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L'ILLUSION DES PRINCIPES

La discussion des principes de causalité et de finalité tient depuis les cartésiens une place considérable dans les analyses de la philosophie. En cette matière, la Critique de la Raison Pure n'impose pas plus silence au phénoménisme de Hume que le Fondement de llnductian à l'empirisme de Mill. Le formalisme de ces principes chez les philosophes dialecticiens a toujours mis en défiance ceux qui trans^ portaient dans la spéculation le sentiment de la vie, et qui, si le scepticisme est, selon une formule trop célèbre, le fruit toujours renaissant de l'empirisme, ont su, quand il le fallait, mordre gaillardement sur ce fruit, La philosophie de M. Bergson ne doit pas être portée au compte du scepticisme, mais il met en garde la philosophie contre les illusions spéculatives impliquées dans des principes qui ne sont, pour parler comme Leibnitz, les muscles et les tendons de nos raisonnements que parce qu'ils sont ceux de notre action, parce que notre action projette notre raisonnement comme son om.bre. Depuis Hume, tout philosophe secoue ici le sommeil dogmatique ; depuis Kant, il veut sortir de l'instabilité sceptique, et, sinon faire la déduction transcendantale de ces principes, du moins en découvrir les racines psychologiques, marquer l'endroit où la constitution de notre entendement s'infléchit pour les produire, en somme les définir par leur génération. Dès qu'un philosophe cherche la vérité de ce qui est et non plus les raisons de ce qui paraît, il doit dépasser le monde de la causalité et de la finalité, il ne peut les dépasser qu'en les expliquant et les expliquer qu'en les construisant.

Après Kant on a poussé dans deux directions différentes l'explication de la causalité. L'empirisme anglais, tout au moins Stuart Mill, suivant la direction de Hume, a vu dans le rapport de cause à effet une expérience habituelle, mais qui n'en reste pas moins une expérience, et qui peut être démentie à quelque moment du temps

LA LOGIQUE DE L'ILLUSION

et en quelque région de l'espace. Eln quoi Stuart Mill parle beaucoup plus justement que ne se l'est imaginé Taine, et surtout que luimême, qui était déterministe, ne se l'est imaginé : comme M. Bergson nous le montrait tout k l'heure, ki supposition de ces moments du temps et de ces régions de l'espace soustraits à la causalité n'est autre chose qu'une substitution de l'ordre vital et volontaire à l'ordre mécanique, et cet ordre vital s'exprime bien par des zones d'indétermination, c'est-àdire par un vide de la causalité. D'autre part, le principe de la conservation de l'énergie, dont Sp«icer et Taine ont presque fait un absolu, a amené la réflexion philosophique à voir dans le principe de causalité une forme de l'identité, dont il se rapproche, dit M. Bergson, comme une courbe de son asymptote. Mais il va de soi que M. Bergson pose le problème en tennes de durée.

La réduction de la causalité à 1 identité est naturelle à la science, qui supprime la durée. Le principe d'identité lie le présent au présent. « Mais le principe de causalité, en tant qu'il lierait l'avenir au présent, ne prendrait jamais la forme d un principe nécessaire ; car les moments successifs du temps réel ne sont pas solidaires les uns des autres, et aucun effort logique n'aboutira à prouver que ce qui a été sera ou continuera d'être, que les mêmes antécédents appelleront toujours des conséquents identiques ^. » On ne peut d'ailleurs parler de « mêmes antécédents » dans la durée que par abstraction de la durée même, puisque ces antécédents diffèrent au moins par le moment de leurs durées. Une théorie de la causalité déterministe tendra donc toujours k nier la durée. « Descartes l'avait si bien compris qu'il attribuait à une grâce sans cesse renouvelée de la Providence la régularité du monde physique et la continuation des mêmes effets : il a construit en quelque sorte une physique instantanée, applicable k un univer» dont la durée tiendrait tout entière dans le moment présent. » M. Bergson, dans une analyse qui suit le mouvement de celle de Hume, montre que ni le monde intérieur ni le monde extérieur ne nous donnent la causalité au sens des déterministes, mais que l'un nous donne l'idée d'indétermination et l'autre celle d'identité.

On compléterait, ou on dépasserait, l'analyse de Hume, en montrant que la causalité efficiente est chez nous une catégorie de l'action ou plutôt de la fabrication. On substitue la causalité déterministe k la simple identité comme explication des phénomènes, dans la mesure

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