Le berceau des Serbes;
12?^ * A pl ame de Prilep fond dans le soleil de j^k j juillet. L'haleine qui monte du sol tor- *** ; réfié fait osciller les blés. On dirait la ^ l respiration d'un lac de métal; parfois, dans cet immense creuset, une détonation retentit, précise cette sensation de chaleur éclatante ; c'est un paysan, du fer de son foussoir, — ou un mulet, du fer de son sabot — qui vient de heurter une grenade dont cette terre belliqueuse est comme ensemencée. L'allure même des autos nous rafraîchit à peine ; l'air nous lance au visage des soufflets embrasés. A travers le bouillonnement des blés, çà et là, des étincelles crépitent : les costumes rouges des moissonneuses.
Nous courons droit à l'ouest, à la rencontre d'un mur incandescent. Kruchevo se cache dans une fissure de son faîte. Un instant nous en distinguons les maisons accrochées là-haut comme un nid de guêpes. Mais les contreforts de la montagne les masquent presque aussitôt. La route, fort étroite, qui y conduit, s'élève par quantité de lacets brusques et roides, cramponnée à la paroi. Il faut l'audace et l'habileté de nos chauffeurs pour s'y engager; il fout aussi la solidité et la souplesse des petites machines
américaines — que le général Paraskévopoulos a mises à notre disposition et qui, après] avoir parcouru toute la Macédoine occidentale, vont nous conduire jusqu'à Skopliè — pour escalader cette rampe raboteuse et réussir ces tournants. Le rebord de la voiture ne permet pas de voir le rebord de la route; on y est comme accoudé à l'espace; les roues affleurent le vide. La moindre reculade, la plus petite embardée et nous irions rejoindre les débris de l'automobile allemande qui, l'été précédent, fit le saut.
Mais, accoutumés à ces risques et confiants dans notre taciturne Nicolas, nous ne pensons qu'à jouir de la légèreté à chaque instant plus délicieuse de l'atmosphère; nos poumons d'alpicoles se retrouvent dans leur élément. A Kruchevo, de même que quinze jours plus tôt à Klisoura, nous éprouvons l'impression d'échapper à une fournaise. Et l'aspect du bourg montagnard qui tout à coup découvre au sommet d'un vallon ses belles maisons à loggias, toiturées de schiste, étagées en hémicycle et protégées par la forêt de hêtres qui empanache la crête voisine, nous en paraît d'autant plus aimable. Les Bulgares, en se retirant, n'ont eu le temps que d'y incendier ■ tine <%d
maisons, l'église et l'école. D'en bas on croirait Kruchevo intact. Tant de ruines, tant de décombres, tant de cimetières aux croix innombrables, ont jusqu'ici, de Salonique à Monastir, jalonné nos chemins, que la vue de ces demeures blanches, ornées d'un fronton armorié, de ces ruelles très propres, de ces jardinets suspendus ça et là, de ces arbres qui n'ont point été déchirés par les obus, nous ravit d'aise. L'accueil des Autorités contribue à ce plaisir. Il nous change des réceptions officielles et des interminables repas dont on nous accable. Le préfet, un jeune avocat qui exerce à Belgrade, mais dont les parents sont de Kruchevo, a pensé qu'il nous serait agréable de manger en plein air, plutôt que dans une salle de la préfecture. La table est mise sur la terrasse d'un petit restaurant situé au-dessus de la ville, à la lisière du bois. Des œufs, du fromage frais, du lait aigre, des oignons crus, des cerises charnues, du vin de Prilep, de l'eau glacée, — un festin à notre goût; et nous nous régalons tout en contemplant tour à tour l'enchevêtrement des toits brillants qui s'arrondit en demi-cercle, le triangle opalin de la plaine et l'ombre des grands arbres étalée sur la pente. Nous allons nous y étendre, après le café, à côté d'une source, sur de riches couvertures du pays qui ressemblent à celles que l'on tisse à Pirote. Plusieurs soldats qui aident la gendarmerie à venir à bout des derniers comitadjis bulgares, nous ont rejoints. Ils ne sont plus tout jeunes; la plupart se battent depuis 19 12 et ont accompli la terrible retraite; ils sont grands et vigoureux, avec des visages osseux, des mâchoires musculeuses, des regards adoucis par la