SCENE VI
YVONNE et THERESE entrent.
yvoxN'E. — Oui, mais il ne s'agit pas de lancer des phrases pour le plaisir de les lancer!... Tu parles!... Tu parles'...
THÉRÈSE. ■ — Il te trompe, c'est clair comme le jour.
YVONNE. — Enfin, voilr- qui est net!
Voilà donc trois mots qui veulent dire quelque chose!... Alors, va, va, maintenant... Précise... Précise... Une preuve?
THÉRÈSE. — J'eus l'idée d'aller chez lui.
YVONNE. -^ Bien.
THÉRÈSE. — Il n'y était pas.
YVONNE. — Bon '
THÉRÈSE. — Un appartement étant à 'ouer, je demandai à le visiter immédiatement.
YVONNE. — Ensuite'... Ensuite?...
THÉRÈSE. — Et tout en passant et en repassant vingt fois dans les nicuies ])itcc«, je questionnai le concierge... a Quels sont vos locataires?... La maison est-elle bien habitée ? u
YVONNE. ' — Et cœtera... et cœtera...
THÉRÈSE. — Et cœtera... et cietera...
Cependant, lorsqu'il prononça le nom de Paul Reuaud, je l'arrêtai. « C'est un peintre, n'est-oe pas? — Oui, madame. — Jlarié? — Non, mada.me. — Range tout de même? — Oh! très rangé, » fit-il gravement.
YVONNE. — Ah !
THÉRÈSE. — 11 me dit cela si sérieusement, que je n'hésitai pas à lui glii.ser un billet de cent francs dans la main.
YVONNE. — Je te les rendrai. Coitinue.
THÉRÈSE. — Du coup, il cligna de l'œil et s'éci-ia en souriant : « Je ci-ois bien que inadanne ne vient pas pour l'appartement. » Je n'avais plus...
YVONNE. — Qu'à jouer cartes sur table
THÉRÈSE. — C'est ce que je fis.
YVONNE. — Et alors ?
THÉRÈSE. • — Jamais, de];uis trois sen.aines, une femme n'est venue chez lui.
YVONNE. — Ah! tu vois bien.
THÉRÈSE. — Attends donc ! Par exemple, et cela depuis une huitaine seulement, Ll reçoit presque tous les jours une lettre. La couleur des envelopjKs est toujours la même, bleu foncé.
YVONNE. — Bleu foncé; ça, ça ne prouve rien.
THÉRÈSE. — Derrière l'envelcppe, dans le coin de droite — tu vois qtie mes informations ont été bien prises — une devise : En avant, marche.
YVONNE. — Quelle grue!
THÉRÈSE. — On ne sait pas... C'est peut-être pour exciter le facteur!... a Tout ce que je puis vous dire, ajouta le concierge, c'est que chaque fois que j'ai été chercher une voiture pour M. Renaud, il donnait l'adresse suivante au cocher :
« 2, rue Marbeuf... » Et je filai rue Marbeuf.
YVONNE. — Que tu ee intelligente !
THÉRÈSE. — Je te l'ai toujours dit.
YVONTJE. — Le petit misérable! Enfin '
THÉRÈSE. — J'arrive donc' Jolie maison, ascenseur, électricité, téléphone, et' j'entre... « Madame désire?... » Au même instant le téléphone se miti à marcher... Le concierge se précipita, écouta;
puis, tout en raccrochant les deux ré- (Elle souffle.) On lui répondit par un •. oepteurs ; « Clémentine, dit-il, en s adres- {Sifflet.) Et elle réi^éta ce que tu a« déjà sant à sa femme, acoustique donc que entendu. « Tiens, M. Paul Renaud, fis-je
THÈHÈaS. — Je te l'ai toujours dit.
M. Paul Renaud ne viendra qu'à quatre simplement; il vient souvent ici?... C'est
heur«-s... » un ami à moi... — Très souvent, ma-
YvoN.NE. — Paul Renaud... 11 a dit dame! » Paul Rena.ud î yvonne. — Très souvent, naturelle-
THÉniESE. — Alors, Clémentine fit : ment!
Le Bejïuin
THÉRÈSE. — Et ce fut tciit. Le questioniKif çlavantap« eût été imprudent, surU>ut qu'il avait l'air d'un mauvais boui;Te... Je demandai s'il y avait une écuiio a iouier. 11 me répondit négativement... Mais j'en» le temps cependant de r-tgnrder les casiers des locataires et les noms qui s'y trouvaient inscrits : M"" Jane Terroir ; M. et M""" Dublanc ; M. et M"'^ Jissuy ; M'"" Dutrae...
YVONNE. ~ Rue IMarbeuf... r\to Marbeuf... Il ne m'a jamais avoué qu'il connaissait quelqu'un dans cette rue-là.
