‹ Le Béranger des écolesChapitre 87 sur 89 · A MESSIEURS LES ÉLECTEURS DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE · texte numérisé non relu

A MESSIEURS LES ÉLECTEURS DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE

Mes chers concitoyens, il est <lonc bien vrai que vous voulez faire de moi un législateur? J'en ai douté longtemps. J'espérais que les premiers qui ont eu cette idée y renonceraient, par pitié pour un vieillard resté étranger jusqu'à ce jour aux fonctions publiques, et qui, pour s'en montrer digne, aura tout à apprendre, à l'époque de la vie où Ton ne peut plus rien apprendre.

Des amis m'ont répété que refuser de pareilles fonctions serait une faute. Je crois le contraire. Mais, en effet, si c'est une faute, évitez-la-moi, vous, à qui je voudrais les éviter toutes.

Pour que l'étendue de ma popularité ne vous trompe pas plus sur ma valeur comme citoyen qu'elle ne me fait illusion sur mon mérite de poète, écoutez-moi bien, je vous prie

Mes soixante-huit ans, ma santé si capricieuse, mes halntudes desprit mon caractère, gâté par une longue indépendance achetée chèrement, me rendent impossible le rôle trop honorable que vous voulez mlmposer. Ne l'avez-vous pas deviné, chers concitoyens? Je ne puis vivre et penser que dans la retraite. Oui, je lui dois le peu de bon sens dont on m'a loué quelquefois. Au milieu du bruit et du mouvement, je ne suis plus moi; et le plus sûr moyen de troubler ma pauvre raison, d'où peut-être est sorti plus d'un conseil utile, c'est de me placer sur les bancs d'une Assemblée. Là, triste et muet, je serai foulé aux pieds de ceux qui se disputeront la tribune, où je suis incapable de monter. Poser, parler, même lire, je ne le puis en public ; et, pour moi, le public commence là où il y a plus de dix personnes.

Mes chers concitoyens, j'ai été, depuis 1815, l'un des échos de vos peines et de vos espérances. Vous m'avez souvent appelé votre consolateur : ne soyez pas ingrats. En m'assignant une trop grande importance, vous ôteriez à mes conseils le poids que leur donne ma position exceptionnelle. Dans les luttes

pofiliques, le champ de l)citaille se couvre de morts et de blessés. Sans regarder au drapeau, en vrai soldai français, j'ai toujours aidé à enterrer les uns, à soigner les autres. Si je suis forcé de prendre une •part active à ces luttes, je deviendrai suspect à ceuxlà mêmes à qui je tendrai une main fraternelle.

Ne m arrachez donc pas à la solitude, oii, recueilli en moi-même, je vous ai semblé avoir le don de prophétie. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin de crier en place publique : « Je suis patriote! je suis r(''pul)licain ! » Mais , me dira-t-on, il faut vous dévouer. Ahl mes chers concitoyens, n'oubliez pas combien ce mot dévouement peut cacher d'ambition. Le dévouement véritable, utile, est celui qui s'étudie à ne nous faire entreprendre que ce dont nous sommes capables. Quant à Tégoïsme, si on m'en accuse, je laisserai répondre ma vie tout entière.

Venons aux idées que je puis avoir conçues dans ma retraite, pour mener à bien l'œuvre démocratique que Dieu impose à la France, au profit des autres nations, ses sœurs bien-ainiées. N'aurai-je pas toujours assez d'amis dans nos Assemblées pour que ces idées s'y développent, si, en effet, elles méritent ([iiel([ue attention? Ma parole timide les compromettrait; ces amis les feront valoir. Il faut des esprits Jeunes, des cœurs jeunes, pour triompher de tous les obstacles que le bien à faire va rencontrer encore. Quelques-uns de ces cœurs-là ne me seront-ils pas ouverts ?

Je vous eji supplie donc, chers concitoyens, lais mmnjoi dans ma solitude. J'ai été prophète, dites-vcus.

DE BKRANGER 185

Eh bien 1 donc, au prophète le désert 1 Pierre l'Ermite fut le plus mauvais conducteur de la croisade qu'il avait si courageusement préchée, bien qu'il eût pour compagnon le brave Gaultier sans Avoir, comme disaient les riches de ce temps-là.

