. Mais Monique ne tenait pas très fortement à ses idées.
— Allons voir « aux Grands Hommes » î — proposa-t-elle avec entrain. — J'ai une amie qui y habite, et le garçon me connaît bien !
Elle emmena le professeur sur la place du Panthéon. L'énorme monument se perdait dans la nuit.
Une horloge sonna. D'autres partout lui répondirent, diversement, selon leur timbre et la distance. La rue Soufflot était vaste et déserte. Une lanterne rouge, au coin de la mairie, marquait le poste de police.
A r « Hôtel des Grands-Hommes »,
Monique se fit donner une chambre. Le garçon s'appelait Justin. Il reconnut Monique et lui parla. Au quatrième étage, il dit en s'arrêtant :
— Ici, monsieur, madame : au numéro 40... Monsieur, madame n'ont besoin de rien.
— Monique, avez-vous soif?
— Je boirais bien de l'eau et de la grenadine.
— Et moi aussi! — reprit le professeur.
— J'ai sommeil î — soupira Monique.
Elle tomba dans un fauteuil :
— x\h ! on étouffe ici !
M. Latallerie fut ouvrir la fenêtre et s'y accouda tristement.
Paris apparaissait pailleté de lumières.
Un roulement très doux s'élevait de la ville. La coupole du Panthéon, pâle et pesante sur ses colonnes noyées d'ombre, se dressait au-dessus des frontons obscurs.
Un groupe d'étudiants s'engagea sur la
place, avec des rires et des cris. Ils se donnaient les mains et marchaient en se bousculant. Une voix d'homme chanta, plus forte que les autres, et peu à peu s'entendit seule :
Belle nuit, ô nuit d'amour, Souris à nos ivresses !
Nuit plus belle que le jour, O belle nuit damour!
^I. Latallerie se penchait sur la place et dans la froide nuit. Un train siffla longtemps. Vue femme glapit, aux éclats joyeux
de la bande :
Adèle, T'es belle...
Mais la première voix continuait, en s'éloignant :
Le temps fuit, et sans retour.
Emporte nos tendresses...
Les petites ombres joyeuses s'effacèrent, j
une par une, à l'angle de la rue Soufflot. Après un grand silence, les voix, à l'unisson, reprirent, balancées :
Belle nuit, 6 nuit d'amour, Souris à nos ivresses...
Le chant diminuait. Il se perdit. M. Latallerie fut tout près de pleurer.
Mais il se ressaisit en cherchant dans ses souvenirs l'année exacte où il avait, pour la première fois, entendu les Contes d'Hoffmann. Il conclut que ce devait être en 1882, au Grand-Théâtre de Toulon. Il était dans ce temps-là, professeur de cinquième, et avait vu partir la flotte de Courbet pour la campagne du Tonkin.
Justin, qui apportait la grenadine, l'eau, des verres, fit revenir M. Latallerie des abîmes de sa mémoire.
— Monsieur, madame, — redit-il, — n'ont plus encore besoin de rien ?
— De rien, — fit le professeur.
— Monsieur, madame, le bonsoir.
— Bonsoir !
Monique, cette fois, dormait tout de bon. M. Latallerie dut la déshabiller. Monique se prêtait gauchement à cette aide. Avec des plaintes, les yeux clos, elle cédait de mauvais gré à des soins si affectueux. M. Latallerie dénoua les petits souliers, et dégagea Monique des étoffes qui la vêtaient. Elle avait des jambes menues et des épaules délicates, un corps charmant, flexible et doux.
M. Latallerie la coucha paternellement, prit place à son chevet, la fît boire tout engourdie et contempla sans fin un bras blanc plié sur la toile, le cou rond et mince, marqué d'un petit signe roux, les cheveux de soie qui bouclaient sur les tempes. La ligne de la bouche, élégante et précise encore affirmait sa jeunesse et presque son enfance.
Monique avait gardé le billet dans sa main.
M. Latallerie referma la fenêtre, et revint près du lit, s'asseoir dans son fauteuil.
— Dites, — balbutia Monique appesantie, — soufflez donc la lumière.
M. Latallerie éteignit la bougie, s'installa pour dormir.
Il s'en alla de grand matin.
LES JARDINS D'ADOMS
IVLII TELLIERI MANIBVS SACRIS
LES JARDINS D'ADONIS
Suidas
La flotte athénienne partait le lendemain. Elle conduisait en Sicile l'armée d'Alcibiade et de Nicias, chargés de prendre Syracuse.
On était au fort de la saison chaude.
Sur la seule trirème aménagée pour les chevaux, Aristion, fils d'Héracléitos d'Acharne, montait son tour de garde, qui devait prendre fin à la tombée du jour.
Il marchait à l'ombre des stalles où les bêtes étaient liées. A son passage, elles tournaient la tête, hennissaient sèchement et fouettaient de leur queue leurs beaux
188 LES JARDINS d'aDOMS
flancs arrondis qu'irritait raiguillon des mouches. Leurs noms, peints à la chaux, couvraient une longue travée. Aristion y lut : Aïthon, Xanthos, Kyané^ Phoïnix. Ils étaient trente-deux chevaux dans la longueur de la trirème.
Les généraux n'avaient pas obtenu de l'assemblée du peuple un plus fort contingent de cavalerie. On avait allégué le caractère maritime de la guerre, le long siège des citadelles et les montagnes de Sicile, où beaucoup de chevaux seraient un embarras.
D'ailleurs, les cavaliers étaient tenus en défiance. On redoutait en eux, riches et pleins d'orgueil, une aristocratie favorable aux tyrans. Le peuple, qui fournissait seul aux corps d'hoplites et de marine, préférait se garder les gloires du triomphe. Et pour mieux excepter la noblesse d'Athènes, quinze cavaliers sur les trente avaient été choisis dans un
LES JAKDIXS DADOMS 189
escadron colonial. Aristion était de ceuxlà.
Arrivé devant son cheval, il claqua de la langue, appela :
— Mélanippe !
C'était un étalon du pays des Odryses, noir et puissant, avec une tache blanche au milieu du front, et d'encolure moins arquée que les chevaux de Thessalie. Il posa sur son maître un regard doux et grave, frissonna de toute sa robe. Aristion puisa dans un coffre une poignée d'épeautre et d'orge, la tendit dans sa main ouverte. Mais le cheval souffla dessus sans y toucher et revint à son auge vide.
— Mélanippe s'ennuie, — interrogea le cavalier. — Mélanippe regrette les plateaux de Lemnos, la plage d'Héphaistia et les routes parmi les vignes.
Il nous faudra courir encore de longs jours sur le dos de la mer avant d'arriver en Sicile. De longs jours...
190 LES JARDINS d'ADONIS
Aristion caressa la croupe reluisante où se trouvait marquée au fer l'image du dauphin. Les mains sur sa petite épée et le manteau court rejeté en arrière, il vint près du bordage, s'assit sur un banc de rameur.
Il découvrait tout le Pirée, éclatant de lumière. La vaste rade frémissait de barques incessantes.
Le poids du jour ni son ardeur n'apaisaient comme de coutume le tumulte du Quai marchand, les manœuvres du port de guerre et le bruit des marteaux qui, le long de VEtioiieia, montait des cales de radoub. La veille d'un si grand départ, une fièvre d'orgueil, de lucre et de courage tourmentait la ville et le port.
Aristion regarda le quai fuyant du Kantharos, où, par cinq rangs de front, les cent trirèmes athéniennes s'alignaient jusqu'aux môles. Les bâtiments de charge étaient ancrés à l'opposé. Par-dessus
LES JARDINS d'aDONIS 191
leurs antennes, x\ristion distinguait les chantiers de construction et plus loin, devant un faubourg, le nouveau temple d'Aphrodite.
Un matelot vint plonger dans la mer un seau de bronze qull remonta, les bras gonflés d'efiPorts. Aristion écouta le bruit des gouttes lumineuses dont la chute brouillait les reflets gras de Teau.
L'appel d'une trompette s'éleva lentement de l'extrémité de la flotte, vers le quai des marchands, où le soleil frappait la façade des entrepôts, les colonnes d'un long portique et les frontons des temples d'Athéna et de Zeus Victorieux.
D'une trirème proche, l'appel rejaillit vibrant et cadencé. Et vers le môle, au bout du port, il se répéta de nouveau, diminué par la distance. On relevait les gardes du jour.
