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Matière et Mémoire, p

LA CONNAISSANCE

personnages viennent d'être placés là par le peintre, dans le décor, avec défense de bouger sous peine de tout bousculer, de ne plus rien signifier, de perdre toute la raison qu'ils avaient d'être peints par M. Greuze et de faire pleurer M. Diderot. Allons plus loin, regardons un portrait tiré par un photographe dans l'attitude du : Ne bougeons plus. C'est précisément parce qu'il ne bouge plus que nous ne « reconnaissons > plus en lui les caractères de la vie, qu'il a perdu tout aspect de familiarité.

Cette reconnaissance, faite de mouvements esquissés, c'est la reconnaissance automatique, où les souvenirs-images ne font que se glisser. Mais dans la reconnaissance réfléchie, attentive, ils jouent au contre re un rôle prépondérant. La reconnaissance attentive est celle qui puise dans le passé des souvenirs pour éclairer une perception présente, qui prend l'objet perçu dans un tourbillon d images incessamment lancées sur lui. « La reconnaissance attentive est un véritable circuit, où l'objet extérieur nous livre des parties de plus en plus profondes de lui-même, à mesure que notre mémoire, symétriquement placée, adopte une plus haute tension pour projeter sur lui ses souvenirs ^. >' C'est ce qui se passe dans le langage. Quand nous écoutons parler dans une Ijmgue que nous comprenons, quemd notre attention reconnaît en ce complexus sonore, indivisé pour celui qui n entend pas la langue, des mots, des phrases, c'est que nous arrosons de manière continue ces perceptions sèches sous un dégorgement de souvenirs. L'auditeur se place dans le centre d'idées où se trouve son interlocuteur, épouse le schème-moteur d'après lequel des images auditives remémorées recouvriront les sons réels. Quéind nous savons imparfaitement une langue, nous nous mettons à comprendre dès

3ue nous avons saisi l'idée ; nous tenons alors la clef qui nous permet e reconstituer les phrases, d'en épouser le schème, et, littéralement, de les articuler. Le mécanisme de la lecture est analogue à celui de la parole. D'une page écrite dans une langue dont nous avons la très grande habitude, nous ne percevons que quelques lettres, quelques signes et nous les complétons avec des souvenirs : si nous lisons deux ou trois fois moins vite une page écrite dans une langue dont le vocabulaire et la grammaire nous sont pourtant aussi bien connus, mais dont nous avons moins l'habitude, c'est que la perception du présent croît dans la mesure où diminue notre souvenir du passé. « Essentiel-

1 MatUrt d Ménotrt, p. 122.

lement discontinue, puisqu'elle procède par mots juxtaposés, la parole ne fait que jalonner de loin en loin les principales étapes du mouvement de la pensée ^ » La lecture aussi, et les images verbales ou visuelles présentes sont simplement destinées, comme « autant d'écriteaux, à me montrer de temps en temps le chemin ».

Toute reconnaissance, automatique ou réfléchie, est donc une opération active. Ce ne sont pas des souvenirs assoupis dans le cerveau qui se réveillent mécaniquement. C'est « une tension plus ou moins haute de la conscience, qui va chercher dans la mémoire pure les souvenirs purs, pour les matérialiser progressivement au contact de la sensation présente ^ ». Cette matérialisation du souvenir pur ne saurait évidemment s'expliquer qu'en soulevant tout le problème des rapports du physique et du mental, et c'est pourquoi Matière et Mémoire est intitulé : Essai sur la relation du corps à Fesprit. Retenons seulement qu'il n'y a pas, pour M. Bergson, de souvenir utile, c'est-à-dire de reconnaissance, sans un ébranlement moléculaire, source plus ou moins virtuelle, plus ou moins effective, de mouvements corporels. Matérialiser veut dire ici non convertir en choses, mais convertir en action. C'est ainsi que les maladies du langage sont des maladies de la recon* naissance, et ces maladies de la reconnaissance des maladies motrices. La marche régressive de l'aphasie, des noms aux verbes, se comprend si on admet « que les souvenirs, pour s'actualiser, ont besoin d un adjuvant moteur ; et qu'ils exigent, pour être rappelés, une espèce d'attitude mentale insérée elle-même dans une attitude corporelle. Alors les verbes, dont l'essence est d'exprimer des actions imitables, sont précisément les mots qu'un effet corporel nous permettra de ressaisir quand la faculté du langage sera près de nous échapper ^ ». Si notre pensée (bien qu'elle soit un progrès et non une chose) porte sur des choses et non sur des progrès, notre mémoire utile est une mémoire d'actions plutôt qu'une mémoire de choses. Automatique ou réfléchie, la reconnaissance est une réalisation du souvenir, quelle insère dans le plan de notre action présente. Et elle l'insère d'autant plus facilement que ce souvenir est davantage un souvenir d action, concorde de plus près avec un schème moteur. « A mesure que nous allons du verbe au nom propre, nous nous éloignons davantage de l'action directonent imitable, jouable par le corps ; un artifice de plus

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