Puis n'est-il pas sage qu'à une époque oi^i tant de gens se prétendent propres à tout, quelques-uns donnent l'exemple de savoir n'être rien? La nature ni'a créé pour ce genre d'utilité, qui ne fait envie à personne.

Laissez-moi donc achever de mourir comme j'ai vécu, et ne transformez pas en législateur inutile votre ami, le bon et vieux chansonnier.

A vous de cœur, chers concitoyens.

Les électeurs de Paris répondirent à cette lettre, par deux cent quarante mille votes qui envoyèrent, maigri' lui, Béranger à la Chambre. Il n'y siégea pas longtemps, au bout de quelques jours il envoya sa démission; la Chambre la refusa. Le poète répondit à cet honoral)le refus par une lettre adressée au président de l'Assemblée nationale. Voici cellelettre :'

« Citoyen pr(''sident,

« Si quelque chose pouvait me faire mettre en oubli mon âge, ma santé et mon incapacité législative, ce serait la lettre que vous avez eu l'obligeance de m'écrire, et par laquelle vous m'annoncez que l'Assemblée nationale a honoré ma démission d'un refus.

« Mon élection et cet acte des représentants du peuple, seront Tobjet de mon éternelle reconnaissance, par cela môme qu'ils sont trop au-dessus des faibles services que j'ai pu rendre à la liberté.

« Heureux d'avoir été l'occasion de cet exemple encourageant, et convaincu que c'est la seule utilité que je pouvais avoir encore, citoyen président, je viens de nouveau supplier, à mains jointes, l'Assemblée nationale de ne pas m'arracher à l'obscurité de la vie privée.

« Ce n'est pas le vœu d'un philosophe, encore moins celui d'un sage, c'est le vœu d'un rimeur qui croirait se survivre s'il perdait, au milieu du bruit des affaires, l'indépendance de l'âme, seul bien qu'il ait jamais ambitionné.

« Pour la première fois je demande quelque chose à mon pays; que ses dignes représentants ne repoussent donc pas la prière que je leur adresse en réitérant ma démission, et qu'ils veuillent bien pardonner aux faiblesses d'un vieillard qui ne peut se dissimuler de quel honneur il se prive en se séparant d'eux.

« En vous chargeant de présenter mes très humbles excuses à l'Assemblée, recevez, citoyen président, rhommage de mon respectueux dévouement.

« Salut et fraternité.

« Déranger. »

Cette résolution fut jugée sévèrement par quelques républicains. L'un d'eux, assis à la Chambre, près de

Déranger, ne craignit pas de lui dire : — Mon cher ami, j'en suis fâché, mais vous vous coulez. — C'est possible, répondit froidement Déranger, mais chacun fait son devoir comme il l'entend. Vous croyez que le vôtre est ici, le mien est ailleurs.

Il avait raison. Son affaire n'était pas de Jouer le rôle de rouage dans une grande machine. Il était une petite machine à lui seul, complète, pourvue de tous ses engins, de tous ses ressorts, mais ne pouvant fonctionner utilement, que si elle fonctionnait librement. Pour être tout à tous, il fallait qu'il ne fût rien. J'ai là sous les yeux une masse de lettres qui témoignent de cette infatigable ubiquité officieuse de Déranger. Il faut que j'en écarte beaucoup, mais je ne veux pas finir sans citer un trait délicieux de notre poète, et ses lettres à M^^*" Déga.

Voici ce trait :

Une brave ouvrière vient le trouver. Un événement terrible la menace. Il lui fallait cinq cents francs pour se sauver. Cinq cents francs pour Déranger, c'était une grosse somme. Mais il donnait ou prêtait volontiers par grosses sommes, quitte à se rattraper sur son habillement ou sa nourriture. Combien de ses vieilles redingotes se sont vues ainsi condamnées à une prolongation de service I