— Cavalier, — cria le marin, son seau de bronze entre les jambes, — voici
192 LES JARDINS d'aDONIS
l'heure amoureuse ! Hâte-toi de gagner la ville ! C'est une belle nuit que celle des adieux. Car la trirème qui demain nous mènera vers Syracuse peut nous conduire chez Hadès.
Serre ta bien-aimée, ce soir î Que sa petite bouche comble tous tes désirs.
Demain nous voguerons sur la mer inclémente !
Aristion ne répondit rien. Le matelot raillait, jaloux et narquois.
— Cavalier, — reprit-il gaiement, — fais hâte ! Loue un char. Par la voie de Thésée et le temple des Nymphes, monte au quartier des courtisanes. Du Kolyttos au Céramique, les rues nouvelles en sont pleines. Dans ta bourse pesante, fais sonner tes statères d'or, tes didrachmes, tes cyzicènes. Pour toi les portes fleuriront de tuniques légères et de faciles amoureuses. Va, cavalier, va, tu es riche !
Moi qui n'ai rien que des oboî^s, pau-
LES JARDINS d'ADONIS 193
vre comme Peuple lui même, je ne trouverai pas dans les gargotes du vieux port une syrienne, ridée comme une outre vide et sale comme son chaudron, pour passer la dernière nuit.
Mais quand soufflera le rude Borée, quand la mer au couchant d'Orion sera noire, nous courrons les mêmes périls, toi, le cavalier, et moi, le marin.
La côte de Lybie est féconde en naufrages. Quand les flots auront rejeté nos corps, si des mains étrangères nous donnent un tombeau, sans cesse nous y entendrons l'impitoyable bruit de la mer remuante, attachés aux rivages où Ton ne peut dormir.
Ah ! ah ! cavalier, serre ta bien-aimée, ce soir î
Ari^ion sourit. Il considéra le marin.
Une grimace odieuse lui fendait le visage et découvrait des dents gâtées.
— Qui es-tu ? — lui dit-il.
194 LES JARDINS d'aDONIS
— Alcidas, fils d'Epicharme de Phalère, — répondit l'homme, fier de montrer qu'il était citoyen d'Attique.
— Que faisais-tu avant d'être appelé ?
— Des cribles de corde et de cuir.
Aristion lui donna pour aller boire. Le
matelot vida son seau par-dessus bord et s'éloigna, chantant :
— Ah ! ah ! cavalier, serre ta bienaimée, ce soir !
Demeuré seul, le cavalier quitta son casque de service pour un large chapeau de feutre, essuya sa cuirasse, ses chaussures à éperons, et partit à son tour.
La rive était pleine de troupes. Pour éviter les désertions et le désordre, on avait consigné, la veille des adieux, les deux mille alliés et les treize cents mercenaires. Seuls les hommes d'Athènes avaient droit de sortir.
Un tumulte innombrable emplissait tout le port de guerre. A l'ombre du
LES JARDINS d'aDONIS i 9b
long mur d'enceinte, les soldats restaient assemblés devant les trirèmes, arme par arme et compagnie par compagnie. Les uns causaient entre eux, d'autres recousaient leurs tuniques, d'autres jouaient aux dés, annonçant à grands cris le coup du Chien ou de VÉphèbe. Des officiers parés s'engageaient dans leur foule.
Aristion reconnut Théophilos, l'hipparque choisi pour commander au détachement de cavalerie.
Les peltastes de Thrace, les frondeurs de Rhodes, les archers crétois, les bannis de Mégare et les Mantinéens, les mercenaires d'Étolie, d'Acarnanie et d'iapygie forçaient l'attention, les uns par leur costume, les autres par leur voix. Mais tous les fantassins étaient reconnaissables aux chaussures démarche, aux jambières d'airain et surtout aux tuniques rouges qui s'arrêtaient à leurs genoux. Les hoplites et les marins d'Athènes ne
106 LES JARDINS d'aDONIS
descendraient qu'à l'aube suivante, avec les généraux, les magistrats, les prêtres, l'Aréopage et le Sénat, accompagnés par tout le peuple.
Aristion sortit de l'Arsenal après avoir passé par le poste de garde.
Sur le quai des marchands la fièvre était plus grande encore. Les portiques retentissaient de cris, de rires et d'injures. Les étalages se pressaient, montés sur des tréteaux surchargés d'objets de commerce.
L'inspecteur des marchés, les agents de police traversaient les groupes avec calme et regardant de tous côtés. Des esclaves passaient accablés de fardeaux.
Aristion se vit offrir des pièces d'équipement, des couteaux, des chaussures, des habits neufs ou d'occasion, de toutes les couleurs et de toutes les modes, des sacs, de la farine, des jambons, des bonnets de mer, des coupes d'airain, des
LES JARDINS d'aDONIS 197
vases de terre, des cuillères en bois dur, des agrafes, des armes, des olives confites et des couffes de figues sèches. Un changeur l'assaillit, voyant la bourse pleine qu'il serrait dans sa main, et nouée au poignet, à cause des voleurs.
La rue qui unissait le grand port du Pirée au bassin de Zéa, au plus étroit de la presqu'île, était populeuse et bruyante aussi. Aristion atteignit le chevet de la pente. Il apercevait le Pirée, ardent et glorieux, hérissé de mâts et d'antennes. Et de l'autre côté, au bas d'une descente d'ombre, il voyait le port de Zéa, circulaire et d'un bleu massif, que dominait l'acropole de Munychie.
Le croissant d'un théâtre restait ensoleillé au-dessus des maisons.
Aristion avait pris une petite rue qui sentait fort le chanvre, à cause des cordiers qui y tenaient boutique. Il en suivit une autre. Par la porte d'un dégraisseur,
198 LES JARDINS d'ADONIS
il entrevit des foulons, blancs comme des statues, qui dansaient posément dans une eau argileuse où baignaient les paquets de linge.
11 se trouva soudain sur une route au bord de la mer, plus haut que la muraille dont la presqu'île était enceinte.
Il avait devant lui le golfe de Phalère, où les voiles semblaient des flammes immobiles. La vue du vieux port militaire et de ses temples assemblés fit souvenir Aristion du matelot qui l'avait raillé tout à l'heure. Il dénoua les brides de son chapeau et le laissa pendre à son cou.
Au détour de la route, il aperçut une fontaine. L'eau coulait d'un mufle de lion dans un étroit bassin de marbre.
Le pied sur une marche, , un vase appuyé au genou, une femme penchée écoutait le changeant murmure. Rougissante d'être surprise, elle leva la tète.
— Femme, je te salue, — lui dit Aris-
LES JAHDIN'S d'aDONIS 199
tion. — Que les dieux te donnent la joie!
— A toi aussi, ô étranger !
Il vint à la fontaine, s'agenouilla, trempa ses lèvres dans l'eau froide. Quand il eut achevé de boire, la femme emplit sa cruche.
— Qui es-tu? — lui demanda-t-il. — Et de quelle mère ?
— On me nomme Praxo. Je suis fille de Gallitèle.
— Et d'où es-tu ?
Elle montra quelques maisons qui s'étao^eaient sur la colline et le reo^arda, sérieuse.
— Du bourg d'x\ckté.
Sous le bras étendu, Aristion contempla toute la mer étincelante et l'ombre lointaine d'une île. 11 n'osait plus parler d'amour.
— Quel âge as-tu ?
— Deux fois onze ans.
Il dit après un long silence :
— Heureux qui le premier délia ta ceinture !
200 LES JARDINS D ADONIS
Elle répondit, inquiète :
— Je te quitte passant !
— As-tu un fils, Praxo ?
— Il est petit encore.
— Qu'il atteigne donc la vieillesse en honorant tes cheveux blancs !
— Et toi, passant, que la fortune s'accorde aux souhaits de ta vie !
iVristion souleva la cruche, voilée d'une rosée d'argent, la posa doucement sur l'épaule de l'étrangère.
— Adieu, Praxo !
— Adieu, passant !
Elle partit, grande et tranquille, un bras replié sur la tète et tenant à deux mains les anses de son vase.
