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LA PENSÉE

M. Bergson a consacré, au Q)Ilège de France, son cours d'une année au problème des Idées générales. Il est bien fâcheux que ce cours, ainsi que d'autres, n'ai pas été publié. Seul un cours sur la Personnalité a été recueilli pour les Etudes. Une mise au jour plus abondante du travail professoral de M. Bergson eût prévenu peutêtre certains malentendus, certaines erreurs sur sa doctrine. Il est vrai qu'elle eût pu en engendrer d'autres : la parole ou la correspondîince doivent se contenter parfois de probabilités momentanées, alors que l'écrit est rédigé dans certaines conditions de durée et de loisir qui peuvent mieux apporter de la certitude. Le cours de M. Bergson sur les idées ne faisait d'ailleurs, sans doute, que développer certaines pages de Matière et Mémoire.

Nous pensons par images, ont dit les psychologues. De même nous croyons parler avec des mots. Ce n'est pas exact, et nous subissons une illusion analogue à celle de l'associationnisme, analogue aussi à celle que William James a dénoncée au sujet de l'émotion : l'illusion qui compose avec des idées discontmues le continu de la réalité vivante, alors qu'au contraire ces idées discontinues sont des dépôts ou des coupes de cette continuité. La réalité vivante de notre esprit c'est une réalité de mouvement, non une réalité de chose, et ce que le psychologue en aperçoit quand il essaie de se mettre en face d'elle sincèrement et sans intermédiaire, c'est ce que M. Bergson appelle des schèmes dynamiques. Ribot avait déjà rendu à la psychologie le grand service d'y apercevoir, à tous les coins, des éléments moteurs, mais d'un point de vue physique et précis, d'une manière à laquelle l'introspection bergsonienne a ajouté son élasticité et sa délicatesse.

^ILa pensée n'est pas un état, c'est une action. En tant qu'elle se confond encore avec la vie, elle suit des directions, elle réalise des

LA CONNAISSANCE

mouvements, elle laisse derrière elle des dessins de schèmes. Si nous la considérons sous ses formes les plus hautes, celle quelle prend dans le cerveau des grands philosophes, nous voyons pour principe de leur philosophie un schème originel, indivisible comme le mouvement d'une statue ou le souffle d'un poème, ce schème que M. Bergson a mis en lumière dans le brillant morceau sur Vlntuiiion philosophique. A nos moments de réflexion intense, si nous faisons l'effort paradoxal de saisir brusquement, en nous retournant contre elle, cette réflexion à sa source, nous apercevons comme la phosphorescence d'un schème analogue. La parole, enfin, double de la pensée mobile, et développée comme elle dans la durée, est un complexus de schèmes. Une langue s'apprend non mécaniquement, mais organiquement, par une éducation de mouvements, comme la danse ou la bicyclette. Nous parlons et nous lisons par phrases, c'est-à-dire par mouvements, et non par mots, c'est-à-dire par choses. Le mot lui-même n'est qu'une coupe sur le mouvement de la phrase, et la philologie nous le montre, en tant que son, déposé par un mouvement plus délicat encore, puisqu'il a pour origine, pour racine, un schème de mouvement, qui s exprime par des consonnes et ne peut même pas se prononcer.

La pensée est une action, non un état ou une chose, mais elle n agit qu'en prenant un état et en devenant une chose. Quand la mémoire va extraire de notre pensée le seul souvenir utile, elle se comporte avec lui à la façon de la perception qui découpe dans le complexus de la matière les contours d'un objet. « L'effort de rappel consiste à convertir une représentation schématique, dont les éléments s entrepénètrent, en une représentation imagée dont les parties se juxtaposent^. » L'effort de pensée, l'action de la pensée, s'effectuent comme l'effort et l'action de mémoire. Nous avons le sentiment de l'effort, au moment où ce qui était action devient état. « L'effort intellectuel pour interpréter, comprendre, faire attention, est un mouvanent du schéma dynamique dans la direction de l'image qui le développe. C'est une transformation continue de relations abstraites, suggérées par les objets perçus, en images concrètes, capables de recouvrir ces objets... Le sentiment de l'effort d'intellection se produit sur le trajet du schéma à l'image ^ * Et c'est ce trajet qui constitue la réalité psychologique. Le schéma, qui est action, n'existerait pas si cette

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