Après avoir écouté la pauvre demanderesse, il va à son armoire, et lui donne les 500 francs. — Ce n'est qu'un prêt, monsieur Déranger, dit-elle vivement. Ce n'est qu'un prêt! Dans dix mois je vous les rendrai, je vous le jure. — Ne me jurez rien. Je connais votre honnêteté. Faites ce que vous pourrez, mais, entre

nous, six mois, cela me paraît bien peu. — Oh 1 monsieur Déranger, je vous le jure! » Elle part, et au bout de six mois, elle revient avec l'argent. Trois autres mois s'écoulent, après lesquels elle entre un jour chez Béranger, la tête basse, confuse. — J'ai trop présumé de mes forces, monsieur Béranger, me voilà retombée dans la même détresse. — Je vous l'avais bien dit, répond Béranger tranquillement, aussi, j'ai remis les cinq cents francs à la même place, bien sûr que vous seriez forcée de me les redemander; les voici. »

N'est-ce pas un exemple vraiment évaiigélique?

Les lettres à M"*' Béga ne me touchent pas moins. M^^^ Pauline Béga était la fille de deux pauvres gens, à côté de qui Béranger demeurait à Passy. Ses parents voulaient en faire une ouvrière; elle voulut être institutrice. Lui, sans approuver le parti pris par la jeune fille, la guida, la soutint, l'éclaira dans cette délicate et rude carrière de l'enseignement. Il n'existe pas moins de vingt lettres de Béranger îi M"® Béga. Nous allons en extraire quelques fragments, que nous citerons sans commentaires. Ils parlent mieux tout seuls que tous les éloges. Nous verrons là Béranger, à soixante-neuf ans , acceptant la direction de l'esprit et de Tâme d'une jeune fille. Ce sont tour à tour des leçons de littérature, de morale, d'esprit de conduite, de gaîté, d'espérance, le tutoiement y ajoute un charme d'intimité, et de familiarité. On entend tout ensemble un maître et un grand-père.

DE BKRAXGEH d 89

lO octobre 18i!S.

A MADEMfUSELLE BÉGA

Ma clirrc enfant, les lettres sont charmantes : si tes occupations te permettent de continuer d'écrire ainsi, je ne serais pas surpris que tu te trouvasses un jour en possession dun véritaljle talent épistolaire.

Le jugement que tu portes de l'ouvrage de ton curé, M. Corbière, me semble devoir être. juste. Puisqu'il a donné ce livre pour toi, peut-être feraistu bien de lui écrire une lettre de remercîment. Il y sera dautant plus sensible que c'est après avoir lu l'ouvrage que tu lui en témoignerais ta gratitude. Gela n'exigerait qu'une lettre fort courte.

Ce que t'a dit M. Demoyencourt me fait grand plaisir : tu avais trop négligé Tétude de l'histoire religieuse. Sur cette histoire repose une foule de questions qui intéressent notre temps , beaucoup plus que ne l'imaginent les esprits superficiels. Bailleurs, pour enseigner même un peu, il faut savoir beaucoup. Combien tu as encore à apprendre; mais ne te décourage pas; à ton âge, tout cela se classe facilement dans le cerveau. Il y a là place pour tant de choses ! Aussi je n'aime pas à te voir effrayée des examens que tu vas avoir à subir. Avec des jugeas intelligents, tu n'as rien à redouter. Si tu en as de capricieux ou sans perspicacité, eh bien! ce sera à recommencer. X'en conçois ni chagrin ni humeur. Dis-toi bien, ma chère enfant, qu'il n'est presque

pas d'hommes, si haut parvenus qu'ils soient, qui n'aient rencontré de ces déceptions au commencement de leur carrière. Ce sont ceux qui en ont rencontré le plus qui se sont le plus élevés.

Travaille don(^ sans t'inquiéter du succès : il arrivera en son temps, et tes parents et tes amis ne te manqueront pas pour te faire prendre patience.

Adieu, ma chère enfant, écris-moi quand tu en auras le temps, et crois à tout le plaisir que tes lettres me feront.

Passy, 26 octobre 1848.

A MADEMOISELLE PAULOE BÉGA

Sais-tu pourquoi, chère enfant, tu ne peux pas écrire à M. le curé? C'est que tu te ligures qu'il lui faut d'autres phrases qu'à moi, et que tu ne veux pas te contenter d'écrire comme tu parles.

