‹ Le BergsonismeChapitre 52 sur 171 · LE CORPS · texte numérisé non relu

LE CORPS

Le bergsonisme, comme nous avons eu et aurons encore l'occasion de l'indiquer à propos de points particuliers, marque un retour à l'esprit du cartésianisme par delà la Critique de la Raison Pure. Il part d'une expérience interne, dont le caractère intuitif rappelle le Cogito, et, si la réalité qu'il en obtient est toute différente de la <i pensée » cartésienne, die est élevée, comme celle-ci, à l'absolu : la démarche qui fait qu'en prenant conscience de nous-mêmes nous prenons conscience de l'absolu, que nous penser c'est penser l'être, tout ce que symbolise le passage du Cogito, ergo sum au Cogito Deum, ergo Deus est, tout cela reparaît transposé sur une autre clef, utilisé pour d'autres valeurs, dans la philosophie de M. Bergson. En second lieu, comme Descartes tire de cette idée claire et distincte non seulement une vérité particulière, mais une preuve que toute idée claire et distincte est vraie, M. Bergson conclut, moins dogmatiquement d'ailleurs, d'une intuition qui a réussi à la vedeur générale de l'intuition et à une théorie de sa nature psychologique. Enfin le bergsonisme restitue au problème de l'étendue et de la pensée, et plus particulièrement au rapport de l'âme et du corps, la place privilégiée que cette question occupait dans le cartésianisme. On sait que, malgré la façon raide dont Descartes l'a posée, aucune n a eu plus de conséquences dans la philosophie, et que, du parallélisme spinoziste à l'harmonie préétablie de Leibnitz, en passant par les causes occasionnelles de Malebranche, elle a labouré et retourné un champ capital de la pensée. Peut-être la théorie bergsonicnne connaîtra-t-elle une fortune analogue.

La conclusion métaphysique tirée par Spinoza du dualisme cartésien, h savoir le parallélisme des modes de I étendue et des modes de la pensée, a fourni une hypothèse commode h toute la psychologie scientifique du xix*-* siècle, en Angleterre, en Allemagne et en France. Ellle a rendu d'immenses services, elle a donné aux psychologues une sécurité

qui leur a permis de défricher leur champ en négligeant les problèmes métaphysiques où s'obstinait à piétiner sur place la psychologie traditionnelle.

La réfutation du parallélisme psycho-physiologique par M. Bergson est une des discussions les plus serrées, les plus solides, les plus probantes qu'on ait vues depuis longtemps en philosophie. Tout l'essentiel de cette analyse critique se trouve dans Matière et Mémoire qui est de 1894. M. Bergson est revenu sur le même sujet dans une communication à la Société de Philosophie, insérée dans le Bulletin de 1901. Mais nous trouvons ici un exemple curieux de la durée qui est nécessaire à une théorie philosophique nouvelle pour faire son chemin et pour éclater aux esprits, tout aussi bien qu'à un morceau de sucre pour fondre. L'exposition de Matière et Mémoire passa presque inaperçue. Il fallut que M. Bergson fût devenu l'auteur de VEvolution Créatrice pour qu'un jet de lumière fût jeté rétrospectivement sur sa psychologie. Lorsqu'au Congrès de Genève en 1904 il donna communication de son mémoire sur le Parallélisme psycho-physiologique, paru la même année dans la Revue de Métaphysique, ce fut, parmi les philosophes réunis à cette occasion, une émotion et un étonnement dont nous trouvons l'expression dans le compte rendu du Congrès qu'a publié, sous la signature de M. Chartier, la même revue. Des

f)rofesseurs notoires vinrent déclarer qu'ils avaient jusqu'ici enseigné e parallélisme en toute confiance, que cette nouveauté les bouleversait, et qu'ils allaient ruminer sérieusement les arguments de M. Bergson. C'est donc plus de dix ans après avoir été formulé pour la première fois que le problème s'est imposé à l'attention des philosophes. Il semble bien que sur ce point M. Bergson ait eu définitivement gain de cause, et la doctrine du parallélisme a cessé d'être exposée, même à titre d'hypothèse commode.

Il faut dire que la question était posée dans Matière et Mémoire en des termes si nouveaux et si complexes qu'il était presque impossible qu'aucun esprit s'y adaptât immédiatement. UËvoluticn Créatrice seule a permis d'envisager la doctrine bergsonienne comme un tout, de la saisir en esprit et de replacer dans un courant général chacune de ses théories particulières. On ne pouvait auparavant les comprendre que dans une certaine matérialité, dans une réalité idéologique morcelée qui ne laissait pas de les altérer.