rêverie slave. Notre hôte leur a dit quelques mots. Ils s'éloignent un peu, et debout, en rond, au pied d'un hêtre énorme, ils se mettent à chanter. C'est pour la première fois que nous entendons une pesma, — pour la première fois que ces accords dune mélancolie et d'une grandeur poignantes nous prennent le cœur. Il n'y a pas seulement la force et la beauté des voix, leurs timbres qui s'harmonisent comme se mêlent, dans la nature, le bruissement des herbes et le grondement des torrents, il y a dans ces plaintes quelque chose d'inexprimable et d'immense, la souffrance d'une terre meurtrie, qui par l'intermédiaire de ses fils en appelle à Dieu. Comment expliquer l'effet que nous produisaient ces chants dont nous ne comprenions pas les paroles? La tristesse, les indignations éprouvées à la vue des hameaux dévastés, des campagnes abandonnées, l'ondulation monotone des plaines que limitent, dans le frémissement de l'horizon, les neiges du Kaïmatchalan, du Péristeri ou du Schar, l'irisation des fleuves lourds d'alluvions, la douceur de ce relâche sous la haute futaie
de Kruchevo, les souvenirs de notre patrie, ces images, ces visions, ces sentiments, animés, intensifiés par cette musique, nous enfonçaient dans les moelles ce frisson d'amour qui soulève la poitrine et met les larmes aux yeux. C'était la mélodie même du paysage, ses soupirs — longues notes suspendues qui tressaillaient dans l'air, parmi les feuilles, — et parfois ses sanglots.
Comme notre yodel, fait pour franchir la vallée, s'élancer d'un alpage à l'autre, les pesmas serbes sont nées du sol. L'un de leurs premiers, et, de l'avis unanime, de leurs plus fidèles traducteurs, Auguste Dozon, les définit ainsi : « elles sont le travail de plusieurs siècles, de nombreuses générations, l'œuvre commune d'une race toute entière ». Et René Milan, pour avoir écouté les martyrs échappés aux défilés d'Albanie, murmurer d'une voix affaiblie leurs chansons nationales, affirme que « nul ne connaît l'insoutenable splendeur du chant, qui n'a point entendu courir, sur la terre corfiote, les hymnes et les cantilènes des chœurs serbes exilés ».
Nombreux furent ceux, au début de la grande guerre, qui crurent compromis définitivement le patrimoine humain dont témoigne la création artistique. Et pourtant l'influence vivante des choses de l'Art ne s'affirma jamais plus fortement qu'au cours de la guerre balkanique, origine du conflit mondial. C'est dans ses ruines, dans ses musées, auprès de ses poètes, que la Grèce a puisé sa foi dans l'avenir; si ses avocats devant le monde ont gagné son procès, c'est qu'ils défendaient, en elle, la cause de la beauté. Et l'on peut dire que la Serbie, effacée tant de siècles de la carte d'Europe, n'a continué de vivre dans le cœur de sfes enfants que par ses pesmas héroïques. « Ce sont, a dit M. Dozon, ses véritables annales. » Elles expriment ce fonds national commun, d'où M. Gaston Gravier, l'un des plus récents historiens de la Serbie, reconnaît que les chefs de l'insurrection de 1804. ont tiré les armes libératrices. A travers les fumées du foyer et du campement, les auditeurs du rhapsode joueur de gouzla évoquaient les étendards déployés de Lazare et de Douchan, et si la mère voyait son enfant saisir hardiment aux cornes te bouc du troupeau, elle rêvait des hauts faits de Marko.
Ces chants confondent l'histoire et la légende, fourmillent d'anachronismes, dédaignent la topographie, — et pourtant ils retiennent l'essentiel, dessinent les grands traits! Ils pleurent la mort de Douchan, ils font de la défaite de Kossovo un monument impérissable à la gloire de Miloch Obilitch, et de Kraliévitch Marko, vassal à la fois et terreur du sultan, le type du héros national, l'ancêtre du haïdouk.
Quelle force épique dans le récit de la mort de Douchan ! « Stéphan, le tsar des Serbes, est tombé malade à Prizren, lieu cultivé, il est tombé malade, il va mourir. » Alors la tsarine Roksanda prend la plume, « tout comme l'aurait fait un homme », et convoque tous les seigneurs de l'empire qui se rassemblent autour du mourant.
