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Le Béranger des familles

U y a longtemps qu'on a dit que Béranger est le dernier de nos grands auteurs classiques. Nous donnons ici un recueil de ses anciennes chansons ' qui pourra se trouver dans toutes les mains. Les enfants étudient Horace dans les collèges, et, dans les écoles, La Fontaine. Ils auront désormais leur Béranger , comme ils ont un La Fontaine et un Horace.

Ce livre, qui, du vivant du poète, a ému tant de millions d'âmes, dès à présent commence une autre fortune.

Le poète national n'est plus; mais ses œuvres nous restent, et les générations y sentiront toujours palpiter l'âme de la patrie.

Quel poète a jamais mérité mieux l'amour et le respect de ses concitoyens ? Il a chanté pour nous tous : il a célébré nos joies, nos infortunes et nos espérances. La moitié de ses chants sont de l'histoire de France accomplie par nos pères; l'autre moitié, c'est l'histoire de l'avenir célébrée d'avance. A toutes les pages de ce livre unique et incomparable il y a une idée sereine ou un souvenir glo-

' Nous n'avons pu placer dans ce recueil aucune des chansons dernières. La loi est formelle. Elle interdit, sous peine d'expropriation, qu'un éditeur mêle , même par extraits , les œuvres posthumes d'un auteur et celles qui ont été publiées de son vivant. C'est ici l'un des cas où la loi semble avoir des rigueurs regrettables.

Les Dernières Chansons d>î Béranger sont presque toutes si douces, si désarmées, d'une inspiration si aimable ! Il y a à choisir, parmi les anciennes chansons, quand on désire former un volume pour tout le monde; mais le recueil posthume pourrait bien être réimprimé tout entier.

vi PRÉFACE.

neax. On chante, et l'on est consolé; on chante, et l'on n'a plus au cœur que l'amour de la France, et de l'humanité, dont la France est le guide.

Aussi le nom du poète ne périra pas. Ce n'est pas seulement un grand poète , c'est le patriarche de la France nouvelle. Il nous a légué, en même temps que ses vers, l'exemple de son caractère et renseignement de ses vertus.

Déjà sa mémoire est enveloppée par des légendes souriantes : le peuple a fait un héros du citoyen qui fut si dévoué à sa patrie; de l'homme qui fut si bon, si généreux et si modeste ; du poète qui, né dans les rangs de la foule, s'est élevé sans maître au rang des plus grands maîtres. Béranger sera pour la postérité quelque chose de plus qu'un écrivain illustre : il jouira, il jouit déjà de cette immortalité fabuleuse que la reconnaissance des peuples accorde à ceux qui les ont sincèrement aimés.

11 est bien que , de bonne heure , en France et partout , les enfants qui seront un jour des hommes et des citoyens puisent dans les écrits de Béranger les leçons du plus sage patriotisme et du plus pur amour de l'humanité.

Pierre-Jean de Béranger, né le 19 août 1780, à Paris, rue Montorgueil, descendait d'une humble famille. Son grand-père était cabaretier près de Péronne; son père avait épousé la fille du vieux tailleur Champy, qui éleva l'enfant né de ce mariage.

A peine envoyé à l'école , de bonne heure obligé à gagner sa vie, le jeune Béranger fut successivement apprenti orfèvre, garçon d'auberge chez une tante qui l'aimait et qui lui donna de bonnes leçons de morale, apprenti imprimeur, et employé, auprès de son père, à des opérations de banque. Toujours pauvre , il eut sans cesse à -lutter pour vivre honnêtement; et c'est comme un miracle qu'il ait pu , au travers de tant de difficultés et avec si peu de ressources , arriver au rang qu'il occupe dans l'histoire des lettres.

Jii-ijue vers ses trente-cinq ans, son talent poétique ne se développa qu'avec peine et ne jeta pas beaucoup d'éclat.