Le cavalier reprit sa route afin de rentrer au Pirée par le tour de la côte. Les maisons devenaient plus rares. Il n'en voyait plus qu'une, petite et claire, au bout Tune sente rapide, à l'ombre d'un grand pin, dont les branches vermeilles
LES JARDINS d'aDONIS 201
étalaient largement la cime dense et noire.
Une stèle à fronton, dont le pied fleurissait de sauge et de lavande, se dressait au bord du chemin. On voyait sculpté sur la pierre un vieillard à demi drapé et qui courbait la tête, tenant un bâton de voyage. Aristion lut ces mots : Je suis le MONUME^^T DE Theognis d'Axi>-ia, que Gritias a dressé
EN souvenir de SON AMI.
Le seul bruit de la mer palpitante troublait le silence du lieu.
Aristion s'assit, plein de tristesse et de fatigue. 11 songea quelque temps à ceux qu'il avait laissés à Lemnos, à son père, Héracléitos, gouverneur de la colonie d'Héphaistia. Il revit la riche demeure familiale, la cour intérieure ombragée de platanes, où sa mère accueillait les épouses des magistrats. 11 imaginait le haut péristyle OLi les Chalcidiens et les gens de Thrace, les pêcheurs et les artisans appe-
202 LES JARDINS d'aDONIS
laient à son père des mesures prises contre eux par les collecteurs du Trésor.
Une femme parut sur la route poudreuse, retenant d'une main les plis de son manteau descendu sur les hanches. Couleur de safran, l'étoffe légère battait derrière elle, moulant à chaque pas la souple inflexion des jambes. Une tunique rouge, à bordure brodée, s'attachait aux épaules, par deux broches d'argent et laissait voir la gorge à demi découverte. Ses cheveux étaient ramassés dans un petit bandeau de soie et ressortaient en houppe au sommet de la tête.
Elle s'avançait, les bras nus, et portant avec soin une corbeille décorée où se flétrissaient quelques feuilles. Le cavalier sourit alors d'y reconnaître ces jardins minuscules de fenouil, d'ache et de laitues que les femmes plantaient dans un panier ou dans quelque vaisseau d'argile, pour les pompes des Adonies. Elles les prome-
LES JARDINS d'aDONIS 203
liaient dans les rues, en simulant les funérailles de l'amant d'Aphrodite, les exposaient autour d'un Adonis de cire, sur le seuil des maisons, comme devant un mort réel, et jetaient pour finir, dans les flammes ou dans la mer, la fragile verdure, que deux jours de chaleur suffisaient à faner.
Aussi les jardins d'Adonis étaient-ils le symbole, mélancolique et familier, de la brièveté des choses que le même moment qui les voit naître, voit mourir.
La femme qui passait regarda le soldat et lui sourit, silencieuse. Il ne vit que ses lèvres rouges et se rappela les paroles du matelot : « Serre ta bien-aimée, ce soir ! Que sa petite bouche comble tes désirs ! Demain nous voguerons sur la mer inclémente ! »
Pour son jeune visage, pour ses bras déliés et blancs, pour ses lèvres ardentes, pour tout le corps de l'étrangère présent
204 LES JARDINS d'aDONIS
SOUS les molles étoffes, Aristion brûla de désir.
Mais elle s'éloignait déjà.
— Bonjour, toi, — cria-t-il.
A demi tournée, elle s'arrêta, une main sur la taille, et répéta sans hâte :
— Et toi, bonjour aussi !
Aristion, troublé, s'appuyait à la stèle.
— Comment te nommes-tu ?
— Tu le sauras demain... si tu veux le savoir, — répondit une voix caressante et moqueuse.
Le cavalier marcha un peu.
— Es-tu donc si pressée ?
— Et toi, ne l'es-tu pas ?
Il respira l'odeur de myrrhe qui se détachait de ses voiles.
Une barque glissait au pied des roches broussailleuses. Il demanda très vite :
— As-tu déjà quelqu'un ?
— Toujours qui m'aime !
Il s'avança résolument.
LES JARDINS d'aDONIS 205
— Voudrais-tu souper avec moi ?
— Si tu veux.
— Je le veux. A quel prix ?
— Je ne demande rien d'avance.
— Ceci est du nouveau !
— Mais après ton plaisir, ce que tu croiras bon de donner, ofFre-le !
— Bien. Où demeures-tu ?
Elle tendit la main vers la maison prochaine et le pin déployé.
— Là!
— Ce soir, puis-je y venir ?
— A rheure qu'il te plaît.
— Et maintenant ?
— Suis-moi !
Dans le chemin pierreux, il monta derrière elle. Les petits pieds, chaussés de pourpre, se cachaient tour à tour sous les plis du manteau. Aristion admirait les chevilles minces, la nuque élégante, les hanches cambrées, le buste harmonieux et pur.
206 LES JARDINS d'aDONIS
Devant la petite maison, elle appela trois fois :
— Psyllo ! Psyllo ! Psyllo !
Une esclave sortit d'une haie de cyprès, les bras chargés de linge. Elle était pesante et virile, habillée d'une veste et d'un caleçon couleur prasine, à la façon des gens d'Asie.
— Psyllo, viens me déshabiller.
— Quel bel amoureux tu ramènes maîtresse ! Qu'Astarté te protège, soldat.
— Ne prends pas garde à ses manières, — prévint la courtisane. — Je l'ai ramenée de Gyzique ; tu vois, elle est un peu barbare !
Elle franchit le seuil.
Aristion, appuyé au tronc rugueux du pin, écouta le chant des cigales, plus fort à la tombée du jour.
Deux colonnes, devant la porte, soutenaient un étroit balcon d'où la vue devait être belle. Le sentier grimpait la colline
LES JARDINS d'aDOMS 207
parmi les buissons de lentisques, de genévriers et de chênes verts.
Un vieil homme y parut. 11 tirait un âne revèche qu'il gourmandait tout en marchant. Quand ils furent tous deux arrivés sous le pin, Aristion devina quelque jardinier.
Les cris des hirondelles vibraient dans le silence.
Frappé d'une pensée heureuse, le cavalier fît signe au vieux.
— Qu'as-tu à vendre ?
— Beaucoup de bonnes choses, cher seigneur, et beaucoup de belles aussi.
Les deux paniers de l'âne étaient enveloppés d'étoffes humides. Le marchand essuya son front avec un pan de sa tunique et reprit en hochant la tête :
— N'es-tu pas de ceux qui partent demain ?
— Oui!
— Et n'as-tu pas peur de partir ?
208 LES JARDINS d'aDONIS
— Nous serions beaucoup à l'avoir.
— Dis que toute la ville est affligée de crainte.
— A cause des présages ?
— A cause des présages !
— On me l'a raconté ; il faut laisser cela aux femmes.
— Aux femmes, mon garçon, — répéta le marchand, — aux femmes...
Il s'essuya encore avant de poursuivre :
— On ne croit plus aux dieux comme autrefois. Voilà la fin de tout. Jeunes gens, prenez garde ! Sur les autels abandonnés, Zeus tout-puissant lance sa foudre.
Au temps de la grande invasion, Thémistocle eût craint de mettre à la voile le jour même des Adonies. Par la ville et dans les faubourgs, les femmes, aujourd'hui, chantent sur les terrasses la complainte des morts. Tous les Hermès d'Athènes ont été mutilés ! A Delphes,
LES JARDINS DADONIS 209
des corbeaux ont becqueté la statue de Pallas !
Je redoute pour la cité le désastre promis par tant de sinistres augures. Bien peu reviendront de Sicile !
Aristion ne put se défendre d'une terreur secrète.
— Tais-toi vieillard, tais-toi ! La jalousie des dieux est prompte à s'irriter.
Il se tut.
Son regard se perdit sur la face tranquille et souriante de la mer, puis il redemanda plus calme :
— Qu'as-tu dans tes paniers ?
De part et d'autre de son âne, le vieil homme les découvrit. C'étaient des fruits, des fleurs et des légumes.
— Je les cache, — dit-il, — pour mieux leur garder leur fraîcheur.
L'âne secoua ses longues oreilles cendrées. La cloche pendue à son cou tinta légèrement.
210 LES JARDINS d'aDONIS
Le vieillard 'discourut :
— Aphrodite fleurie et Priape, dieu des jardins, me sont bienfaisants et amis. J'ai souci d'attacher aux branches de mes arbres des masques d'Iacchos, que balance le moindre vent.