« A son tour arrive aussi Voukachine; il soulève le tsar sur sa couche de soie, il l'appuie contre sa poitrine et verse sur lui des larmes abondantes. Etienne ouvre les yeux, ses regards se promènent sur tous les seigneurs et puis il tient ce discours : — Cher compère, toi Voukachine, à toi je confie mon empire, à toi je confie toutes mes cités, et tous les seigneurs qui habitent dans mes états! A toi aussi je confie mon petit Ouroch, enfant de quarante jours dans son berceau! Tu régneras, compère, pendant sept années, et la huitième tu remettras le pouvoir à mon Ouroch. — Voici ce que répond le roi Voukachine : — Cher compère, Etienne tsar des Serbes, ton empire n'est pas fait pour moi, comment pourrais-je le gouverner? J'ai un fils d'humeur intraitable, Marko Kraliévitch, qui va partout sans demander permission à personne ; partout où il s'arrête, il se met à boire du vin, et ne cherche que noise et querelle. » — Le tsar Etienne lui réplique : — Cher compère, roi Voukachine, quoi ! j'ai maintenu dans l'ordre mes voïvodes dans toute l'étendue de mon empire, et toi, tu ne peux te faire obéir de celui que tu as engendré? C'est à toi que je confie mon empire... Ainsi a parlé le tsar serbe Etienne et il tombe dans l'agonie, ainsi il a parlé et il rend l'esprit. »
Le lendemain du jour où nous étions à Kruchevo, accompagnés du colonel iMilioutine Stephanovitch et d'un jeune géant suédois engagé dans l'armée serbe, le lieutenant Louis Hôllmar, montés sur d'excellents chevaux, nous quittions à l'aube la blanche Prilep. Nous nous rendions chez Kraliévitch Marko. Sa ville, Markovaros, forme comme le foubourg à demi ruiné de Prilep. Elle s'étalait jusqu'au pied du double cône granitique, assez semblable à nos Mythen schwytzois, où le fils de Voukachine avait attaché son nid; elle est couchée parmi les blés qui ont remplacé les vignobles impuissants jadis à éteindre la soif du héros. De formidables blocs de granit, détachés de la montagne, en environnent la base. Sur l'un d'eux, dont une face a été épannelée, un chevalier est peint, chevauchant un destrier pie, c'est Marko porté par Charatz. Il garde l'accès du couvent de Saint- Michel-Archange qui se tapit dans un recoin de la paroi rocheuse; tandis que nos bêtes soufflent un peu et que nos compagnons se désaltèrent, nous nous mettons, le lieutenant Hôllmar et moi, en devoir de l'escalader. Des vires étroites qui s'y insinuent et de courts paliers tapissés d'une herbe sèche et glissante
nous amènent en moins d'une demi-heure, mais ruisselants de sueur, sur les murs du château. Son enceinte embrasse les deux sommets. Une tour puissante, encore debout, en garde la poterne. La position, au moyen âge, était inexpugnable. Les fortes murailles, dont les pierres, dit-on, viennent de Pletvar, célèbre par ses carrières de marbre, se sont incorporées à leur socle de granit; elles en prolongent, avec une incroyable hardiesse, la poussée verticale. Leurs débris, qui suivent les mouvements du sol, font sur ce ciel des créneaux déchiquetés; et par les emhrasures, uans la vacillation brûlante de l'air, on découvreurs le sud les monts témoins des derniers combats, le Peristeri neigeux qui regarde Monastir, la cote 1050 et le Cosiak, l'observatoire bulgare enlevé en 19 18 par la division yougo-slave. A l'ouest, les montagnes où s'est réfugié Kruchevo barrent la plaine, — en arrière de nous, la crête se poursuivait jusqu'au piton aigu qui domine le couvent de Treskawatz, jusqu'à ce « sommet d'or », où Douchan mit la pomme que seul Marko, du haut de sa tour, put abattre d'un coup de flèche. A l'est, enfin, ce sont les monts de Babouna, ces bastions dont les Serbes délogèrent l'artillerie turque en 19 12, à la baïonnette, à la grenade, contre tout espoir, et parce que chacun, dans sa rage de vaincre, se répétait : il nous faut prendre Prilep, coûte que coûte, puisque c'est le berceau de Kraliévitch Marko.
