‹ Le Béranger des famillesChapitre 55 sur 127 · LE CINQ MAI · texte numérisé non relu

LE CINQ MAI

Air : Muse des bois et des accords champêtres.

Des Espagnols m'ont pris sur leur navire, Aux bords lointains où tristement j'errais. Humble débris d'un héroïque empire, J'avais dans l'Inde exilé mes regrets.

Mais loin du Gap, après cinq ans d'absence, Sous le soleil je vogue plus joyeux.

Pauvre soldat, je reverrai la France :

La main d'un fils me fermera les yeux.

1 Jamais la chanson n'avait élevé ses prétentions si haut qu'en osant déplorer la mort du plus grand homme des temps modernes et peut-être des temps anciens, de celui qui avait à lui seul gagné autant de batailles qu'Alexandre et César, autant administré que Charlemagne et Louis XII, et k qui nous devons un Code civil, résumé de notre nouvelle position sociale, dont le bienfait compense à lui seul les maux que les ennemis de Napoléon ont prétendu qu'il avait faits k la France.

L'auteur hésita longtemps s'il tenteraitun pareil chant funèbre. Une fois son cadre déterminé, il crut devoir y faire entrer des Espagnols plutôt que tout autre peuple, parce que ceux-ci passaient pour avoir plus k se plaindre de Napoléon. Il crut donc, en les faisant participer k la douleur de l'exilé français k qui ils ont

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Dieu! le pilote a crié : Sainte-Hélène Et voilà donc où languit le héros!

Don? Espagnols, là s'éteint votre haine. Nous maudissons ses fers et ses bourreaux. Je ne puis rien, rien pour sa délivrance : Le temps n'est plus des trépas glorieux ! Pauvre soldat, je reverrai la France :

La main d'un fils me fermera les yeux.

Peut-être il dort, ce boulet invincible Qui fracassa vingt trônes à la fois.

Ne peut-il pas, se relevant terrible, Aller mourir sur la tête des rois?

Ah! ce rocher repousse l'espérance :

L'aigle n'est plus dans le secret des dieux. Pauvre soldat, je reverrai la France :

La main d'un fils me fermera les yeux.

Il fatiguait la Victoire à le suivre :

Elle était lasse; il ne l'attendit pas.

Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre .

Mais quels serpents enveloppent ses pas!

accordé le passage, exprimer mieux que par tout autre moyen combien les traitements odieux que ce grand homme avait eu k essuyer lavaient rendu l'objet de l'intérêt des peuples mêmes qu'il passait pour avoir le plus opprimés.

On remarquera sans doute que le refrain est ici presque complètement isolé du couplet. Il ne s'y rattache que par opposition, puisque Napoléon ajoutait à ses malheurs déjà si longs celui de mourir loin de sa patrie et du fils qui devait avoir ses dernières pensées et qui aurait dû lui fermer les yeux. Ce refrain, ainsi délaché, est une imitation de la manière antique. Le chansonnier, qui ne savait pas plus de grec que de latin, avait cependant pour les ouvrages de la langue grecque une admiration si vive, qn résista toujours au dégoût que devaient lui causer la plupart de nos traductions. [Note de Béranger.)

De tout laurier un poison est l'essence l : La mort couronne un front victorieux.

Pauvre soldat, je reverrai la France :

La main d'un fils me fermera les yeux.

Dès qu'on signale une nef vagabonde, « Serait-ce lui? disent les potentats; Vient-il encor redemander le monde?

Armons soudain deux millions de soldats. » Et lui peut-être, accablé de souffrance, A la patrie adresse ses adieux.

Pauvre soldat, je reverrai la France :

La main d'un fils me fermera les yeux.

Grand de génie et grand de caractère, Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil ? Bien au-dessus des trônes de la terre Il apparaît brillant sur cet écueil.

Sa gloire est là comme le phare immense D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux. Pauvre soldat, je reverrai la France :

La main d'un fils me fermera les yeux.

Bons Espagnols, que voit-on au rivage?

Un drapeau noir! Ah! grands dieux, je frémis! Quoi! lui, mourir! 6 Gloire, quel veuvage: Autour de moi pleurent ses ennemis.

' On extrait de plusieurs espèces de lauriers un poison des plus actifs.

Il est nécessaire de rappeler aussi qu'à la mort de Napoléon beaucoup de personnes, même fort éclairées, crurent < i u " i 1 avait péri empoisonné.

Loin de ce roc nous fuyons en silence ; L'astre du jour abandonne les cieux.

Pauvre soldat, je reverrai la France :

La main d'un fils me fermera les yeux.

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