PRÉFACE. vn

Mais la sinistre année 4815 était arrivée; la France, vaincue à Waterloo , voyait les armées ennemies envahir et occuper ses provinces, tenir garnison dans sa capitale môme, à Paris, là où pendant vingt-cinq ans le génie de la Révolution française avait dicté des lois à l'Europe. Nos frontières naturelles, conquises par la République, étaient perdues, nos places fortes démantelées, nos glorieuses troupes congédiées avec honte. L'exil, et plus d'une fois la mort , allait frapper ceux qui avaient le plus contribué à faire notre gloire. Béranger sent son cœur se gonfler soudain ; il essaye des rythmes nouveaux , il chante d'une voix plus mâle, il entend qu'on l'applaudit, et nos défaites sont enfin vengées par un grand poète.

Quelle histoire que celle de ce petit cabaretier ou apprenti imprimeur de village ! Aucun homme n'a exercé plus d'influence sur les destins de la patrie; aucun poète n'a conquis une semblable renommée.

Si on n'avait pas peur de paraître y chercher la matière de louanges littéraires, qui, en effet, ne doivent pas partir de là, on montrerait, pas à pas, la route difficile que Béranger a suivie pour arriver , de ce qu'il était , même à trente ans, à ce qu'il devint au moment où fut publié son quatrième recueil. Pas un artiste, pas un poète, n'a su tirer si grand profit de son fonds; il a sans cesse cultivé le sien, il l'a sans cesse agrandi et orné. A un âge où l'esprit fléchit, son esprit n'avait jamais été si vigoureux; au moment où l'imagination, comme un arbre battu par les vents, se dessèche, la sienne se couvrait de fleurs. Voilà donc une vie à citer, un type unique de volonté, de travail, de succès à indiquer, une éclosion entière à raconter aux écrivains et aux artistes qui se découragent de bonne heure, ou de bonne heure s'endorment dans leur premier rayon de gloire.

Modèle à jamais admirable de persévérance et de noble succès !

Cet excellent écrivain a écrit en vers comme Jean-Jacques Rousseau a écrit en prose, sans éducation, sans initiation.

vin PRÉFACE.

L'histoire de l'un ressemble à l'histoire de l'autre : ils naissent dans les derniers rangs du peuple; ils devinent la science ; ils attendent longtemps que la carrière s'ouvre ; tout d'un coup ils s'en emparent; ils conquièrent les secrets les plus mystérieux de l'art; ils deviennent les rivaux des grands maîtres , et en même temps ils agitent leur siècle et ils le poussent en avant.

Prenez-le, cet homme, qui n'a pas eu de modèle, à la première heure de ses débuts, humble malgré son espoir, inhabile malgré la force vive de son intelligence, qui sera vantée comme l'une des plus larges et des plus claires qu'on ait connues. Il a reçu de la nature un cœur généreux et une raison indomptable ; il a reçu du hasard la naissance et l'éducation du dernier des plébéiens. Ajoutons qu'il vient au monde au moment où le monde va se rajeunir. Que dira-t-il s'il aime les vers . s'il apprend à en faire; si, peu à peu, il arrive à bien écrire; si on l'encourage, s'il a de l'esprit, s'il a lu et relu Molière et Voltaire, s'il cherche un genre nouveau pour une époque nouvelle, s'il a une force d'étude et d'observation telle qu'il analyse et s'approprie comme des formules les hardiesses de l'inspiration; si, enfin, la Révolution française paraît menacée, et si on veut, en même temps que de ses principes, dépouiller la France de sa gloire? Il sera fatalement ce qu'il a été. 11 aura la malice, la gaieté, le bon sens du peuple; il jouira de sa jeunesse tant qu'il sera jeune; il publiera, à plus de trente ans, un recueil de chansons dont on louera l'enjouement; et, tout à coup, de l'éloge des plaisirs il passera à la satire des rois ; de la satire des rois à l'éloge des armées de la République et de l'Empire : il arrivera par là à une poésie inattendue et grandiose. Porté sur les ailes de sa renommée , il envisage face à face l'avenir ; il prévoit ce que demain prépare , et console , en flattant leurs rêves, ceux qui souffrent ici-bas.

