‹ Le BéguinChapitre 45 sur 89 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LONGECOURT, MAURICE

LONGECOURT. — Ah! On vous a chassé

aussi ?

MAuracE. — Vous voyez.

LOXGKCOURT. — Un cigavc ?

MAURICE. — IVlorci.

LONGECOURT. — Je me demande c€ qu'elle peut bien leur montrer... à trois heures et demie du ma.tin, surtout.

MAURICE. — Je ne m'en doute guère.

En fait d'hommes, seul Tavernay a eu le droit de rester, c'est tout ce que je sais.

LONGECOURT. — Tavernay est le plus

Vn jardin d'hiver. Une partie dt la véranda c-<t iitrec. Porte a droite en biais, conduisant au jardin. Celle i>oite doit Cire placée de ;a-;on que le .spectateur pm-i.^e apercevoir un coin de jardin. Face au public, donnant il an.-< .a véranda, un petit boudoir-fumpir. Le tout est deltciçusemenl hif.dlilé. Bergères anciennes, grai'ures du xv!!!" siècle. Plantes et fleurs à profimon. Sur un meuble, une immense corbeille de roses. Un piano. Il est, lorsque la pi>'.cc conimenre, trois heures et demie du matin cnriron. Un e.?t au mois de juin. Tout est éclairé, Us hommes sont en hatnt 7unr. le.s femmes décolletées. . .

Au leva du rideau, liellencontre est assis dans «n cojn et doT< : Longecùurt est au piano et joue. Maurice Gérard rentre.

cinq ans, il est amoureux fou de Colette, Geneviève ne se gêne pas devant lui. Je Ijarierais gros qu'il sagit encore de chemi?ettcs. de dentelles ou d'autres^ fanfrc-luches dans le même ordre d'idée.

MAURICE. — Cela se pourrait bien.

LONGECOURT. — AJi! celui qui me fera voir une femme ne ressemblant pas h une autre femme!

MAURICE. — Cependant madame Cla^

rens...

LONGECOURT. — Gteiievièvei Elle vous plaît, alors, pour vous, elle est toute différente. ,

Je n'ai jamais dit qu elle

MAURICE

me plais? it.

LONGECOURT.

soin de le dire.

— Voiis n'avez pas Cela se voit.

LONGECOURT. — Tavernay ebi it; p.u= o^... ..v, - Dieuî

vieil ami de la maison, il a cinquante- Maurice. - A quoi, mon Dieu.

L'Age d'Aimer

LONGECOURT. — A quoi, est délicieux!

Mais à tout, mon a-mi. A vos yeux, à votre façon de lui parler, est-ce que je saie, moi ! A dîner, à souper, vous étiez triste comme un bonnet de nuit. Mais si. Or, lorsqu'on est triste... Vous n'avez pas de créanciers qui vous poursuivent? Non.

MAUKICE, eu riant. — Non.

LONGECOUET. — Alors, c'est que vous êtes amoureux: il n'y a pas de milieu.

MAt'EicE. — Quelle plaisanterie!

LO.SGECorRT. — Mais, mon cher Gérard, soyez persuadé que cela se distingue à l'œil uu! D'ailleurs, entre nous, vous n'avez pas l'air de lui déplaire non plus.

MAURICE, viremeni et l'air raii. — Croyez-vous ?

LONGECOURT. — Et VOUS osez me soutenir que VOUS n'êtes pas pincé '

MAUKICE. — Eh bien, oui, c'est vrai.

LONGECOURT. — .^^llons douc !

MAURICE. — J'ai tort?

LONGECOURT — Pourquoi donc? Moi, les femmes ne m'amusent plus ou plutôt elles m'amusent moins! Ce n'est pas une raison suffisante pour que j'essaye d'en dégoûter les autres. Et puis, j'ai une nature indépendante... C'est d'ailleurs pour cela que je songe fortement à me marier.

MAiTRiCE. — Vraiment?

LONGECOURT. — 'Oui, j'en ai assez.

Alors, au lieu d'avoir une maîtresse, j'en ai trois, huit, quinze, vingt-deux'... Ce qui fait que je ne me rappelle, la plupart du temps, que le quartier qu'elles habitent. Si j'en aperçois une, si par hasard elle m'a laissé un bon souvenir, je me dis : « Tiens, voilà la petite Sainfc- Hoiioré ou la grande Malakoff... Ça m'apprend à connaître les rues et à oublier les femmes.