— Les oiseaux n'en sont pas effrayés, — fit observer Aristion. — Vois plutôt !
Il montra une pêche creuse. Le vieillard soupira :
— Ni les guêpes, ni les oiseaux !
Il ouvrit ses paniers, l'un, plein de fruits couchés sur des feuilles grasses; l'autre, empli de légumes, de figues et de fleurs.
— Choisis !
J'ai des abricots succulents, des pêches rougissantes comme les belles joues des vierges où repose l'amour. Voici de grosses noix d'Eubée. Mes grenades luisantes sont gonflées d'un sang savoureux.
Et puis voici toutes les prunes. Goûte-
LES JARDINS d'aDONIS 211
les, jeune impie ! Toutes les prunes : bigarrées, noires et blanches, pourpres et vertes : la prune d'orge, finissante ; la prune d'âne, ferme et poudrée ; la prune de Damas et la myrobolan. Enfin, leur reine à toutes, cette prune arménienne odorante, jaune et sucrée.
Cher garçon, mords-moi celle-ci. Tu m'en donneras des nouvelles. Es-tu gourmand du moins, si tu n'es pas dévot ?
Aristion, amusé, laissa fondre le fruit dans sa bouche. Comme une goutte lui coulait des lèvres, il la cueillit du bout des doigts, par crainte de la perdre.
— Voyons, — fit le vieillard en l'attirant à soi par les agrafes du manteau ; — comment peux-tu penser que des dieux ne sont pas pour mûrir de telles délices ?
Il se tourna vers le soleil, dont le globe embrasé s'enfonçait lentement derrière le Péloponnèse, et cria, les bras
212 LES JARDINS d'ADONIS
étendus, la face avivée de lumière, beau de noblesse et de croyance :
— L'eau est le principe des choses !
L'or éclate parmi les plus riches trésors, comme une flamme ardente au milieu des ténèbres. Mais si tu veux chanter, mon âme, trouveras-tu jamais dans l'infini limpide et subtil de l'azur plus divine splendeur que celle du soleil ?
La mer fut toute rose, frémissante d'eau vive et de pourpre mêlées. Le vieillard revint à son âne avec une simplicité pensive.
— Cher garçon, crois aux dieux !
Il toucha ses paniers.
— Qu'y a-t-il pour te plaire ? Veux-tu...
— Il me faut tout, — dit Aristion.
— Gomment dois-je l'entendre ?
— J'achète tout : les fruits, les fleurs, les légumes.
— Par Asklèpios sauveur, tu deviens fou !
— Crois-tu ?
— Que veux-tu faire de ces choses ?
Faudra-t-il les porter à bord de ta trirème ? Les soldats sont brutaux. J'ai quelquefois subi leurs coups. Tu manigances quelque ruse ! Non, je ne te vends rien !
— Combien demandes-tu ?
— Souffre que je détaille.
— A quoi bon ? fais un prix d'ensemble.
— Eh bien, dix drachmes ?
— Je les donne !
— Mon cher seigneur ira peut-être jusqu'à douze. Les cavaliers sont riches ; et moi, pauvre homme, j'oubliais qu'il y a dans cette corbeille un pot de mûres idéennes, transparentes, parfumées, dont j'aurais pu tirer deux drachmes sur les marchés du port.
— Adorateur des dieux, — railla le cavalier en payant son emplette ; — je te soupçonne de surfaire.
214 LES JARDINS d'aDOXIS
— Plùt à Zeus que je fusse hoplite ou rameur, contre deux drachmes quotidiennes, et rameur aux plus longues rames, avec ma solde sûre tout le long de l'année, peu de soucis et des voyages !
Mais pendant la saison mauvaise, des vendanges d'automne jusqu'aux premières violettes, je vis petitement, retournant mon jardin, taillant mes arbres et ma vigne, recouvrant mes boutures et badigeonnant de résine le tronc de mes poiriers, afin que les fourmis n'y montent pas dès les beaux jours.
Les bras chargés de fleurs, il demanda :
— Faut-il entrer dans la maison ?
— Attends un peu !
Aristiou s'ingéniait comment présenter son butin. Il imagina d'enlever sa cuirasse, de l'ouvrir toute grande sur le joint des charnières et de disposer au creux de chaque pièce le contenu d'un des paniers.
LES JARDINS d'aDOMS 215
— L'admirable coquille, — plaisanta le vieillard, qui passait au soldat ses fruits et ses légumes. — Jamais huître ou palourde ne fut de la sorte farcie.
Aristion éclata de rire.
— Tu aimes Thryallis ? — interrogea le jardinier. — C'est une bonne fille, jamais elle ne me marchande.
— Comment l'appelles-tu ?
— Thryallis. Elle est chanteuse et cithariste. Tu ne la connais donc pas ?
— Moi ? Je suis de Lemnos. Je l'ai rencontrée tout à l'heure. Elle rentrait des pompes d'Adonis, portant son petit jardin d'herbes. Car elle aussi est jardinière.
Le vieil homme se réjouit au delà de toute mesure qu'on lui comparât Thryallis. Il grimaçait des yeux, plissait sa figure écailleuse et dit gaillardement :
— Ah ! garçon, j'aimerais cueillir ce jardin-là î
Au milieu des légumes, Aristion arran-
216 LES JARDINS d'aDONIS
geait ses fleurs. Des grappes de muflier jaune, des cimes d'absinthe, des mauves, des glauciennes, des pavots rouges et blancs, des lis de Chalcédoine, des a'iaïeuls et des amarantes couronnaient les oignons, les concombres, les raves, les haricots, les choux de Crète et les laitues.
. Dans le devant de la cuirasse, Aristion avait étage les figues violettes, les prunes disparates, les abricots et les grenades, des noix et des jujubes, et sur les pêches délicates des roses de sang, des roses de soufre, des roses de neige.
— ]\Ies beaux fruits, mes bons légumes, mes chères fleurs ! — répétait le marchand, confondu en admiration. — Mes beaux fruits, mes bons...
Il s'en alla content, faisant sonner ses drachmes, et Tâne sa clochette.
« Il retourne par Alimos, songea le cavalier. C'est le chemin du port de
LES JARDINS d'aDONIS 217
guerre. Je le prendrai demain à la pointe du jour. »
Comme il s'en revenait à la maison muçtte, il vit Thryallis debout dans la porte. Elle avait revêtu une tunique de mousseline blanche, bordée de spires en fil d'or , qui la laissait deviner nue.
A peine attachée à l'épaule, l'étoffe se drapait de longs plis mobiles et lents. , — Tu peux venir, — dit-elle.
Elle n'avait pas vu la cuirasse fleurie. Aristion l'apporta d'un beau geste d'offrande, et Thryallis battit des mains.
— Que c'est beau, mon chéri ! Et tout cela pour moi, comme c'est amusant !
Des haricots... des noix... des prunes... le concombre !
Elle planta les dents au cœur chaud d'une pêche et sourit, la bouche mouillée. Aristion se pencha vers les lèvres délicieuses. Thrvallis les lui accorda et lui
218 LES JARDINS d'aDONIS
offrit la pêche où elle avait mordu. Ils l'achevèrent tous les deux.
— Psyllo, — cria la cithariste, — Psyllo, viens voir.
Elle s'impatientait.
— Psyllo, vieille tortue ! Psyllo, grosse limace. Psyllo ! Psyllo î Psyllo !
L'esclave vint sans hâte. Thryallis bavarda :
— Mais, mon chéri, c'est lourd ! Tu vas te fatiguer.
— Un soldat, — fit Psyllo d'une voix forte et grave. — x\tlas supporte bien le monde !
— Mais ce n'est pas une raison, — cria Thryallis égayée.
Elle ouvrit une figue mûre et s'y empourpra le menton. Elle s'inclinait sur les roses avec des sanglots de plaisir.
— Des roses de Milet ! Vois, ce sont les plus belles î Leur odeur est brûlante et fine. Les roses de Gyrène n'ont pas tant de parfum. Respire-les plutôt.
LES JARDINS d'aDOXIS 219
Elle en éleva deux sur la bouche du cavalier et ajouta, mélancolique :
— Voici les roses de mon cœur! Milet, c'est ma ville natale. Si tu voyais, chéri, comme les roses y abondent. Tout le long de la mer, dans la campagne et dans les bourgs, leur âme langoureuse embaume les matins et la tombée des soirs, jusque très avant dans la nuit. Il en fleurit encore à la fin de l'automne.