Le lieu est d'aspect si légendaire que la légende, vivifiée par l'héroïsme de tout un peuple, y rejoint la réalité. L'enthousiasme du lieutenant Hôllmar me fortifiait dans cette impression; ivre de sa jeune force, affamé d'aventures guerrières, engagé à 17 ans, il en était à sa cinquième année de campagne. Et déjà l'idéal qui souleva ses frères d'adoption l'animait tout entier. De sa voix magnifique, il lançait, du haut des murs ruinés, la plainte de leurs pesmaî, et c'est du même accent qu'il me contait les combats où il avait été, et les exploits de Marko fils de roi :
Après la bataille de la Maritza, le roi Voukachine, durement blessé, avait été emporté par les flots. Une jeune turque, en lui jetant sa pièce de toile, l'en avait retiré. Mais son frère Moustaf-Aga, pour s'emparer du sabre forgé, achève le guerrier.
« Peu de temps, depuis lors, s'était écoulé, quand il arriva un firman du sultan des Turcs, enjoignant à Moustaf-Aga de rejoindre l'armée. Moustaf s'y rendit, ayant à y-jsa ceinture le sabre forgé. A son arrivée à l'armée impériale, petits et grands examinèrent le sabre, que nul ne put tirer du fourreau, jusqu'à ce qu'allant de main en main, il arriva dans celles de Marko Kraliévitch, et pour lui le sabre sortit de lui-même du fourreau. Marko le considérait et sur la lame il vit trois mots chrétiens:
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l'un était le nom de Novak, le forgeron, le second celui du roi Voukachine, et le troisième le nom de Marko Kraliévitch. Marko demande à Moustaf-Aga : « Par Dieu ! jeune Turc, d'où te vient ce sabre tranchant? Tas-tu acheté a prix d'or, ou l'as-tu gagné à la guerre ? Ton père te l'a-t-il légué, ou ta femme te l'a-t-elle apporté, apporté comme portion de son héritage? — Par Dieu, giaour Marko, puisque tu m'interroges, je vais te repondre franchement. » Et il lui raconta tout ce qui s'était passé. Le Kraliévitch lui dit : « Pourquoi, Turc, que Dieu t'en punisse! n'as-tu point pansé ses blessures? Je te ferais obtenir aujourd'hui des titres (agalouks) de notre auguste Sultan. — Ne te moque point, giaour Marko, si tu pouvais obtenir des agalouks, tu commencerais par le iaire pour toi; mais rends-moi ce sabre. » Marko de Prilep brandit le sabre et d'un coup abat la tête de Moustaf- Aga.
On alla le dire au sultan, qui envoya des serviteurs mander Marko; chacun d'eux arrivait et l'appelait, mais Marko ne disait mot et restait à boire du vin noir; puis, quand cela l'ennuya, il mit sa peau de loup à l'envers, et, saisissant sa lourde masse, il pénétra dans la tente du sultan. La colère de Marko était terrible; il avait gardé ses bottes, et s'assit sur un tapis, regardant de travers le sultan, pendant que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Le sultan, voyant que Marko avait devant lui sa lourde masse, recula, et Marko avança jusqu'à l'acculer au mur. Le sultan, alors, mettant sa main à sa poche, en tira cent ducats qu'il donna au Kraliévitch : « Va, dit-il, Marko, boire du vin à ta guise ; pourquoi un si violent courroux ? — Ne me le demande pas, sultan, mon père d'adoption; j'ai reconnu le sabre de mon père, et Dieu l'eût mis lui-même entre tes mains, que contre toi mon courroux eut été le même. »
Dix jours plus tard, après avoir franchi les monts de la Babouna, visité Velès, Kumanovo, Skopliè, les monastères de la Tschernagora, nous remontions l'âpre défilé de Katchanick, où Marko défit, en combat singulier, Mouça, le bandit albanais, et que suivit une partie de l'armée deMourad. A Férisovitch, une petite tzigane, vêtue de loques et de feuillages, allait de maison en maison ; devant chacune d'elles on l'arrosait d'eau ; toute ruisselante, elle chantait et dansait pour appeler la pluie.