Il ne s agit pas de lui parler de son livre sous le rapport littéraire ou philosophique, il ne te faut que le remercier du présent qu'il t'a fait, du fruit que tu espères retirer de sa lecture, et de l'ohligation que, sous ce rapport, tu vas lui avoir, et « Monsieur le curé, je suis votre servante. » Il n'est pas nécessaire d'en dire davantage. Ne voilà-t-il pas la mer à boire ! Ce qui fait la supériorité presque générale que les femmes ont, en France, dans le style épistolaire,

c'est le laisser aller de leur plume. M""' de Sévi^aié, dont peut-être tu nas pas encore lu les lettres, a. dans la plupart, cette façon agile et naturelle d'écrire. Quelquefois pourtant on remarque qu'elle pense un peu à la grande société qui doit voir les lettres qui sont censées nètre que pour sa fdle : cela ne lui ôte rien de son esprit, mais le prive de sa na'iveté. Si un beau jour tu as de l'esprit, tu verras ce que tu dois en faire. En attendant, passe-t'en pour M. de Corbière et parle-lui comm<" tu parlerais à ton frèie ou à moi.

Passy. 17 janvier 1849, A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

Ma chère entant, j'ai bien peu de temps pour fécrire et te remercier de ta bonne lettre.

Il est vrai que ton thème habituel c'est l'ennui que tu éprouves loin du toit paternel ; cet ennui, je me plais à croire que tu te l'exagères un peu. Viendra un jour oîi, comme le dit l'Écriture, tu quitteras sans trop de peine, père, mère et amis, pour aller chercher 1h bonheur sous un autre toit. Il est vrai que les devoirs que tu auras alors à remplir seront d'autre nature que ceux qui te sont imposés aujourd'hui. Mais peut-être ne te sembleront-ils pas moins lourds. Ma pauvre fdle, si tu savais combien de fois il arrive

192 CORRESPOXDANXE

dans la vie de regretter 1 "âge que tu traverses ! Même, que de fois on se fait un plaisir du souvenir des prétendues peines dont on gémit pendant la jeunesse ! Prends patience, et donne-toi de la science et un état; lis autant que tu le peux. Mettre des faits dans la mémoire, c'est se donner de l'expérience; c'est rivaliser avec le temps.

31 j.invif^v 18 'tO.

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

J'ai promis ce matin à ta maman de fécrire et je tiens ma parole.

Ta petite lettre ma fait grand plaisir. J'aime à te voir prendre goût à la lecture. Ton amour pour Racine et particulièrement pour Phèdre prouve combien ton jugement se forme. Phèdre n'est pas la pièce la mieux combinée de ce grand poète, mais aucun caractère n'est mieux étudié, mieux rendu que celui du principal personnage, le plus passionné de tous ceux que Racine a mis au théâtre.

Je ne me rappelle plus si l'exemplaire que tu as contient quelques commentaires. Je voudrais que tu lusses YHippolyte d'Euripide, d'où nous vient le sujet. Sénèque (qui n'est pas le philosophe latin) Ta traité aussi. Racine a beaucoup emprunté à ces deux anciens, dont il a triomphé comme peintre de passion.

Britannicus est supérieur à Phèdre comme com-

binaison dramatique, bien que Tintérét y soit moins grand; mais l'idée, si bien accomplie, de rendre sensibles et supportables au théâtre les commencements d'un monstre pareil à Néron, est une des plus grandes preuves de génie données par Racine. Un esprit de second ordre n'eût pas manqué de nous montrer Néron repu de tous les crimes, au moment oii il va en recevoir le prix. Il est toujours facile de produire de retïet sur le vulgaire avec de semblables tableaux. Il faut mieux que cela aux esprits délicats, et faire prévoir toutes les atrocités de Néron sans en souiller la scène est une œuvre de grand maître.

l'f février 1849.

A MADEMOISELLE BÉGA

Bien commencé, ma chère enfant; donne carrière à tes pensées, et, au risque de quelques erreurs, faismoi part de toutes tes réflexions sur les lectures que tu as le temps de faire. Sois sûre que je profiterai des occasions que tu me fourniras de diriger ton goût vers le bon et le beau, autant du moins que je le pourrai. C'est un travail que je puis faire aujourd'hui même.