Elle croisa les mains derrière sa nuque, se pencha gracieuse sous le regard d'Aristion, embarrassé de son présent, et demanda d'un ton très sérieux :
— Est-ce que je te plais ?
Il ferma les yeux sans répondre. Alors elle claqua des mains et rappela de sa voix vive :
— Psyllo ! Psyllo ! Psyllo ! Dépêchetoi, paresse !
L'esclave apparue murmurait sans colère.
Thryallis lui toucha le menton.
220 LES JARDINS d'aDONIS
— Allons, ne grogne pas, ma vieille ; prends tout cela. Et range-le.
Derrière la syrienne, elle en imitait, comique et légère, le dandinement et les pas menus.
Elle revint en deux pirouettes.
— C'est assez de tristesse ! Les pompes d'Adonis seront finies demain !
Elle reprit en s'appuyant au cavalier :
— Mais je fais semblant de pleurer. Il y avait de vieilles folles qui se déchiraient la figure ? Je ne suis pas si sotte que d'aller me gâter les yeux.
— Ils sont si beaux — dit le soldat en renversant la tète enfantine et bouclée — qu'Adonis n'en vaut pas la peine.
— Ne parle pas mal aujourd'hui du bel amant de la déesse. Aphrodite sourit aux amours passagères.
— Elle en a tant connu !
— C'est pourquoi elle nous protège.
Laissons cela, chéri ! Je veux ce soir un
LES JARDINS d'aDONIS 221
beau festin. Demain j'irai jeter mon jardin à la mer. Tu viendras avec moi.
— Demain, — dit le soldat en lui prenant la taille, — demain^ je pars pour Syracuse.
— Ah ! — souffla Thryallis émue. — Tu es de ceux qui vont là-bas.
Elle garda un long silence. Aristion lui baisa le cou à la naissance de l'épaule. Elle tressaillit.
— Pourquoi ne me parles-tu plus ? — demanda-t-il avec tristesse. — A cause des mauvais présages ?
Elle baissa la tête, soucieuse.
La mer était glacée, toute pâle et tendue comme une toile de soie bleue. D'amples chemins d'argent s'y déroulaient. Le soir mourut soudain. Et les cendres du crépuscule voilèrent les baies élargies, les côtes blanchissantes, les îles clairsemées et les cimes où s'attardait l'éclat diminué du jour.
222 LES JARDINS d'aDONIS
Au-dessus des collines de Munychie et du Pirée, Aristion découvrait l'Acropole d'Athènes et ses temples d'un rose éteint, que surmontait la cime brusque et nue du Lycabette.
Vers le couchant, il voyait fuir l'île de Salamine, les monts Aigaléens, le golfe Saronique, Egine et, tout à Fhorizon, la chaîne opaque et dentelée des montagnes de l'Argolide.
La brise se leva. Elle accourait du large sur la nappe des eaux, qu'elle ternissait à grands coups.
La tête immobile du pin se prit à murmurer. Un souffle baigna la colline, répandit le parfum confus des herbes maritimes et des arbustes résineux.
L'Etoile de Persée jaillit au fond du ciel obscur, et son reflet brillant s'allongea sur la mer.
Aristion serrait contre lui la courtisane abandonnée. Emus d'eux-mêmes autant
LES JARDINS d'aPOXIS 223
que du merveilleux soir, ils furent longtemps sans paroles. Le cavalier sentait céder sous son étreinte le corps charmant, fragile et doux. Il regardait Tépaule nue et les seins arrondis qui gonflaient la tunique.
Le bruit des vagues dans les roches commença de grandir. Des soldats ou des jeunes gens qui passaient en bas du chemin chantèrent avec force-:
O Pallas, effroi des cités !
Pour la terre qui m'a nourri, Pour les- dieux et pour ma maison, Je combattrai jusqu'à mourir 1
Les voix décrurent peu à peu.
Aristion, d'un geste emporté, baisa Thryallis sur la bouche.
Elle ne doutait plus, après tant de présages, qu'il ne revînt pas de Sicile. Et, saisie de cette pensée qu'il était promis à la mort, elle se leva.
— Viens, — lui dit-elle, en l'attirant. — C'est avoir déjà trop tardé !
La nuit finit de s'établir, les constellations une à une apparurent. Orion, le Dauphin, les Gémeaux, les Hyades se détachaient de l'horizon. Sur le cap Alimos, à la pointe des môles, aux rivages de Salamine, les phares s'allumèrent. Des appels de tro«|pettes se dispersèrent sur la rade. Une rumeur montait des trois ports éclairés de feux. Et le murmure de la mer, au long des promontoires et dans les golfes invisibles, emplit bientôt toute la nuit.
Devant la petite maison, entre les deux colonnes blanches, Psyllo vint pendre une lanterne. Contre la file des cyprès que faisaient vibrer les cigales, auprès d'un banc de bois, elle dressa un lit recouvert de coussins. Elle apporta la table, y tendit une nappe, rangea des plateaux et
LES JARDINS d'aDONIS 225
deux coupes, un couteau crargent, la salière et du pain. A terre, elle posa un bassin et un broc pour les ablutions, un grand cratère plein d'eau froide où trempaient des cruchons à anse.
Thryallis reparut sous la lueur de la lanterne. Elle avait remplacé sa tunique froissée par une autre d'un vert amande, semée de petits points d'argent.
— Psyllo, — appela-t-elle, — descends jusqu'à Zéa.
— x\h ! — soupira l'esclave.
— Va, ce n'est pas si loin !
— Cinq stades pour aller...
— Tu m'as entendue ?
— Oui, maîtresse î
— Tu nous rapporteras du vin, des couronnes et de la neige.
— Pour ton soldat ! Que de façons !
— Pour mon soldat, — dicta nettement Thryallis. — Serait-ce pour les Erynnies, tu iras si je te l'ordonne.
22() LES JARDINS d'aDOMS
Psyllo guetta la nuit avec inquiétude.
— Maîtresse, il fait si noir !
— Allume une torche !
— Mais quel vin, du corinthe ?
— Cette piquette aigre et rugueuse !
— Moi je le trouve bon !
— Achète du vin doux pour boire avec les coquillages.
— Du chio ?
— Du lesbos. 11 laisse la tête légère. Exige le cru d'Ariuse.
— D'Ariuse, maîtresse ?
— Et prends pour achever la nuit, du zacynthe de l'autre année. Il incline au sommeil, à l'oubli et aux rêves.
Ah 1 chez le boulanger, choisis un pain de nouvelle farine. Que la croûte en soit bien grillée !
— Etles couronnes ?
— J'en veux de tubéreuses et de mélilot bleu.
La syrienne montra la porte ouverte.
LES JARDINS d'aDOMS 227
— Combien t'a-t-il donné ?
— Que t'importe, Psyllo ?
— Dis-le-moi ?
— Cinq statères !
— D'Athènes ?
— De Cyzique !
— Oh ! oh !
— Et dix drachmes pour le repas.
— Quel richard !
— Son père est gouverneur des colons de Lemnos.
— Et pour moi, qu'y a-t-il ?
— Tu auras deux drachmes demain en l'honneur d'Adonis : mais ce soir va, et reviens vite...
L'esclave descendit la sente.
Thryallis fut prendre ses fleurs pour en orner la table nue. Dans les cyprès elle piqua des mufliers et des glaïeuls. Le lit reçut toutes les roses.
Aristion vint s'y asseoir. La courtisane allait et venait dans la nuit. Elle aspergea
228 LES JARDINS d'aDONIS
le sol, la nappe et les coussins d'une eau aromatique. Aristion se taisait, les coudes aux genoux.
— A quoi penses-tu, mon chéri ?
— Moi, Thryallis, j'ai faim !
Elle s'appuya sur l'épaule du cavalier.
— Quel âge as-tu ? — demanda-t-il.
— Vingt et un ans, et toi ?
— Moi, j'en ai deux de plus.
Elle lui raconta son enfance et sa vie. Née d'une cardeuse de laines, elle avait grandi à Milet et joué sur le port avec les petits des calfats. Puis sa mère était morte, un soir de fièvre, à la fin de l'automne.
