LES INDIVIDUS
On ne peut séparer, dans la philosophie bergsonienne, la matière et l'élan vital. L'un et l'autre ne sont que des moments d'un même mouvement, comme le bouquet épanoui et retombant d'un jet d'eau ne fait qu'un avec l'élan vertical qui le porte : le bergsonisme pourrait relayer l'image qui termine les Dialogues d'Hylas et de Philonoûs. De ce point de vue l'existence absolue de la matière est maintenue contre l'idéalisme, comme l'existence absolue de l'esprit est mamtenue contre le matérialisme. Le mouvement de création spirituelle qui est l'élan vital, lorsqu'il s'arrête, devient matière par sa propre déficience. Et la matière n'est que limite, arrêt de cette force. Notre corps ne crée rien : il limite la représentation qui, de droit, serait une présence universelle de la matière à chacun de ses points ; il arrête, suspend, emmagasine du mouvement. Pourtant philosopher consiste à écarter le plus possible la matière, et tandis qu'aucune explication philosophique de l'esprit n'a jamais pu se faire en termes de matière, au contraire toute explication philosophique de la matière se fait en termes d'esprit. Ces deux images : La matière est de l'esprit éteint ■ - L'esprit est de la matière allumée, se valent en tant qu'images pittoresques, mais ne se valent pas en tant que signification philosophique, car la première est intelligible et la seconde inintelligible pour un philosophe. M. Bergson dit que l'élan vital est limité, est comme nous borné dans sa nature, infini dans ses vœux, et nous le croyons sans peine. Mais précisément cette infinité de nos vœux, cette Volonté que Descartes assurait avec profondeur être aussi bien infinie chez l'homme que chez Dieu, elle nous permet de supposer comme possible un élan vital illimité, un élan vital sans matière qui a peut-être existé ou qui existera. Et nous ne pouvons faire l'opération inverse, imaginer une matière pure, indépendamment de l'élan vital. L'esprit éteint demeure de l'esprit. « L'univers matériel lui-même, défini comme la totalité des images,
LE MONDE QUI DURE
est une espèce de conscience, une conscience où tout se compense et se neutralise, une conscience dont toutes les parties éventuelles s équilibrent les unes les autres par des réactions toujours égales aux actions, s'empêchent réciproquement de faire saillie ^. » L'esprit éteint garde l'empreinte de son mouvement, le rythme élémentaire de son ancienne durée : dans l'entropie vers laquelle le principe de Camot conduirait l'univers, l'univers n'existerait encore qu'en tant qu'énergie spirituelle, mais une énergie réduite à se conserver sans changer, une durée nue qui, comme dans une étendue cartésienne sans Dieu, n aurait plus la force de lier deux de ses moments.
Or l'élan vital, s'il était arrivé à ce terme, à cet équilibre indéfini de vie ralentie, de chaleur égalisée, de conscience neutralisée, ne comporterait pas d'individus. Si au contraire il était illimité il n'en comporterait pas davantage. Le monde d'individus, où nous vivons et dont nous sommes, implique un élan fini : un élan, et c'est pourquoi nous sommes esprit ; fini, et c'est pourquoi nous sommes matière ; élan fini et c'est pourquoi nous sommes individus. « L'élan est fini, et il a été donné une fois pour toutes. Il ne peut pas surmonter tous les obstacles. Le mouvement qu'il imprime est tantôt dévié, tantôt divisé, tfintôt contrarié, et l'évolution du monde organisé n'est que le déroulement de cette lutte '^. » Mais en quoi consistent ces obstacles ? La matière n'est pas ce qui ralentit l'élan vital, puisqu'elle ne se conçoit que comme son ralentissement même et qu'elle n'est que l'élan vital ralenti. Que reste-t-il donc à la matière de positif pour être l'obstacle que tourne ou que pénètre l'élan vital lorsqu'il « se saisit de cette matière, qui est la nécessité même, et il tend à y introduire la plus grande somme d'indétermination et de liberté ? » Nous naissons tous platoniciens et M. Bergson se trouve comme Platon devant le problème de l'Autre. Le bcrgsonisme est un spinozisme retourné et mobilisé, et M. Bergson se trouve comme Spinoza devant le problème des modes. C'est au même moment des trois systèmes que se pose la difficulté et que t'ouvre le hiatus.
Le dualisme de l'élan vital et de la matière serait donc inexplicable, comme d'ailleurs tout dualisme. C'est ce qu'avait sans doute vu Spinoza lorsque, trouvant devant lui le dualisme des deux attributs de la substance, il noya le problème, et pensa qu'une infinité d'attri-