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LA PERCEPTION

Nous nous souvenons parce que nous durons, et notre être, pour une philosophie de la durée, se confondreiit avec notre mémoire si cette philosophie de la durée n'allait à une philosophie de la liberté. Mais Matière et Mémoire nous mdique par son titre à figure dualiste que la mémoire ne saurait figurer pour la vie psychologique un principe exclusif d'explication. Le bergsonisme est au contraire une réaction contre les doctrines des psychologues modernes qui ont presque tous composé le monde extérieur avec des éléments inétendus empruntés au monde intérieur. En apparence M. Bergson pousserait ici le matérialisme aussi loin qu'Epicure. Il y a pour lui une perception pure qui fait corps avec l'existence du monde et qui est un phénomène physique bien avant d'être un phénomène psychologique. Pas un point de l'univers matériel qui en un certain sens ne perçoive le reste de l'univers, c'est-à-dire deins leauel ne soit présent l'univers tout entier, puisque la matière ne s explique que comme interaction. Cette perception pure, qui se confond avec la présence de la matière, serait, si l'on veut, une intuition par sa forme, la connaissance de l'objet se trouvant ici identique à l'objet, mais non une intuition par son contenu, puisque l'intuition est connaissance dans la durée, et que la perception pure, identique à la matière, est instantanée, mens momentanea.

La perception s'explique donc, en principe, par un procédé habituel à M. Bergson — et qui a son ancJogue dans Spinoza — . Ce procédé consiste à se placer au point de vue d'un tout de droit, pareil à la substance spinoziste, et dont l'objet à expliquer constituerait un mode relatif à notre action. Ici le tout de droit serait cette présence universelle ou ce présent universel de la matière. Images « indifférentes les unes aux autres en raison du mécanisme radical qui les lie, elles se présentent réciproquement les unes aux autres toutes leurs faces

LA CONNAISSANCE

à la (ois, ce qui revient à dire qu'elles agissent et réagissent entre elles par toutes leurs parties élémentaires, et qu'aucune d'elles, par conséquent, n'est perçue ni ne perçoit consciemment ^ ». L'explication philosophique n'a donc pas à faire apparaître la représentation comme de la réalité surajoutée, comme un plus. KUe montrera au contraire dans notre représentation une réalité diminuée, un moins. Toute la matière étant posée dans la perception pure, l'être vivant, centre d'action, se définit en principe comme un refus de voir deins la matière autre chose que ce qui intéresse son action. La seule présence des êtres vivants supprime automatiquement « toutes les parties des objets auxquelles leurs fonctions ne sont pas intéressées. Ils se laisseront traverser, en quelque sorte, par celles d'entre les actions extérieures qui leur sont indifférentes ; les autres, isolées, deviendront perceptions par leur isolement même ». Dans la mesure où l'être vivant constitue une puissance, un centre d'action, une force de réaction, il arrête, équilibre, contrarie sur un point l'action du reste de l'univers. Au sens où Leibnitz dit que la monade est un point de vue, il est un point d'action, ou plutôt un plan d'action. Notre représentation sera donc faite de ce que nous soustrairons à l'universel présent, à la présentation générale qu'est la matière. La diminution de l'action des autres images sur l'image et par l'image privilégiée qu'est notre corps « est justement la représentation que nous avons d'elles. Notre représentation des choses naîtrait donc, en somme, de ce quelles viennent se réfléchir contre notre liberté. »

Du point de vue de la qucintité qui est celui de l'univers matériel, la perception consciente n'ajoute rien à la somme des perceptions, car il n'est pas un point de l'univers matériel qui en un certain sens ne perçoive le reste de l'univers, c'est-à-dire dans lequel ne soit présent l'univers entier. Mais percevoir, pour un être vivant, ce n'est pas voir dav£intage, c'est refuser de voir ce qui n'intéresse pas la vie. « Percevoir toutes les influences de tous les points de tous les corps serait descendre à l'état d'objet matériel. Percevoir conscionment signifie choisir, et la conscience consiste avant tout dans ce discernement pratique ^. »

L'explication bergsonienne de la perception renversera donc le point de vue habituel des psychologues. Ceux-ci veulent que la repré-

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