MAURICE. — Vous avez un heureux caractère.

LONGECOURT. — Non... Mais de cette fa^on je n'ai pas le temps de les faire pleurer, eHcs n'ont pas le temps de me faire souffrir... et je m'en suis toujours bii^n trouvé... Quel âge avez-vous?

MAURICE. — J'aurai trente ans liientôt.

LONGECOURT. — Oui, mais moi j'en ai trente-cinq et en cinq ans!... Eniîn. vous êtos très cprLs de Gen^eviève, voilà ce qu'il y a de plus clair.

MAURICE. — Elle me plaît infiniment.

LONGECOURT. — Je comprends cela.

Elle est jolie, intelligente, et, ce qui ne

gâte rien, elle est la bonté personnifiée.

MAURICE. — Vous la connaissez depuis longtemps?

LONGECOURT. — Depuis quatre ou cir.| ans environ.

MAURICE. — Est-ce qu'elle n'a pas vécu longtemps avec un nommé d-; CÎiareuil ?

LONGECOURT. — De ChazeuO, voii voulez dire?

MAURICE. — C'est cela.

LONGECOURT. — Ce fut même lui qui l'eut sage. Elle devait alors avoir vingt ans, lui devait en avoir le double à peu près

MAURICE. — Est-ce qu'elle n'était pas encore dans sa famille?

LONGECOURT. Si.

MAURICE. — De braves gens, par«t-il.

LONGECOURT. — De bonnes fripouilles, au contraire ; sans cela, je vous jure bien que Geneviève n'aurait pas mal tourné.

Son père, sous prétexte qu'il était représentant en vins, se saoulait du matin au soir en buvant ses échantillons, et sa mère l'imitait pour ne pas, disait-elle, assister à un spectacle aussi révoltant. Ecœurée, Geneviève se sauva un beau matin. Elle eut la chance de rencontrer de Chazeuil. Il l'adora. Elle lui resta fidèle, non parce qu'elle l'aimait, maie parce qu'au fond c'était une honnête fille. Et s'il n'était pas mort si vite, — il vécut dix ans avec elle...

MAURICE. — Dix ans!

LONGECOURT. ■ — Il l'aurait certainement épousée. Il lui laissa heureusement une assez jolie fortune, de quoi vivre sans soucis, et |)endant quatre ans on n'eut pas ça à dire sur son compte.

MAURICE. — Et après?

LONGECOURT.

Et

après

MAURICE. — Oui. Elle connut un certain Georges Mirois, m'a-t-on dit.

LONGECOURT. — Eh ! mais, vous m'avez l'air assez bien informé.

MAURICE. — Non, c'est Tavernay qui m'a dit...

LONGECOURT. — En etîet, elle resta près de cinq années avec lui. Ce fut son second amant, le dernier d'ailleurs.

Comme vous le voyez, sa vie n'a pas été très mouvementée. Par exemple, elle l'aima de toutes ses forces, celui-là.

Malheureusement, elle était tombée sur un coureur très entraîné qui lui en fit voir de toutes les nuances !

MAURICE. — Ah !

L'Age d'Aimer

LONGECouuT. — AL! luoii pauvre ami, oUe a eu sa part de chagrin, je vous le jure. Aussi, maintenant, je croie que c'est bien fini. Du moins elle l'a toujours laissé entendre.

MAUuiCE. — Vous êtes découra-geact.

LONOECOURT.' — Jo VOUS dis cc que je pense. Bah ! vous vous retournerez du côté d'Isabelle Lescar. Elle vous regarde avec des yeux attendrissants et ne demande qu'à mal faire.

MAURICE. — Merci.

LONGECOURT. — Elle a la dent mauvaise, je vous préviens.

MAURICE. — Je ne me laisserai pas mordre.

On entend un ronflement.

LONGECOURT. — C'est Bellencontre I

MAURICE. — Il dort bien.

i.OMGEcouRT. — Ah ! il ne se fait pas de bile, c^e■lui-là.

MAURICE. — Ce n'est pas comme Tavernay.

LONGECOURT. — Croyez-vous, à cinquante-cinq ans! Amoureux!

MAURICE. — Jolie, d'ailleurs, cette petite Colette.

LONGECOURT. — Très jolie, très gentille et très fidèle. La vie est bizarre!

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