— Le lendemain, — dit Thryallis, effeuillant avec soin quelques-unes des roses, — je découvris que j'étais femme ; je pensai d'abord être folle de peur.
Elle s'était alors réfugiée chez une vieille qui l'avait battue et vendue. Là, elle avait appris l'art de plaire et celui d'aimer, des fables erotiques, le chant et la ci-hare.
Mais Thryallis gardait de la reconnaissance à cette femme, malgré les coups et les querelles.
Elle jeta sur le soldat sa poignée de pétales clairs. x\ristion les laissa. Ils s'embrassèrent en riant.
— Songe, — reprit la courtisane. — Je n'aurais jamais fait qu'une servante de taverne, bonne au plus pour les paysans, les esclaves ou les rameurs.
Certes, j'ai bien souvent pleuré. Mais c'est de cette vieille quej'ai reçu l'habitude de l'eau, des parfums, des tuniques nettes.
Sur tout ce qui importe aux femmes, elle savait mille secrets. Elle vendait aux Milésiennes des formules et des onguents, des fards et des instruments de plaisir. Elle les fournissait de philtres et-de drogues. Et je n'ai jamais respiré d'odeurs plus fines que chez elle. Elle enseignait qu'il faut une harmonie dans leur emploi, et qu'il n'existe pas un art plus difficile
230 LES JARDINS d'aDONIS
que celui de se parfumer. Elle disait aussi qu'à chaque endroit du corps, et selon chacune de nous, il ne convient qu'une senteur.
J'ohéis à ses lois. Pour mes pieds et mes mains, j'use du troène d'Egypte ; de la marjolaine de Gos pour mes sourcils et pour mes veux ; pour mes hras, de menthe crépue ; pour mes jambes, de serpolet ; pour mes joues, mon col et mes seins, de la rose de Phasélis...
— Et de verveine de Gortynne... — ajouta le soldat.
Thryallis lui ferma la bouche et sourit un doigt sur les lèvres :
— Tu profanes les grands mystères.
— Après, — fît Aristion.
— Un Perse m'emmena. Il en vient beaucoup à Milet. De Suse et d'Ecbatane, il convoyait à Sardes, àEphèse, àPhocéeet jusqu'à l'Hellespont des tapis et de l'orge, des perles, des bijoux et des tissus de prix.
LES JARDINS d'aDONIS 231
Ce fut une année magnifique.
De port en port, vers les marchands, il conduisait sa caravane. Il était beau, couleur de cuivre, riche comme un satrape, mélancolique et passionné. Il adorait que je lui chante, sur le mode myxolidien, des airs qu'il ne comprenait pas. Dans les villes, il s'habillait de longues robes de soie verte et de manteaux d'une pourpre admirable, avec une mitre en fîl d'or et des boucles d'oreilles où pendaient des turquoises. Près de moi, il ne se vêtait que de blanc.
Chaque jour semblait une fête. Je commandais quarante esclaves, dont quatre cuisiniers, un Chaldéen qui me tirait mon horoscope, deux eunuques et luie naine.
Et j'avais toujours soif, à cause des confitures de fleurs dont je mangeais à la folie.
En ai-je traversé, des villes, en ce temps !
A Lebedos, j'ai vu les fêtes de Dionysos-Zagreus. Toutes rougies du vin qu'on
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leur avait versé, des femmes enivrées simulaient des bacchantes. Elles dansaient à demi-nues, avec des cris perçants, et frappaient sur des tambourins. C'était un tapage à mourir ! Leur délire était tel qu'elles se blessaient à coups de roseau, sans prendre garde au sang qu'elles faisaient couler. Le dieu les possédait. Ce doit être un bonheur bien grand : elles semblaient n'avoir plus de raison.
Auprès de Clazomène. je me suis baignée dans les Sources-Chaudes , à TefFroi de mon Perse, qui le tenait pour sacrilège. A Smyrne, dans un temple élevé à sa gloire, j'ai baisé la statue d'Homère. Mais c'est une ville puante, malgré ses portiques a deux étages, ses rues droites et ses palais. Jai vu Phocée, Cymé, Myrina, Gryneion, Pitané et son double port, Atarneus, où nous prîmes pour Abydos la route intérieure et les défilés de Phr3'gie.
Nous avions marché jusque-là sous les
LES JARDINS DADONIS 233
palmiers du littoral, en vue des grandes îles. Au sortir des forêts de cèdres, nous visitâmes Abydos, Parion et Lampsaque.
A Cyzique, mon Perse passa des marchés avec le Trésor pour les blés de TEuphrate et les laines de Bactriane. Au point de partir pour Byzance. il mourut tout d'un coup...
— Le sort des hommes est léger... — fit observer Aristion.
— Son intendant lava le corps, le trempa dans un bain de cire, Tenduisit de miel des pieds à la tète, l'enveloppa de soies, et mon amant fut remporté dans son pays de Susiane, sur le dos d'un chameau, comme ses ballots de commerce.
Je revins à Milet. chéri...
Du côté de la route, elle prêta Toreille, croyant y avoir entendu des pas. Les phalènes cognaient leur vol au parchemin de la lanterne et s'y obstinaient, palpitantes.
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— Après ? — demanda le soldat.
— Après ? — répéta Thryallis.
Avec les pétales de roses elle fabriquait de petites ampoules qu'elle faisait claquer sur le dos de sa main.
— iVprès ?... — Elle songea. — Un jour que j'allais à Ladé, c'est une île devant chez nous, où les riches ont des jardins, je fus prise par des pirates. Ils me vendirent en Egypte. J'y restai peu. Mon maître, dégoûté de mon ennui et de mes larmes, me conduisit à Naucratis et me revendit à son tour. Un Milésien m'y retrouva, m'acheta, m'affranchit et me ramena dans ma ville.
Couchée à l'avant du bateau, sous l'ombre des voiles vibrantes, je sentais, au chant des rameurs, l'eau se creuser sous notre élan. Quand l'île Hytoessa monta sur l'horizon, je pleurai de félicité. Mais mon nouvel amant était jaloux, farouche et rude. Et nous nous quittâmes bientôt.
On me revit sous les portiques, sur la place aux heures du soir, à l'hippodrome et sur les quais. Mais les Milésiens me devenaient à charge. Ces gens, fiers de leur force, de leur stature, et querelleurs, ne sont pas capables d'amour. Ils n'ont jamais connu la gaieté ni la politesse. Leur fortune les rend brutaux. Ils me préféraient des danseuses : ces cubistes, qui, toutes nues, cabriolent parmi des glaives, jonglent avec des flammes ou passent à travers des cerceaux garnis de clochettes.
Ma cithare ni mes poèmes n'attiraient les amants, je n'attendis pas la misère et pris passage pour le Pirée. J'avais une amie dans Athènes. Peut-être bien la connais-tu : c'est Théoclis ? Elle me conseilla de commencer ici. Je l'écoutai avec raison.
Aujourd'hui, les plus riches marchands du port me demandent. L'autre décade
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encore, Nausiklès, le changeur, celui dont les bureaux font Tangle de la Bourse, me pria de venir chez lui. Il avait des amis et fêtait son anniversaire. J'ai trouvé là le capitaine Hippias ; Aglaophon, le percepteur ; Stratis, le commandant du port ; l'armateur Polyclès et Nicanor, l'inspecteur des théâtres.
Perinthos, l'ingénieur des constructions navales, me prie quelquefois à souper avec Thessala et Moscharion, deux danseuses de Tenedos. L'orfèvre Karthalôn m'a fait apprendre exprès pour lui des vers du Prométhée dans les chaînes d'Eschyle, qui sont terribles à chanter. Il ordonne d'ôter les lampes ; je déclame en prenant mes cordes.
Et lorsque j'ai fini, je l'entends qui pleure dans Tombre. Que les hommes sont singuliers ! Celui-là me paie en bijoux.
Elle fit voir au cavalier une chaîne d'or.
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garnie (raniiilettes, qui lui pendait jusqu'à la taille.
— Et toi, — demanda-t-elle, — que m'apprendras-tu qui te touche ?
— Moi, rien, — dit x^ristion. — !Mon existence fut heureuse. Le conte en serait plein d'ennui.