Sa chanson, ce n'est pas la chanson ancienne : c'est une ode d'un lyrisme étrange, qui se chante pourtant, qui ne se déclame pas; qui n'est pas , comme les odes des poètes pas-

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ses, inacessible à la pensée de la foule; qui la saisit, au contraire, qu'elle apprend sans peine , qu'elle répète aussitôt, qu'elle jette dans les airs comme un cri parti de son propre cœur. C'est la chanson régénérée, couronnée, armée par le génie des temps nouveaux.

Deux grandes choses dominent dans ses chants : le souvenir de notre gloire vaincue, et le pressentiment de la paix universelle.

Dans la chanson faite pour rappeler la journée de Waterloo, il s'est écrié :

Mais quoi! déjà les hommes d'un autre âge De ma douleur se demandent l'objet.

Que leur importe en effet ce naufrage?

Sur le torrent leur berceau surnageait.

Qu'ils soient heureux ! Leur astre, qui se lève, Du jour funeste efface les revers.

Mais, dût ce jour n'être plus qu'un vain rêve, Son nom jamais n'attristera mes vers.

Nous n'avons pas ressenti, nous pourrions oublier les douleurs de cette journée, mémorable à jamais ; mais Béranger nous enjoint de garder ce triste souvenir, de pleurer sur les infortunes de nos pères, et tout au moins d'aimer la patrie française, qui a fait tant d'efforts et qui a tant souffert pour la cause de la civilisation universelle.

Il est mort dans la ferveur, dans la sérénité de son patriotisme, et il nous a laissé, dans Ma Biographie, des recommandations qui méritent qu'on s'y arrête.

Patriote par excellence, et en même temps prophète de l'organisation définitive de notre globe, Béranger a été par-dessus toute chose un homme de bien.

Placé au plus haut rang de la littérature et de la politique contemporaine , il n'a jamais consenti à quitter sa vie modeste.

Il a voulu être libre, et il n'a pas voulu être riche : c'està-dire qu'il a voulu être heureux. Ce que depuis si longtemps les philosophes ont recommandé, ce qu'ont chanté les poètes, il l'a voulu faire et il l'a fait. 11 a été heureux, mai? il a mérité de l'être. Toutes les portes s'ouvraient ù,

x PRÉFACE.

deux battants devant lui : il D'est entré nulle part ; il est resté avec les humbles.

Quelle retraite, après tout, que la sienne, assiégée par la gloire, égayée par tant de sourires, habitée par tant de rêves cléments ! Les plus illustres personnages venaient avec joie y passer une de ces heures que Béranger accordait si libéralement à ses amis les plus obscurs ; ils y sont venus de tous les coins de l'horizon ; ils ont oublié dans cette maison pacifique les discordes du monde; ils s'y sont rapprochés et donné la main.

Justement parce qu'il y a peu de grands esprits qui aient voulu vivre de la vie commune , n'avoir point de chevaux, ni de parc, ni de château, ni un bel habit à feuillages d'or ou à palmes vertes , le peuple a voué une vive et inaltérable estime au chansonnier dont la gloire littéraire ne lui est pas inconnue, et dont il connaît surtout, par la légende et les récits répandus, l'inépuisable et vraiment fraternelle charité. Elle fut surtout agissante, cette charité réelle, dans les dernières années du poète , alors que la Muse l'avait définitivement quitté , et qu'il restait presque seul , avec peu d'amis survivants , pour soutenir l'âge aggravé et la tristesse de quelques illusions trop hâtivement conçues et déçues trop vite. Ceux qui regardent comme un divertissement salutaire et presque intéressé la peine qu'il prenait de guérir les maux, de consoler les douleurs , de rasséréner les consciences, seraient peu soucieux d'en faire autant. L'ennui les surprendrait dans ce divertissement dont ils parlent avec légèreté; ils n'iraient pas, chaque journée, jusqu'à la fin, solliciter ici et là pour des personnes à peine connues, revenir deux fois pour suivre une promesse de secours jusqu'à son exécution , monter chez l'aflligé lui-même, serrer sa main et l'enorgueillir autant que le relever de sa tristesse ou de sa misère. Il ne cherchait pas le sceau du génie sur un front, mais il voulait voir sur la figure le sourire d'une pensée saine. On était son frère et son ami, sa clientèle la plus chère, dès qu'on était honnête, et, quoique honnête, malheureux.