M""" de Sévigné, dont malheureusement je ne puis te prêter les lettres, car elles manquent à ma misérable bibliothèque, M""^ de Sévigné disait, après avoir vu Esther h Saint-Gyr : « Racine a bien de lesprit. »

Le mot esprit pouvait s'appliquer ainsi alors. A présent, quand on parle d'un grand poète, on dit génie.

C'est l'effet d'une langue qui marche et qui s'use en marchant. Les mots simples ne lui suffisent plus : elle enfle sa voix. Tu préfères Béranger à Lamartine, parce que tu connais l'un et non l'autre ; mais juge de la différence. En parlant de Lamartine, on vante son (jénie, et de moi on ne doit vanter que V esprit. Pourquoi? Parce que les œuvres de l'un ont une élévation qui manque à lautrf.

Ne va pas me croire plus modeste que je ne le suis. Parmi ces écrivains qui prennent le ton élevé, beaucoup sont plus boursouflés que forts et grands ; mais chez nous on aime l'emphase et il a fallu bien du temps pour que La Fontaine fût traité dhomme de génie. J'ai été plus heureux avec beaucoup moins de titres, et plusieurs critiques m'ont baptisé de ce nom. Mais ne t'y trompe pas; ma popularité a plus fait pour cela que mon mérite littéraire. Dans mon a me et conscience. Lamartine est bien au-dessus de ihoi et je suis bien loin de La Fontaine.

Béranger.

.le m'étais promis de n'interrompre ces lettres par aucune réflexion personnelle.

Mais ici, s'impose à moi une réflexion qui touch<^ à un des reproches les plus injustes adressés à Bé-

t-antier.

On l'accuse toujours d'^Hre un faux modeste. Sa modestie apparente n'est, dit-on, qu'un calcul. Il se rabaisse pour qu'on l'élève ; il dit un peu de mal de lui pour qu'on lui en dise beaucoup plus de bien. Cela rentre dans la petite tactique qui a présidé à toute sa vie : soigner sa réputation.

Eh! sans doute, il la soigne, mais comme on soigne une personne délicate, dont la santé vous inquiète. Il tremblait très sincèrement pour la durée de sa gloire. Il se croyait et se trouvait très surfait.

Un mot de lui m'a fait tout comprendre.

Un jour, un peu impatienté, moi aussi, de le voir repousser les éloges... Eh ! mon cher maître, lui dis-je, ne vous diminuez donc pas ainsi ? Vous avez trop d'esprit pour ne pas savoir que vous avez beaucoup de talent 1 » Il se mit à sourire, et après un court silence : « Sans doute, quand je me compare à tel ou tel de nos contemporains, je me trouve du talent, mais quand je pense à nos maîtres, à La Fontaine, à Molière, je deviens non seulement modeste, mais humble. Mon cher enfant, la modestie n'est que de l'esprit de comparaison.

Yoici un de ces mots profonds comme il lui en arrivait sans cesse sur les lèvres. Les vaniteux se comparent pour s'enorgueillir encore, les modestes, pour se diminuer.

10 mai 1849.

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

Tii fais très bien, chère enfant, de iiieiihier ta mémoire ; l'exercer de bonne heure, c'est l'étendre et lui donner une force qui triomphera des effets de l'âge. Elle ne peut pas tenir lieu de la pensée ; mais elle vient puissamment en aide au bon sens. Ainsi enrichis ta mémoire de tout ce que tu trouveras de bon, et tâche surtout d'y faire régner l'ordre. Sans cela, on l'a dit, ce n'est qu'une bibliothèque mal rangée. Apprendre par cœur des vers est un utile exercice à lui faire faire à ton âge, parce qu'on le^i retient plus facilement, et que cela forme l'oreille. Tu choisis du Boileau ; c'est bien. J'aimerais mieux toutefois du Corneille et du Racine. Quant à La Fontaine, je pense que tu en sais déjà beaucoup.