Entre des maîtres et mon père, mon enfance a coulé sans événements. J'ai suivi les cours des rhéteurs, des grammairiens et des sophistes. Éphèbe, j'ai appris les armes. J'ai fait mon stage dans les forts, mon service en campagne, mon école d'équitation. J'ai eu des prix de tir à l'arc, à la lance et au javelot. Dans les joutes de Munychie j'ai remporté la palme et mon premier trépied. Aux fêtes de Thésée, sur le grand hippodrome, j'ai gagné coup sur coup les trois épreuves militaires.
Mon père et ma mère étaient venus d'Héphaistia. Quand le héraut cria mon nom, je me souviens qu'ils ont pleuré.
— Elle est belle, ta mère ?
Il ne répondit pas, la gorge serrée de tendresse.
— Voilà Psyllo, — fit Thryaliis.
Elle ajouta paisiblement :
— Voilà Psyllo et le sophiste !
— Quel sophiste ? — dit le soldat.
— Théagès de Céos.
— Comment le connais-tu ?
— C'est mon voisin.
— Où?
— Dans notre maison. Nous en occupons chacun la moitié. J'ai les trois chambres au levant, et lui, celles qui sont du côté de la mer. La cour et la terrasse nous demeurent communes.
Mais il ne vient ici que pour étudier, quand il est fatigué d'Athènes. Alors, pendant des jours, il écrit des traités, raisonne avec lui-même, se réfute ou bien s'applaudit.
A la tombée du soir, quand je descends
LES JARDINS d'ADONIS 239
au port, afin de trouvera l'agence Tadresse des festins où l'on m'a commandée, je le vois, à l'ombre du pin ou couché le long des cyprès, qui relit ses auteurs et déroule de gros volumes.
Tout d'abord nous nous parlions peu :
des saluts de rencontre ; les souhaits aux veilles des fêtes ; bonjour, bonsoir, tu penses ; comme il convient quand on habite porte à porte.
Et puis, il fut malade. Il était seul : je le soignai, il fallut bien, Psyllo lui porta de notre cuisine. Son esclave n'est bon à rien. Les hommes c'est insoucieux. Quand il fut rétabli, il me fit un présent. Maintenant je l'invite les jours où je reste chez moi et quand je n'ai pas de séances. Il me distrait. J'apprends des choses incroyables sur les plantes, sur les étoiles, et sur l'amour ou sur les dieux. Il sait tous les poètes, aime les fleurs et rit de tout. Veuxtu que je l'invite ?
240 LES JARDINS d'aDONIS
Aristion le vit sortir, tranquille et chenu, des touffes de lentisques. Dans un pan de sa robe, il portait quelques parchemins, son chapeau et sa bourse. Il marchait en s'aidant d'une trique de cornouiller.
Psyllo, derrière lui, serrait contre sa gorge pleine les fioles de bon vin et tenait délicatement le pain luisant et les couronnes. L'esclave du sophiste s'était chargé du bloc de neige, enveloppé de laine épaisse.
Théao^ès o'ao^na le vieux banc.
— Joie et santé, petite !
— A toi sagesse, — lui répondit la musicienne. — Permets que je te prie à souper avec nous. 11 en est temps encore, puisque tu accompagnes les couronnes.
— N'as-tu pas un ami ?
— Il s'enchante de te connaître.
— Il est beau, Thryallis, et me paraît digne de toi. Il égale presque en beauté le fils de Pyrilampe, que le sophiste Cal-
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liclès aime d'une si grande ardeur. Gomment l'appelles-tu ?
Elle regarda le soldat, se mordit un moment les lèvres.
— Par Aphrodite, je Tignore ! Mais il est de Lemnos.
Elle vint près d'Aristion, lui prit la main et demanda :
— Chéri, quel est ton nom ?
— Aristion, fils d'Héracleitos d'Acharné.
— Ce que je peux te dire, Théagès, c'est qu'il est le plus délicat des amants. Il a d'abord fleuri toute la maison et récolté pour moi le jardin du vieux Glaucias. Il est aussi très doux, et puis...
— Et puis... — répéta le sophiste.
Mais elle s'attacha au cou du cavalier,
y appuya sa tête fraîche et resta sans rien dire.
Théagès se leva. Aristion, troublé, passait la main sur les cheveux de Thryallis, sur sa nuque et sur son épaule.
242 LtS JARDINS d'adonis
— Et puis, — poursuivit-elle avec un accent de tristesse, — il part demain pour la Sicile...
Une rose, au bord de la table, s'effeuillait mollement.
— Eh bien, — répliqua Théagès, — c'est demain qu'il faudra pleurer. Ce soir appartient à la joie. Pendant notre souper, pareille à la tortue qui tua Simonide, la lune peut aussi nous tomber sur la tête. A quoi nous aura-t-il servi de nous affliger à l'avance ?
— D'abord, — objecta Thryallis, — la lune ne peut pas tomber !
— Tu crois bien cependant que les magiciennes la font descendre dans un seau.
— Une me l'a montrée, Théagès. Ne ris pas. Mais je n'ai pas voulu la voir. On dit que cela rend aveugle. Et j'ai fermé les yeux.
— Ce soir, sèche-les donc de même.
LES JARDINS d'adonis 2*3
Détourne ta pensée de ce qui l'inquiète et laisse le chagrin te surprendre à son heure. Ne le devance pas, petite, c'est bien assez que de l'attendre.
Empédocle nous dit que les Agrigentins faisaient de chaque jourune fête délicieuse, comme s'ils avaient dû, le jour suivant,
mourir.
Imitons un si noble exemple. Psyllo vient de servir des coquillages et des oursins qu'il faut gober dans leur fraîcheur. N'oublie pas, Thryallis, que la beauté des femmes est fragile et qu'elle se fane à
pleurer...
— Ne suis-je pas toujours jolie? — fitelle vivement. — Aristion m'aurait-il aimée ? Mon miroir, Psyllo, donne-le-moi vite!
Elle courut sous la lanterne, arrangea ses cheveux, renoua quelques boucles et vint s'étendre sur le lit, où le cavalier avait déjà pris place.
Psyllo délia leurs sandales.
LES JARDINS D ADONIS
" Le"^sophiste restait sur le vieux banc. Son esclave, aidant au service, apporla une lampe.
— Carien, — lui dit Théagès, — donne donc de ce miel que j'ai acheté l'autre mois devant le temple de Thésée. Nous en parfumerons les coupes.
Thryallis, justement, passait sur de la neige le lesbos qu'elle voulait boire.
— J'ai quitté les jardins du Cynosarge, raconta le sophiste, — au moment que tombait le jour.
Gorgias, Galliclès et Socrate y traitaient une fois encore du mérite et de la vertu.
Mais je me sens porté à mépriser le bien depuis qu'on le fait si vulgaire. Il n'y a plus de cordonnier, de forgeron, de porteur d'eau qui ne discoure avec emphase du juste et de l'injuste, de la morale et des devoirs, de la philanthropie ou de l'égalité. C'est à donner envie de haïr son prochain !
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L'hypocrite Socrate vantait la pauvreté, la modestie et la faiblesse. Calliclès proclamait les droits de l'intelligence, de la fortune et de la force. Gorgias, qui ne saura jamais prendre parti, soufflait des périodes creuses. Et je pensais, parmi tant de belles paroles, que Famé humaine est bien mystérieuse et tourmentée pour vouloir la résoudre avec cette assurance.
Il en sera toujours de nous, sur ce point et sur tous les autres, comme du ]\Iargitès d'Homère :
Il savait bien des choses ; Mais il les savait toutes mal.
Nous saurons toujours mal le peu qu'il nous est donné de savoir. Ce que nous tenons pour le vrai est-il plus qu'un système d'erreurs, enchaînées avec art et selon les lois mêmes de nos illusions ? Il n'y a pas de vérité. Quand bien même il
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en serait une, comment pourrions-nous la connaître ?
Aristion, plein des doctrines de l'école, s'apprêtait à répondre. Mais Théagès complimenta Psyllo, qui mettait devant lui un plat de courgettes cuites avec des bulbes.
— Tes rougets étaient excellents ! La cuisine, vois-tu, c'est la seule réalité que nous soyons sûrs de saisir. Mais encore ' faut-il avoir l'estomac bon.
Thryallis assura d'une main sa couronne, claqua des doigts et dit :
— Théagès, iVristion, je propose une énigme !
— Voyons, — fît le soldat.