Le physique et le psychique sont, pour Spinoza, deux traductions d une même réalité, comme une équation algébrique et une figure

LA CONNAISSANCE

géométrique. Les attributs inconnus de la substance constituent une infinité d'autres traductions. Le parallélisme figure donc un monisme, et non un duadisme, et c'est bien comme un moniane qu'il a généralement été entendu, tantôt comme un monisme idéaliste et tantôt comme un monisme matérialiste. Mais ni l'un ni l'autre monisme ne peuvent faire coïncider le cerveau avec la représentation : ni l'idéalisme, puisque par lui le cerveau n'est qu'une image comme les autres et qu'il fait partie de la représentation, ni le réalisme matériciliste, puisque le cerveau ne saurait s'isoler de la réalité matérielle à l'ordre de laqu^le il appartient.

La solution du problème n'est pas différente, pour M. Bergson, de celle des autres problèmes philosophiques : il s'agit de résoudre la question en termes de mouvement et de durée, de substituer au point de vue de la pure représentation celui de l'action, au point de vue de la simultanéité celui du temps. Le psychique représente la conscience. Un esprit pur, une conscience pure, sont possibles : il suffit de les concevoir comme des représentations pures. Dès que la conscience passe à l'action, un système nerveux est donné, et, dans notre monde, une portion de matière organisée, une réserve d'énergie solaire, sont également données pour nourrir, soutenir, défendre le système nerveux. En effet l'action, c'est l'action sur la matière, et on n'agit sur la matière que par de la matière. Le système nerveux figure le schéma de l'action, les lignes matérielles sur lesquelles elle court ; et les centres nerveux figurent l'insertion du choix, c'est-à-dire de la conscience, dans la matière. « Un état cérébral exprime simplement ce qu'il y a d'action naissante dans l'état ps>chologique correspondant » et c'est pourquoi « l'état psychologique en dit plus long que l'état cérébral ^ ». Il en dit plus long, car il dit, en outre de l'état cérébral, tout ce qu'avant cette action naissante la conscience impliquait d'indétermination et de représentation. Il en est du psyxhique chez M. Bergson comme de l'entendement divin chez Leibnitz, lieu des libles, d'où ici le monde réel et là le corps constituent un pasle à l'acte, mais chez M. Bergson un passage vraiment libre, tel l'il pourrait s'accomplir chez le Dieu de Descartes plutôt que chez tlui de Leibnitz, et avec cette différence cependant qu'il s'agit d'une liberté bornée, au moins momentanément, par certains obstacles : la vie représente un moyen plus ou moins réussi pour tourner ces obs-

1 L'Efclution Créatrice, p. 285

tacles. Les possibilités sont ici des virtualités, elles sont choses réelles et non simplement logiques. Toute virtualité, c'est-à-dire toute réalité psychique, esquisse un commencement d'action, c'est-à-dire de prise sur la matière, et un commencement d'action ne va pas sans un commencement de mouvement. « Je pense, moi aussi, écrit M. Bergson à M. Holding, que chaque état de conscience a un accompagnement moteur. » Voilà tout autre chose qu'un parallélisme représentatif qui nous ferait voir dans l'un le reflet ou la traduction de 1 autre. « G^mme les actions possibles, dont un état de conscience contient le dessin, reçoivent à tout instant, dans les centres nerveux, un commencement d'exécution, le cerveau souligne à tout instant les articulations motrices de l'état de conscience ; mais là se borne 1 interdépendance de la conscience et du cerveau ; le sort de la conscience n'est pas lié au sort de la matière cérébrale ^. »

Si le psychique était pure représentation, si le monde ne consistait qu'en images, il n'existerait pas de corps, toute réalité serait psychique, et il faudrait conclure à une monadologie leibnizienne. Si d'autre part il n'y avait que des mouvements, régis par la loi de la conservation de l'énergie et rigoureusement déterminés, l'existence de consciences serait un miracle inexplicable. Le psychique implique un physique, l'âme implique un corps, parce que la conscience est action sur la matière, et que cette action ne peut s'exercer que par la matière. D autre part, si l'action prend sa source dans une conscience, c est-à -dire dans un réservoir d'indétermination, c'est quelle est, en principe, libre, et qu'action sur la matière se traduit par liberté insérée dans la matière. Le système nerveux, dont le reste du corps n'est que l'enveloppe nourricière et protectrice, réalise cette insertion. Et dès lors « tout se passe comme si, dans cet ensemble d'images que j'appelle l'univers, rien ne se pouvait produire de réellement nouveau que par l'intermédiaire de certaines images privilégiées, dont le type m'est fourni par mon corps ^ ».

Mon corps est surtout affection, puisque c'est seulement en tant qu'affection qu'il est connu d'une manière qui tranche sur le reste de mes perceptions. Or dans l'affection il y a « une invitation à agir, avec, en même temps, l'autorisation d'attendre, et même de ne rien faire », et non seulement une invitation à agir, mais une esquisse

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