Je comprends que Boileau ne soit pas ton poète favori : ce n'est pas, crois-moi, parce qu'il a fait une satire assez failjle contre les femmes; car les femmes aiment fort Jean-Jacques Rousseau, qui les a traitées parfois assez sévèrement. C'est plutôt parce que l'amour n'a tenu aucune place dans sa vie, ce dont on ne s'aperçoit que trop dans ses œuvres. Au reste; le genre qu'il a traité n'exige pas absolument les qualités qui lui manquent sous ce rapport. Lis donc et apprends ses meilleures satires et épîtres, VA7't poétique et le Lutrin, poème vraiment supérieur, malgré certains inconvénients que je te signalerai plus tard.

DE BKRAXGER 197

Je ne voudrais pourtant pas, chère enfant, que les vers seuls occupassent ta pensée. Lis-tu de l'histoire? C'est là une excellente étude à faire. C'est un résumé d'expressions qui peut hâter la maturité de Tesprit; rftais peut-être te crois-tu déjà l'esprit très mûr. Les enfants sont si précoces aujourd'hui !

Il me semble que je ne t'ai pas du tout promis d'aller te voir à ta pension; cela te dérangerait de tes devoirs de maîtresse. Et puis, tu sais que je n'aime guère les visages nouveaux, et il y en aurait sans doute beaucoup de nouveaux pour moi dans ta pension. Je serais comme un vieux hibou au milieu de toute cette volière qui caquetterait au plus dru à la vue du survenant. Il me suffit, en passant devant ta porte, de te souhaiter courage et patience.

14 novf'iviltvc IS'fO.

A MADEMOISELLE PAULL\E BÉGA

Quand j'ai beaucoup de lettres à écrire, je commence toujours par celles qui me sont le moins agréables; cela t'explique, chère enfant, pourquoi je m'acquitte si tard de la promesse que je t'ai faîte.

Tu me disais dans la lettre que j'ai reçue ici à mon retour que lorsque tu étais auprès de moi tu te sentais interdite. C'est un vilain compliment à faire à un vieillard qui éprouve tant de sympathie pour tout ce qui est jeune et qui a su si souvent faire oublier aux jeunes gens leur âge et le sien.

Est-ce que par hasard la réputation t'imposerait un respect ridicule? Si cela est, chère enfant, déshabitue-toi de cette façon de voir. Ne te laisse plus, chère enfant, séduire et tromper par ce vain prestige.

Tu vivras assez pour voir s'éteindre ma réputation; ris-en, dès aujourd'hui; j'y gagnerai quelque chose, puisque tu seras plus disposée à me faire le confident de tes peines et de tes plaisirs, et que, moins timide, tu oseras donner cours avec moi à tes réflexions, à tes pensées.

Passy, 24 janvier 1850.

A MADEMOISELLE BÉGA

Ta mère a fait dernièrement une bonne action qui lui sera comptée là-haut. Elle a découvert une malheureuse mère qui, privée de linge, de feu, de chandelle, a passé toute une nuit auprès de l'enfant qu'elle venait de voir expirer, dernier de sept qu'elle a perdus en peu d'années, et cela, après avoir vu le choléra lui enlever, il y a six mois, un mari, compagnon de misère. Combien il y a de gens dans les classes pauvres sur qui s'accumulent d'effroyables calamités! Rarement leurs cris de douleur vont jusqu'au riche qui peut-être ne demanderait pas mieux que de se montrer secourable! Les intermédiaires

manquent. Ta mère en a servi à la malheureuse veuve. Grâce à ses démarches, une petite somme a été recueillie avec quelques vêtements et un peu de linge. L'enfant a eu un linceul et a été enterré aux frais de la commune.

Tu vois que sans être riche on peut faire beaucoup de bien. Ceux qui ont donné leur argent ont fait bien moins que M°''' Béga, qui a pourtant aussi voulu y mettre son denier. Si tu avais été là, sans doute aussi tu aurais ouvert ta bourse. Tu as le cœur généreux : on dit même que tu es assez portée à la dépense.