— Me regardes-tu, — énonça la chan- ?
teuse, — je te regarde aussi, et cependant je n'ai pas d'yeux. Si tu me parles, je te parle, cependant je n'ai pas de voix; en vain j'ouvre la bouche et je remue les lèvres.
LES JARDINS d'aDONIS 247
Aristion chercha gravement. Le sophiste sourit et garda le silence.
Dans la nuit et sous les étoiles, le seul bruit de la mer flottait, continu et profond
Thryallis redit son énigme et demanda :
— Qu'est-ce que c'est?
Après un peu d'attente, elle agita joyeusement le petit miroir à boîtier qu'elle avait caché derrière elle.
— Mon image, c'est mon image !
Elle obligea le cavalier à se mirer luimême :
— Me regardes-tu, je te regarde aussi, et cependant je n'ai pas d'yeux...
Le souper s'acheva par des beignets de lait, de miel et de farine. Psyllo tira la nappe, versa Teau sur les mains, servit les fruits et le zacynthe.
Thryallis raconta une histoire amoureuse. La femme de Simmias, un conseiller des comptes, noble, riche, influent, considérable par son âge autant que par ses rela-
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lions, s'était toquée d'un comédien de dix années plus jeune qu'elle.
— Elle l'a enlevé l'autre jour, — assura Thryallis. — Ils sont tous deux à Orchomêne.
— Est-ce un esclave ? — demanda Théagès.
— Pas du tout, — reprit la chanteuse. — C'est Androclès d'Elis. Et il est citoyen.
— Ton conseiller, — dit le sophiste, — aura sans peine le divorce.
— Il se gardera d'y recourir, — répondit Thryallis avec un bel air de dégoût. — Il avait épousé la fille du banquier Timarète à cause de sa dot, et il faudrait la rendre. Voilà bien les aristocrates !
— Simmias a raison, — conclut le philosophe. — Les gestes d'une femme ont si peu d'importance !
Thryallis n'y contredit point, obstinée à poursuivre :
— Aux grandes Dionysies, dans VAnti-
LES JARDINS d'adONIS 249
gone de Sophocle, le charmant comédien jouait sous le masque d'Ismène. Et quand il vint à dire :
Comment chérir des jours dont tu serais absente?
il se tourna vers Tépouse du conseiller. Elle applaudit dans le silence, tant ces femmes ont peu de honte.
— L'amour... — commença le soldat.
Thryallis s'était fait apporter sa cithare.
Etourdie par le vin, par le parfum des fleurs, et lasse, elle tira de l'instrument des accords fantasques et doux.
Psyllo, assise dans la porte, causait avec le Carien.
— Nos désirs sont plus courts que des flammes ardentes, — dit le sophiste avec gaieté. — Ils sont plus prompts que le temps même. Ils sont violents et fragiles, innombrahles et incertains. Pourquoi s'y attacher ? Le sage sait que rien de Thomme n'est durable. Nos désirs sont plus forts
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que nous. Pourquoi s'efforcer à les vaincre ?
Démocrite voulait qu'on tirât de soimême toutes les causes de sa joie...
— Si, Carien, crois-le, — interrompit Psyllo d'une voix indiscrète ; — les chauves-souris sont les âmes des sacrilèges...
Chargée de stupeur et d'ennui, Thryallis émouvait les cordes frémissantes.
— Les dieux... — dit Aristion.
Théagès se hâta d'avaler une figue.
— N'y pensons pas, mon fils. Que saurions-nous de leur nature ? Si la raison a quelque prix, admire que ce soit les sots qui accordent aux dieux la plus aveugle confiance.
Mais parmi nous quelle discorde à leur sujet !
Thaïes prétend que l'eau fut l'âme première des choses. Anaximandre veut que les dieux meurent de loin en loin. Il est
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bien humain qu'on en change ; mais qu'attendre d'un dieu, s'il n'est pas immortel ?
Anaximène, lui, trouve le sien dans Tair mobile. Anaxagore, son élève, invente, le premier, que les dieux ne sauraient mourir. Alcméon de Crotone élève au rang des dieux la lune et tous les astres. Parménide imagine un cercle de lumière où le monde se trouve inscrit.
Empédocle fait dieux quatre éléments.
Protagoras avoue son embarras d'y croire, et Gorgias, celui d'en douter. Xénophane soutient que les dieux sont plusieurs ; Zenon, qu'il n'en peut être qu'un.
Enfin le muet Pythagore calcule un dieu mathématique, qu'il ne sait où placer dans la série des nombres, au zéro ou à l'infini...
La chanteuse dormait, un bruit paisible et régulier sortait de ses narines frêles. Elle appuyait sa joue à son bras nu,
LES JARDINS D ADONIS
toute lâche, blottie dans l'angle des coussins, une jambe pliée sur l'autre.
— Mais cependant le monde... — argumenta le cavalier.
Sa couronne lui glissa du front, tomba au milieu des fruits répandus. Il la pétrit d'un geste machinal, se rafraîchit les doigts aux tubéreuses écrasées. Dans une griserie étourdissante, calme et claire, il transposait en visions les périodes du sophiste.
— Tout passe ! — chanta Théagès, drapé dans son ample manteau. — L'éternité de l'univers, c'est son éternelle inconstance. Le monde n'est qu'un grand élan. Il est un point de feu qui traverse la nuit, une fine poussière, pareille à la farine issue du crible qu'on agite.
Nous ne redescendons jamais au même fleuve.
Rien n'est, rien ne devient, rien ne revient : tout coule !
LES JARDINS d'aDONIS 253
Mais si tout est fugace, c'est à tout qu'il faut s'attacher. Car s'attacher à tout, n'est-ce pas se dissoudre et comme ne tenir à rien. Il faut aimer ce qui s'efface, ce que l'on perd dans chaque instant et pour toujours. Il faut savoir que tout nous quitte et ne pas s'affliger de la fuite de tout !
Psyllo débarrassa la table et versa dans les coupes le restant du zacynthe. Aristion épuisa la sienne sans hâte, la tête entre les mains, accoudé sur les fleurs fanées, le regard plein de rêverie.
La syrienne, revenue, posa au pied du lit le grand chapeau de feutre, la cuirasse et les éperons. Elle souleva Thryallis, enveloppa ses petits pieds des plis légers de la tunique et l'emporta dans la maison comme on fait des petites filles.
— Peut-être qu'après tout — poursuivait le sophiste — l'univers, et l'espace,
LTS JAIIDINS D ADONIS
et les dieux, ne sont que l'effet de nos songes.
Sophocle dit dans son Ajax :
Ne sommes-nous pas tous Rien qu'apparence, et rien que les ombres légères !
— Mais alors, notre vie... — soupira le soldat en forme de protestation.
Il s'abîma dans le sommeil.
Théagès déploya les bras d'un mouvement plein de grandeur.
— C'est parce qu'elle est brève qu'il faut l'emplir de joies réelles et choisies. Aimons nos jours qui sont comptés. Et ne fatiguons pas de rêves infinis le petit souffle ardent que nous mêlons au monde. Formons de courts espoirs et d'heureuses pensées. Les vains désirs sont douloureux. On s'épuise dans leur attente...
La lampe, faute d'huile, s'éteignait insensiblement. Bientôt elle ne fut qu'une
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Et c'est avec les moindres choses
qu'il convient de se faire une félicité. Pindare nous l'enseigne en sa troisième Pyihionique :
Les mortels ont peu de sagesse,
Ils se tourmentent d'infini,
Obstinés à poursuivre un impossible espoir,
Au lieu de s'attacher à des joies familières.
Théagès à son tour se sentit accablé de chaude ivresse et de sommeil. Il regarda les feux du ciel, admira leur désordre imfiiense et conclut avec bonne grâce :
Mes paroles sont ridicules ; mais
leur ridicule est humain. Si je ne laisse pas de les dire, c'est que je les assemble selon les lois d'une harmonie mystérieuse qui a sa source dans mon cœur et où se complaît mon oreille.
Ce petit jeu d'enfant suffit à enchanter mes jours. Et ma rhétorique, sans doute, n'a pas une nécessité moins certaine ou
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plus haute que rinintelligible éclat de ces milliers d'étoiles, que la voix inutile et monotone de la mer.
Il s'étendit sous les cyprès, ramena sur sa tête un pan de son manteau et s'endormit profondément.