PREFACE. Xi

Béranger est mort à Paris, le 16 juillet 1857, comblé de gloire et de jours. Il a expiré son âme au milieu d'un orage , et cette grande mort a été comme le symbole de notre histoire , si agitée depuis un siècle et traversée par tant d'éclairs.

Nous n'avons , pour toute épitaphe , qu'à graver sur la tombe de Béranger ces vers qu'il a écrits pour nous :

Vous triompherez des tempêtes Où notre courage expira; C'est en éclatant sur nos têtes Que la foudre nous éclaira.

Si le Dieu qui vous aime

Crut devoir nous punir.

Pour vous sa main ressème

Les champs de l'avenir.

Ces vers attesteront les souffrances, les efforts, le génie de nos pères , et ils soutiendront notre espérance ; ils diront dans la postérité à l'aurore de quels jours pénibles est né le chantre que nous pleurons aujourd'hui et sur quels horizons pleins de joie sa muse tenait son regard attaché.

Béranger ne ressemblait guère à la plupart des portraits qu'on a donnés de lui.

Il semble que les écrivains aient pris à tâche d'être encore moins fidèles à la vérité dans leurs descriptions que Jes artistes dans leurs dessins. Rien en lui ne sentait, comme on l'a dit, l'homme qui a voulu vivre dans une retraite trop étroite , et il n'avait de rustique que ce que Chateaubriand a loué en lui : je ne sais quelle franchise peinte sur le visage.

Sa taille, fort exactement proportionnée, atteignait à peine cinq pieds un pouce; mais sa tête le grandissait d'une coudée, et c'était sur cette tête seule que le regard se portait. Elle était forte et d'une structure tout à fait extraordinaire : la boite osseuse du cerveau était d'une capacité singulière, et s'avançait vers le front comme si elle eût contenu avec peine une pensée trop puissante. Dès

xn PRÉFACE.

vingt-trois ans, Béranger était devenu chauve; il y avait gagné cet air si doux dans la jeunesse, et plus tard si vénérable, d'un homme que la vie a lassé et d'un patriarche qui se repose. D'ailleurs, le peu de cheveux qui lui restaient, d'une couleur blonde qui avait fort peu blanchi, et qu'il laissait croître et retomber sur ses épaules, encadraient de la façon la plus aimable son visage.

La fermeté du caractère était empreinte dans tous ses traits; mais on y lisait aussi la douceur de son âme. Ses grands yeux bleus, saillants un peu de l'orbite, avaient une expression que nul ne pouvait oublier. Vers la fin de sa vie, ils s'étaient voilés et obscurcis; mais ils avaient conservé, jusque dans le trouble de la vue , la sérénité du regard, et ils vous parlaient encore avec bonté lorsque sa bouche était déjà muette. Si une grande pensée avait traversé son esprit, un vif éclair en jaillissait , et l'indignation pouvait les entlammer. Sa bouche surtout était d'un dessin remarquable : de ses lèvres arquées partaient à la fois le sourire de la bienveillance et le sourire de l'ironie. Les belles paroles en coulaient sans cesse , vibrantes et harmonieuses. Cette voix d'un timbre presque toujours agréable et doux trouvait au besoin des notes sévères. On a remarqué dans les dernières journées son accent prophétique : il résonne encore à nos oreilles.

Longtemps maladif, Béranger a été dans sa jeunesse délicat, chétif même, et, comme il Ta dit, sujet à de très fréquentes et cruelles migraines dont l'âge l'avait en partie délivré. Son air n'était pas sans mélancolie. Sa main était petite, souple et fine. C'était un grand marcheur: il avait le pas ferme et léger. Presque toutes ses chansons sont nées pendant ses promenades.

Son costume était celui d'un pasteur protestant; mais la simplicité même de ce costume n'avait rien d'alïecté : elle ne recherchait que l'aisance et l'ampleur

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