SCENE Vlll
GENEVIEVE, TAVERNAY
TAVERNAY, très neri'eux, très ému.
Geneviève ?
GENEVIÈVE. — Mon ami 1
TAVBRNAS. — Ils 9ont touB montée?
GENEVIÈVE. Oui.
TAVEiiNAT. — Alors, je vais pouvoir vous parler.
GENEVIÈVE. — Que sc paasc-t-ill
TAVBKNAY. — Ah! Geneviève... ma- '-.hère Geneviève!...
GENEVIÈVE. — Vous avoz l'air tout ému, mon ami.
TAVERNAY. — Oui, votre ami', votrff vieil ami. Moi qui depuis vingt ans auiei votre confident, l'aesocié de vos joies, do vos chagrins et do vos lanuos... me pardonnerez-vous jamais tout le mal qiie je vaie vous faire?
GE>riEViÈVE. — Que me dites- vous là?
TAVERNAY. — Oui, c'est inouï, n'es<>ce pas? Vous faire pleurer, moi! Mais autrefois vous m'avez reproché Tuon silence dans une circonstance semblable; aujourd'hui, j'ai lutté tant que j'ai pu! Jusqu'à la dernière minute, j'espérais encore et malgré tout, que cela ne serait pas, que cela ne pouvait pas être!... Et je n'osais vous parler, tant je craignais de voue alarmer à tort. Mais hélas! je n'ai plus le droit de douter, je suis sûr, je n'ai plus la force de cacher ma douleur, car j'ai vu... Je viens de voir des baisers échangés. Geneviève, je ne viens pas vous dire : Partagez mes souffrances... je viens vous dire : Sauvez-vous, sauvezmoi!... peut-être en est^il temps encore !... Colette me trahit et Maurice.
GENEVIÈVE, très simplement. — Je le savais, mon ami.
TAVERNAY. — Voyons, Geneviève, m'avez-vous bien compris?
GENEVIÈVE. — Oui, Tavernav, je vous ai bien compris : Maurice me trompe et Colette vous trahit.
TAVERNAY. — Voyons, voyons, je ne rêve pas, je ne suie pas fou ! C'est bien Geneviève qui m'écoute, qui m'entend et qui me répond : a Je le savais. »
GENEVIÈVE. — Oui.
TAVERNAY. — Et VOUS avez eu le courage de vous taire ?
GENEVIÈVE. Oui.
TAVERNAY. — Et OU avez-vous pris la force ?
GENEVIÈVE. — Dans mon amour!
TAVERNAY. — J'avoup que je ne comprends pas ou que je ne comprends plus. Nous n'avons, je le vois, ni les mômes idées...
GENEVIÈVE. — Certes...
L'Age d'Aimer
TAVERNAY. — ... ni les mêmes douleurs !
GENEVIÈVE. — Croyez-vouB?
TAVERNAY. — Je ne suis pas un héros, je ne suis qu'un homme et me sens incapable de sourire ou de faire mentir mon cœur! Non, non, qu'on ne me demande pas de tels mensonges ! Chaque âme a sa manière! J'ai mal, il faut que je crie... et se plaindre après tout, c'est déjà moins souffrir.
GENEVIÈVE. — Tavernay...
TAVERNAY. — Que m'importe qu'on voie mes larmes, si une seule suffit à attendrir Colette! Car elle est nécessaire à ma vie... et j'y tiens d'autant plus qu'elle me la fait aimer! Elle m'a donné jadis; son corps de vingt ans alors que je ne songeais qu'à vieillir... elle est mou bien et toute ma jeunesse retrouvée et, si je la perdais, je redeviendrais si vieux, mais si vieux, que je n'aurais même plus la force de souffrir.
GENEVIÈVE. — Vous parlez comme quelqu'un qui n'a jamais souffert.
TAVERNAY. — Elle est toute ma vie.
GENEVIÈVE. — Il est toute la mienne!
Me croyez-vous donc moins frappée que TOUS ne l'êtes! "Vous avez vu, dites-vous, des baisers échangés et vous venez me crier leur infidélité!... Voilà un an, bientôt que notre amour &e meurt!... Voilà un ari bientôt que je le veille en pleurant. Vous parlez de douleurs, je les ai connues toutes! Les vôtres sont d'hier, les miennes datent de loin ! Quand Maurice m'a prise, ni«6 plaies étaient guéries! Je suis criblée maintenant de blessures nouvelles!
TAVERNAY. — Geneviève...
GENEVIÈVE. — On oublie trop vite les maux qu'on a soufferts! On oublie trop vite les erreurs passées! Et j'ai cru, oui, j'ai cru, aux serments qu'il faisait. Ah! fous! fous que nous sommes! moi aussi, cent fois j'ai failli éclater de colère, cent fois j'ai failli sangloter devant lui et, tandis qu'il dormait, cent fois j'ai de mes lèvres arrêté sur ses lèvres des mots qu'il murmurait. Oui, c'est horrible à dire, il me trompe, je le sais et reste malgré tout ! Mes sens se révoltent et je me donne quand même ! Mon amour est si fort qu'il tue ma volonté. Voyez-vous, mon ami. j'ai eu le temps de penser en regardant ces étoiles. Nous avons aimé, ■ sans souci de l'avenir. J'avais quarante ans, lui n'en avait pas trente!
TAVERNAY. — L'âge importe peu!
GENEVIÈVE. — Oui... quand les bouches s unissent ! Mais après, Tavernay ! Non, les nuits sont trop courtes et les jours trop claii's. Nous payons, Tavernay, les fautes d'autrefois. Nous payons! Leur jeunesse nous terrasse! Croyez-moi, nous sommes les moins forts !
TAVERNAY. — Mais alors?...
GENEVIÈVE. — Partez vite, Tavernay, et emmenez Colette. Mais au nom du ciel, gardez-vous de parler! Leur dire : « Nous savons tout » demanderait une réponse et j'ai peur, oui j'ai peur des mots qu'ils répondront. S'ils s'avouent coupables, nous nous avo-uons vaincus et nous perdons le peu d'espcrSiice qu'il nous reste! Tavernay, partez vite et emmenez Colette.
Et comme la salle à manger s'éclaire.
TAVERNAY, à mi-voix. — Taisez-vous!...
GENEVIÈVE, à mi-voix. — Tavernay, partez vite et... emmenez Colette!
TAVERNAY. — Les voilà qui descendent.
GENFiviÈVE. — Alors, allez... il ne faut pas qu'on nous voie ensemble...
Allez Tavernay!
Tavernay s'éloigne.
Colette et Andrée viennent s'accouder à la baie (le la salle ;i manger, qui est grande ouverte. Geneviève est dans l'ombre, au côté opposé.