Prends-y garde I J'ai dit quelque part que, lorsqu'on n'est pas égoïste, il faut être économe, car c'est le seul moyen de venir au secours des autres. Sois donc économe, chère enfant, pour n'avoir pas à regretter de folles dépenses quand tu rencontreras une misère à soulager. Mais je te fais là une leçon dont tu te passerais peut-être bien. Tu es trop pauvre pour qu'on te parle d'économie.

Si tu ne peux pas donner, tu peux prêter, et je te rappelle que tu m'as promis le second volume de M""^ de Sévigné, que j'en suis réduit à t'emprunter, tant ma bibliothèque est bien montée. Un autre que moi rougirait de n'avoir pas ce livre un peu trop vanté, je crois, bien que je Taie lu souvent. Il me manque bien d'autres ouvrages, vraiment I

Passy, 27 fëvrier IS.jO.

A MADEMOISELLE BÉGA

Chère enfant, x aime à te voir triompher des ennuis^ de ta position avec courage et gaieté. Tu as fait dan-' ser tes élèves; tu t"es toi-même amusée de leur plaisir; et la mélancolie, grande maladie de te ai âge, a fait place au contentement de toi-même. Agis toujours ainsi. Fais souvent usage de ce quïl y a d'enjouement dans ton caractère pour éloigner les dégoûts, l'abattement, le chagrin même; apprends ainsi à faire emploi de ta volonté, faculté immense que ne cultivent ni l'instruction ni l'éducation chez nous.

Tu en as la disposition et tu me le prouves bien par la confidence que tu me fais et dont je me réjouis, tout en me demandant néanmoins comment il te sera possible d'exécuter un pareil projet sans quitter la pension. Tu me diras au reste quels sont tes moyens de parvenir à ton but, et si j'y puis quelque chose, tu sais que tu peux compter sur moi.

Mon Dieu, ma pauvre Pauline, que je voudrais te voir un établissement quelconque, car je suis sûr que cette voie, une fois ouverte, te conduirait au mariage, ce à quoi fillette pense toujours et ce à quoi les parents ne peuvent trop penser. Malheureusemen L . dans ce monde d'argent, beauté, jeunesse, esprit, instruction ne suffisent pas ; il faut des écus ! En astu beaucoup économisé? As-tu même un livret de caisse d'épargne? Ah ! si on n'eût pas voulu faire de toi une demoiselle, il n'en serait sans doute pas

hin<;i. Le< papas et mamans (.Toieiit faire pour le inieiix quand ils mettent un habit de drap fin ou une belle robe sur le dos de leurs enfants, qui, un jour, payent souvent bien cher ces futiles avantages. J'espère qu'il nen sera pas ainsi pour toi, et que ton courage et ton intelligence t'aideront à te maintenir oîi réducation t'a placée. Tu as de bonnes pensées et vm noble cœur ; il ne te faut plus qu'un peu de patience.

Nous causerons de ton projet la première fois que tu viendras. Adieu, chère fille.

HÉI'.ANGEH.

Le vœu de Béranger se réalisa.

M"' Béga devint M""^' Donnay. Nul doute que l'ingénieuse et sage direction, imprimée par lui à sa jeune amie, n'ait préparé cet heureux dénouement que d*'sirali laiil son bon sens et son bon cœur.

Miai travail est achevé. Ce long commerce intime avec l'œuvre entière de Béranger, Ta encore beaucoup grandi pour moi. Je sors de cette étude, vraiment f'mu d'admiration et de respect. Si je voulais définir Béranger, je l'appellerais volontiers un Franklin poète.

Les ressemblances entre lui et le philosophe américain sont nombreuses.

Même amour de la liberté, même patriotisme, même goût pour le progrès, même désintéressement,

même humanité, même mélange d'esprit pratique et de gaieté railleuse, même simplicité d'habitude. Mais Déranger a de plus une qualité rare et précieuse, l'imagination. Répandue dans ses œuvres et dans sa vie, elle leur donne un charme d'idéal tout particulier, Franklin s'arrêta presque toujours à la raison. Il y a, en tout, Uau-delà chez Déranger. C'est une belle âme se traduisant en beaux vers et en bonnes actions. Quel meilleur modèle peut-on offrir à la jeunesse ?

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