‹ Le BergsonismeChapitre 19 sur 171 · La Perception du changement, p · texte numérisé non relu

La Perception du changement, p

LES DIRECTIONS

déjà deux chevaux, je sais par ma théorie que je puis y loger encore soit six chevaux, soit vingt-quatre hommes, soit toute proportion d'hommes et de chevaux qui permettra de tenir pour identique le remplissage d'un même espace par un cheval ou par quatre hommes. Il existe alors pour moi un système de références où un cheval est identique à quatre hommes : c'est un système de commandant de compeignie, qui doit procéder le plus rapidement possible à un embarquement, et pour qui la commodité de cet embarquement est en raison directe des identités et des abstractions numériques que l'organisation militaire lui fournit. Pareillement, il existe pour le chronométreur de la course entre Achille et la tortue un système où une partie de l'espace parcouru par la tortue est identique à une partie de l'espace parcouru par Achille. Mais l'existence de ce système ne m'autorise pas à le faire chevaucher sur un autre, à comparer une partie de pas d'Achille à une partie de pas de tortue, puisque les pas de l'un et de l'autre sont des actes vivants, des faits de durée indivisibles. De même, si dans le wagon que j'ai rempli d'hommes et de chevaux selon les indications de ma théorie, il se trouve un subtil de l'espèce de Zenon, il ne sera pas embarrassé de discourir : « Alors, un cheval cela vaut quatre hommes. Un homme cela vaut le quart d'un cheval. On pourra faire prendre la garde à un créneau avec un quart de cheval. Le caporal à qui l'adjudant dira de désigner quatre hommes pour une corvée pourra aussi bien désigner un cheval. C'est la théorie, c'est militaire. » Le subtil appliquera comme Zenon un système numérique et conventionnel sur un système vivant, et prétendra conclure de l'un à l'autre, ou prétendra qu'il faudrait conclure de l'un à l'autre si l'on tenait pour juste, chez Zenon, d'admettre le mouvement, et, chez un subtil, de garder une foi d'un autre âge en la théorie militaire. Et, comme il est humain, la dialectique de Zenon profite non à l'éléatisme, mais au scepticisme des sophistes, de même que le raisonnement du subtil est p>orté par l'opinion du wagon non pas au compte des théories de Kant sur la dignité de la personne humaine, ce bien humain en soi incommensurable avec le bien d'un cheval, mais au compte, négatif et destructif, d'un je m'en hchisme intégral qu'un autre système abstrait, celui des punitions, sutht d'ailleurs à maintenir tout platonique et virtuel. Et la théorie de M. Bergson sur le comique viendrait ici relayer fort à propos ses arguments sur la confusion zénonienne de l'espace mathématique et de la durée vivante. Le comique apparaît quand du mécanisme se superpose k du vivant et

prétend momentanément le remplacer. L'argument de Zenon est un argument d'humoriste. Et la vie militaire, domaine du mécanisme intégral endossé avec l'uniforme, constitue la mine inépuisable de comique où un Courteline n'a qu'à se baisser pour en prendre. Mais tout cela c'est une autre histoire.

Il faut donc bien distinguer le mouvement vrai, que nous éprouvons en nous comme la réalité de la vie, et qui touche, par un point, à l'absolu, et le mouvement apparent et conventionnel, constitué par une sorte d'endosmose de la trajectoire et du mouvement pur. La nécessité où nous sommes d'envisager le mouvement sous cette forme bâtarde afin de nous en servir dans nos calculs et nos opérations fait que « c'est par l'intermédiaire du mouvement surtout que la durée prend la forme d'un milieu homogène et que le temps se projette dans l'espace^ ». <• La science n'opère sur le temps et le mouvement qu'à la condition d'en éliminer d'abord l'élément essentiel et qualitatif, du temps la durée et du mouvement la mobilité '^. » La tiche de la géométrie est précisément de faire subir à l'un et à l'autre, pour les passer aux autres sciences, cette préparation anatomique.

Tout se passe pour la géométrie comme si la réalité n'était constituée que par l'espace visuel de la géométrie plane et par l'espace t£ictile de la géométrie dans l'espace. Pour la géométrie euclidienne tout au moins, qui est la géométrie la plus commode, celle qui suit la pente de notre moindre effort et de notre action possible sur la matière. Dès que l'esprit mathématique veut faire abstraction de la commodité, il est conduit à l'une ou à l'autre des deux grandes géométries non-euclidiennes. Et l'effort philosophique de M. Bergson pour remonter la pente de la philosophie naturelle à l'esprit humain, des postulats qui rendent commode notre action, ressemble bien à ceux de Riemann et de Lobatchewsky pour remonter la pente de la géométrie naturelle et commode des Grecs. Cette philosophie nous demande à nous-mêmes un effort pour réagir contre l'habitude de tout poser en termes visuels, en choses découpées et discontinues auxquelles le mouvement se surajouterait de l'extérieur. « Le sens de la vue s arrange pour prendre les choses de ce biais : éclaireur du toucher, il prépare notre action sur le monde extérieur. Mais déjà nous aurons moins de peine à apercevoir le mouvement et le chetnge-

t. Essai, p. 94.

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