LES DISSOCIATIONS D'IDÉES
Le raisonnement par antJogie est une association d idées réfléchie. Mais il y a pour la philosophie, dans l'analogie comme dans le langage — la langue d'blsope — à la fois un secours et un danger. Spontanément nous associons les idées ; et, comme la philosophie a en partie pour fonction de contrôler et de redresser le spontané, philosopher ce sera souvent dissocier des idées, résoudre les questions sera d'abord dénouer de« nœuds d'associadont toutes faites, — et la dissociation d'idées, comme l'a fort bien vu Rémy de Courmont, devra tenir autant de place dans la pensée critique que l'association d'idées dans la pensée courante.
De ce point de vue M. Bergson pourrait s'appeler un dissociateur d'idées. UEssai est une dissociation de la durée spatialisée et de la durée réelle. Matière et Mémoire est une dissociation des idées courantes sur les rapports du physique et du mental. UEvolution Créatrice est une dissociation non seulement de l'idée de l'évolution, mais de nos idées sur la vie et sur l'être. Comme les idées ne s'associent pas de la même façon, les dissociations devront aussi s'efîectuer selon des coupes différentes. On pourrait distinguer, comme les associations psychologiques par utilité, par contiguité et par ressemblance, — la dissociation philosophique de l'utile, du contigu et du ressemblant.
M. Bergson ne parle nullement d'association par utilité. Néanmoins on pourrait dire que c'est pour lui la forme primordiale de l'association, celle qui se trouve à l'origine de la vie, et qu'elle ne se confond ni avec l'association par ressemblance ni avec l'association par contiguité. L'instinct implique des associations par utilité. Les associations dans l'espace étant fondées sur la contiguité, les associations dans le temps sur la ressemblance, l'association entre le temps et l'espace qu'est notre durée spatialisée ne pourra se ramener ni à l'une ni à l'autre, mais on devra la considérer comme une association fondamentale due à la nécessité d'agir. Dissocier du point de vue du vrai cette association fondée sur l'utile, après avoir montré comment et pourquoi elle s'est formée, sera donc la tâche de la philosophie. Ce genre d'association est impliqué d'ailleurs bien profondément dans notre être et dans celui de tous les vivants, puisque l'association de l'âme et du corps n'en forme qu'un cas privilégié. Matière et Mémoire, qui la dissocie, l'explique comme une association provisoire, utile à la vie. La mort dissout cette association de choses comme la philosophie dissout cette association d'idées. Mourir c'est cesser d'agir. Mais la dissociation de l'être et de l'action nous fait comprendre que nous sommes en tant que nous sommes et non en tant que nous agissons ; ce qui empêche d'agir n'empêche pas d'être. Si cette dissociation d idées, fondée sur l'observation et l'étude de certains faits psychologiques, est vraie, les conséquences en apparaissent immenses, puisqu'elle permettrait de résoudre le problème de la mort. Elle donnerait un fondement solide aux deux mots (en apparence contraires et qui signifient la même chose) de Platon : La philosophie est la préparation à la mort, — et de Spinoza : La vie est la méditation de la vie, non de la mort, et il n'y a rien à quoi le sage pense moins qu'à la mort. La dissociation d'idées, qui était pour Gourmont un simple
LA LOGIQUE DU VRAI
amusonent de l'intelligence, fournirait à la philosophie le contact même avec l'être.
L'association par ressemblance, qui fait corps avec le mécanisme de notre pensée, fait corps aussi avec la production de nos erreurs, et la dissociation d'idées consistera alors à découvrir les fausses ressemblances. Ici encore la faculté de dissocier est liée à l'exercice du bon sens, à l'intuition qui, avant même que nous ayons raisonné, nous fait dire : « Ce n'est pas la même chose. » L'esprit de géométrie pense souvent par des associations de ressemblances : « C'est la même chose que... » L'esprit de finesse pense par des dissociations de ressemblances : « Ce n'est pas la même chose que... » L'esprit philosophique dit : « Ce n'est pas la même chose que... Mais voici pourquoi cela paraît la même chose que... » L'association par ressemblance nous donne la faculté de généraliser, nous fait penser le général. Mais le bon sens nous oblige sans cesse k reconnaître le particulier dans le général et à dissocier ce qui est associé. Et le bon sens inutile, c'est-à-dire la philosophie, s'applique d'abord à dissocier cette idée du général. Lisez dans VEvolution Créatrice les pages lumineuses où M. Bergson dissocie la généralité des genres et la généralité des lois, deux idées très distmctes que nous associons ou plutôt que nous confondons dans une idée générale. Cette confusion, explique-t-il, consiste à « grouper sous le même concept deux espèces d'ordre qui se ressemblent simplement par la facilité au'ils donnent à notre action sur les choses ^ ». Cette confusion peut d ailleurs se faire au bénéfice des genres comme c'est le cas de la philosophie antique, ou du point de vue des lois, comme c'est le cas de la philosophie moderne. A la limite de la première est une philosophie des Idées, à la limite de la seconde le mécanisme. Les anciens ont traduit le physique en vital et les modernes le vital en physique. Dans les deux cas on a philosophé en unifiant, unifié en associant, associé en confondant. Le bergsonisme s'efforcera de philosopher en distinguant, de distinguer en dissociant, et d'expliquer non seulement pourquoi il faut dissocier, mais pourquoi on a associé, d'expliquer, avec la différence réelle, la ressemblance apparente.
Enfm les associations par contiguïté impliquent également pour l'esprit philosophique une exigence de dissociation. Le sophisme posi hoc erpo prapier hoc, association par contiguïté dans le temps,