THÉRÈSE. — Il te trompe, je te l'ai dit.
YVONNE, Icn larmes aur yaux. - — N'importe, je n'aurais pas cru qu'il m'oublierait si vite...
THÉRÈSE, ravie. — Enfin, tu es contente, j'ai bien manoeuvré?
YVONNE. — 9i je suis contente! Tu me demandes si je suis cont«inte ! Moi qui étais ccitaine qu'il me reviendrait malgré tout! J'avais confiance quand même. Et j'allais lui écrir; pour le supplier de me pardonner! Et dire que, sans toi, je n'?"ra-'s peut-être jamais rien s"' !
THÉRÈSE. — Sûr.
YVONNE. — Non, mais étais-je sotte!
Je te soutenais le contraire, naturellement ! Je ne voulais rien entendre !
'niÉHÈsE. — Ah ' ça !
YVONNE. — INIais j'avais une intelligenoe qui veillait auprès de moi, qui ne laissait rien passer!. Et comme je m'entêtais à le défendre, tu me répondais : n Tu n'es qu'une folle', et je te démontrerai qua.nd il te plî)ira que l'amour de ton Fa.ul s'en est allé à la. dérive, i Alors, jo te demandai de me le prouver... Tu n'hésitas pas, et, des le lendemain, tu te mis eu campagne!... Depuis quinze jours, t.; cours de tous côiés, tu clïerches, tu t'informes, tu questionnes!... Un a^ent de la Sûreté ne s'y serait pas pris plus adroiteracnt. I>epuis quinze jours, tu ne t'es pas reposée une seconde ; pas une seconde tu ne m'as donné l'éspoir que tu faisais fau,--e route, et, n'ayant pas tout de suite la certitude de re que tu avais avancé, tu n'osais te pro'r.oncer... Mais tu m'abordais en sottrî.%nfc,.. me faisant comprendre ainsi que chaque sourire était une peine nouvelle trouvée dans la jour'^'-'e...
THÉRÈSE, ittirpéfaife. — Mais, qu'estce que tu a.s?
YVONNE. — Enfin, le jour de gloire ost arrivé! Cette fois, ça y est! rien n'y man-
que, le dossier est complet. Et tu me racontes tes allées et tes venues! tes drmarches ! tes coups d'adresse! Rien n'est oublié!... Mon Dieu, je ne te dis pas que lu es hetireoise de m'ap])orter un rapport aussi bien détaillé, non... mais, malgré tout, tu éj^rouves une certaine joie de m'avoir éclairée d'une façon aussi complète!... a II no t'aime plus, » disais lu. Il fallait me convaincre... et tu t'es chargée de ce soin!... Au lieu de mettre toute ton habileté à me cacher la vérité,., tu ne t'en es sei-vie que pour réta.ler, éclatante! Eh bien! oui, oui... il m'a trompée, c'est entendu... Je n© savais rien, je sais tout maintenant... je sais tout! 'Tu es une bonne amie, je te remercie de tout le mal que tu t'es donné pour moi.
Elle éclate en sanglots. Un long silence
THÉRÈSE, froissée. — Je ne m'attendais pas à celle-là, par exemph!... D fallait me prévenir ! Tu as une façon de remercier les gens ! Ah ! non. mjtttez-vous ilonc en quatre pour faire plaisir à une amie!
YVONNE, en levant les hrris nu cul . — Pour faire plaisir !
THÉRÈSE. -- Si tu t'imagines que toutes ces visites chez des concierges... v'ont amusée, tu te trompes... Ton Paul! Ton, Paul ! Il ne m'intéresse pas, après tout !
YVONNE. — Oh! je m'en doute... mais tu n'uvais pas bei=oin de m'oiivrir les yeux !
THÉRÈSE. — T'ouvrir les yeux! Mais je ne t'ai rien ouvert du tout! Tu as la mémoire courte ! Il ne se passait pas d'heure ou? tu ne me dises : <t Sais-tu quelque chose par-là?... » C'était l'inquisition... je n'en pouvais plus... j'ai avoué.
Y'VONN'^, se calmant, raais toujnnrs drs fanriîoff dans la gorge. — Alor.s, dis-moi, tout cela est bien vrai?.
THÉRÈSE, l'air veiié. et très froide. — ■ ?lais non, tout ça c'est des farces.
YVONNE. — Regarde comme tu es drôle!... 'Voilà que tu ne vetix phis parler maintenant.
THÉRÈSE. — Ah! non, pour ce que ça m.e réussit.
YVONNE. — Mais j© ne t'en veux pas.
TTTÉRÈSE. -- Tu en as tout l'air.
YVONNE. — Tu as raison de m 'avertir.