‹ Le BergsonismeChapitre 132 sur 171 · I. Emm, p · texte numérisé non relu

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travaillé sur son fond propre, et à laquelle Kant a peu ajouté. Or, dit M. Bergson, « il nous a semblé qu'il y avait lieu de se poser le problème inverse, et de nous demander si les états les plus apparents du moi lui-même, que nous cro>ons saisir directement, ne seraient pas la plupart du temps aperçus à travers certaines formes empruntées au monde extérieur, lequel nous rendrait amsi ce que nous lui avons prêté ». Nous nous pensons, dit M. Bergson, avec les formes qui constituent le monde extérieur. Nous pensons le monde extérieur, dit Kant, avec nos formes intérieures. L'un et l'autre point de vue sont vrais: ils ont au moins tous deux une vertu cathartique, qui leur permet de purger l'esprit de certaines erreurs, de le rendre plus sam et plus dispos. De là la Dialectique Transcendentale. De là aussi la critique plus modeste par laquelle la psychologie s'efforce d' « éliminer ou de corriger certaines formes qui portent la marque visible du monde extérieur... Intensité, durée, détermination volontaire, voilà les trois idées qu'il s'agissait d'épurer, en les débarrassant de tout ce qu elles doivent à l'intrusion du monde sensible, et, pour tout dire, à 1 intrusion de l'idée d'espace ».

Le second renversement est encore plus important. Pour la plupart des philosophes la métaphysique a été jusqu'ici une manière d élever l'homme au-dessus de la durée, de démasquer l'illusion du temps. Et l'originalité véritable de la philosophie bergsonienne consiste à avoir interverti cette attitude séculaire de la philosophie, à s'être installée carrément et paradoxalement dans le temps comme dans la seule réalité. Paradoxalement du point de vue métaphysique ; mais si nous nous plaçons au point de vue psychologique, le paradoxe paraîtra moindre : une fois qu'on a reconnu dans la durée l'élément psychologique ultime, n'est-il pas conforme à la tradition psychologique de Mill et de Taine de construire le monde avec cet élément intérieur ?

En réalité, il n'y a pas de grand mouvement philosophiaue sans un de ces renversements. L'attitude originelle et originale d un philosophe, dit M. Bergson, consiste à dire Non ! Impossible ! à certaines affirmations courantes, acceptées, considérées comme évidentes, à rompre une tradition. Et dans un tel moment l'attitude inévitable de l'esprit consistera à se placer au point de vue symétriquement inverse de cette évidence, de cette tradition. Les thèses de la Perception du Changement en sont un exemple très significatif. M. Bergson y esquisse in abstracto et dans une sorte de monde où tout se passerait avec une

LA LOGIQUE DU VRAI

facilité mathématique « les caractères généraux d'une philosophie qui prendrait le changement pour point de départ ». Ainsi la physique de Descartes décrivait les caractères généraux d'un monde qui prendrait l'étendue et le mouvement comme point de départ ou plutôt comme réalité première. Le moment vient ensuite de montrer qu'un tel monde coïncide avec le monde réel, et les mises au point nécessaires se font.

Une telle méthode ne réussira d'ailleurs que dans la mesure où le point de départ sera pris non dans une abstraction arbitraire, mais dans la réalité concrète ; et quand le philosophe bergsonien se cloître, comme le Descartes des Méditations, pour écouter en lui le seul courant de la vie intérieure, le stream oj conscioixsness, c'est la perception du changement, c'est le sentiment de la durée qui lui paraissent le filet fluide dont les concrétions se déposent et se solidifient. « Puisque toute tentative pour philosopher avec des concepts suscite des tentatives antagonistes, et que, sur le terrain de la dialectique pure, il n'y a pas de système auquel on ne puisse en opposer un autre, devons-nous rester sur ce terrain, ou bien ne vaudrait-il pas mieux (sans renoncer, cela va sans dire, à l'exercice de nos facultés de conception et de raisonnement) revenir à la perception elle-même, obtenir d'elle qu'elle se dilate et s'étoide ? * » M. Bergson montre lui-même comment cette philosophie suivrait bien d'une certaine façon la voie tracée par la Critique de la Rai^n pure. Kant y a démontré que la dialectique ne peut nous conduire qu'à des philosophies opposées et qu'à des tables d'antinomies. Mais « ayant prouvé que l'intuition serait seule capable de nous donner une métaphysique, il ajouta : Cette intuition est impossible >. Il l'a cru parce qu'il a pensé que cette intuition ne pouvait s'opérer que si nous nous élevions au-dessus du temps, et du changement qui est donné dans le temps. Mais si précisément cette intuition coïncidait avec le courant du temps et la perception du changement, la fortune que les philosophes vont chercher si loin — praeter maenia flammantia mundi — les attendrait dans la maison d'où ils sont partis.

Plus précisément la philosophie, aussi bioi pour Kant que pour les métaphysiciens qu'il combat, est une philosophie du donné. Or à une philosophie du donné le point de vue kantien apparaîtra comme irréfutable : le donné y deviendra l'ordonné par le moyen de formes.

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