Comme un soufflet de forge, le simoun embrasait la plaine de Kossovo. Sur la route de Giliane, il édifiait, au passage de nos autos, de hautes trombes de poussière ; et les paysans, turcs, tziganes ou chrétiens, qui se rendaient à -la foire, vêtus de leurs plus riches costumes, s'arrêtaient stupéfaits pour regarder ces colonnes lumineuses s'avancer sur l'étendue des chênes rabougris. A la chute du jour, au sortir d'une longue et monotone vallée, nous débouchions dans une autre partie de la plaine, celle où s'est livrée la bataille. L'église de Gratchanitza, construite au début
du XIV e siècle par le roi Miloutine, y lève ses coupoles parmi de grands arbres. Avec ses deux sœurs, le sous-préfet de Prichtina était venu aider le vieux prêtre à nous recevoir. La table était préparée dans la cour du couvent, à l'ombre d'un noyer ; à sa branche maîtresse pendait la lanterne qui l'échu rait. Après la tchorba (potage), on nous servit le cochon de lait à la broche. Tout en mangeant et buvant, nos compagnons, le commandant Stoyanovitch et le sous-préfet de Skopliè échangeaient avec nos hôtes leurs souvenirs de guerre. L'un rappelait les larmes versées par de vieux officiers, qui, bien des années auparavant, s'étaient juré de ne plus communier qu'à Gratchanitza, au moment où ils y pénétrèrent victorieux, en 19 12. Le prêtre disait comment, risquant sa vie, il avait soustrait aux investigations des Bulgares le trésor et les livres saints, et comment il se peut que le nom de l'église dérive de celui du village de Gratchani, d^où Miloutine avait fait venir les maçons qui l'ont construite. Et le sous- préfet de Skopliè, dont le régiment, en se retirant sur l'Albanie, avait passé près du sanctuaire, contait avec quel < désespoir ses compagnons abandonnaient Kossovo, un instant reconquis, la plupart, hélas, pour n'y plus jamais revenir.
Le lendemain, après avoir admiré, dans l'église, les remarquables fresques qui représentent, selon Tordre du calendrier liturgique, les martyres des saints, qui retracent les épisodes du jugement dernier, et reproduisent les traits graves du roi Miloutine et de sa jeune femme Simonide, — nous nous rendions sur la colline des tombeaux, au point où, le jour de saint Vidovdan de l'an 1389, fut le centre le plus furieux de la bataille.
Le commandant explique à notre ami le colonel Feyler, la disposition des armées en présence, les quatre grands mouvements de la bataille. L'attaque des Turcs, le recul des Serbes, le sacrifice de Miloch Obilitch, qui frappa le sultan à mort au milieu de ses guerriers, le recul des Turcs devant les Serbes, qui prennent d'assaut la colline où nous sommes, enfin la charge suprême de Bayezid, fils du sultan, à la tête de ses cavaliers, et la capture de l'empereur Lazare, qui, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, n'avait eu le temps de se remettre en selle. Ici, l'aile droite des Serbes, sous Vouk Brankovitch, repoussait les Turcs commandés par Yakoub. Là, Miloch Obilitch, soutenu par ses deux pobratims (frères d'armes) s'immortalisa en frappant le sultan, — là, autour de Lazare, tombaient ses neuf beaux-frères et son beau-père, le vieux Ioug-Bogdan.
Le simoun agitait les chardons et les hautes
herbes sèches autour des tombes à turbans. Ainsi s'inclinaient et se relevaient sous le vent du combat les lances et les cimeterres ; — et si l'historien turc Seadeddin pouvait comparer à un immense parterre de tulipes la terre jonchée de têtes et de turbans de cent couleurs, l'aède serbe se lamentait sur Kossovo, la vaste plaine :
« Tous sont restés, maîtresse, à Kossovo, — dit le serviteur blesse à la tsarine Militza, — où le glorieux prince Lazare a succombé; là beaucoup de lances ont été brisées, des lances et turques et serbes, mais plus de serbes que de turques, pour la défense, maîtresse, de ton seigneur, de ton seigneur le glorieux prince Lazare. Ioug, ton père, a péri en exemple, au premier choc ; tombés aussi sont huit des Iougovitch, le frère ne voulant point abandonner le frère, tant qu'un seul survivait. Restait encore Bochko Iougovitch, faisant flotter sa
bannière sur Kossovo, dispersant les Turcs par troupes, comme un faucon de légères tourterelles. Où le sang baignait jusqu'aux genoux, c'est là qu'a péri Stahinia Banovitch. Miloch, maîtresse, est tombé au bord de la Sitnitza à Peau glacée, et là bien des Turcs ont péri; Miloch a immolé le tsar turc Mourad, et des Turcs douze mille soldais ; Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré ! Il restera en souvenir au peuple des Serbes, pour être raconté et chanté, tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Kossovo ».
Et, saisis par la vivante image que le commandant avait tracée de la bataille dans son cadre immuable, nous honorions en silence les héros de 191 2, et ceux de 1918, qui par deux fois ont vengé Kossovo.
Daniel Baud-Bovy.
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