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ce soit par une autre voie que l'un et l'autre tentent leur démonstration. Il reste ceci, que la seule réalité de durée nous paraît être le présent. Mais il nous suffît de (aire tourner légèrement notre réflexion, ou, mieux, de l'approfondir, pour reconnaître qu'il n'y a là qu'une apparence, que présent aussi bien que passé et avenir sont des coupes verbales sur une réalité continue, que le présent par lui-même ne dure pas, et, psychologiquement, n'est pas, qu'il ne dure que par sa solidarité avec le moment qui le précède, c'est-à-dire avec un passé, avec notre passé, avec tout notre passé, avec ce qui nous confère notre existence psychologique, notre réalité. C'est le passé qui constitue l'étoffe résistante dont nous sommes faits, dont peut-être tout est fait. Le passé n'est pas une chose qui passe, mais une chose qui est passée, une chose qui reste. « Notre passé nous reste présent. Que sommes-nous, en effet, qu'est-ce que notre caractère, sinon la ccmdensation de l'histoire que nous avons vécue depuis notre naissance, avant notre naissance même, puisque nous apportons avec nous des dispositions pré-natales ? ^ » Notre caractère, notre être véritable, notre durée sont donc constitués par notre passé. Notons ici la position inverse et symétrique de celle qui est prise par Kant et Schopenhauer lorsqu'ils font, au contraire, de notre être dans la durée la dilution ou la réfraction de notre être intemporel, de notre caractère empirique l'expression ou la monnaie de notre caractère intelligible. Mais les deux doctrines, bien que contraires, se ramènent à un même point de vue : que l'absolu soit dans la durée ou qu'il soit par delà la durée, dans les deux cas, en touchant notre caractère, en nous smsissant dans la profondeur authentique de notre être, nous atteignons de l'absolu.
Insistons sur cette identité d - notre passé et de notre caractère, participant à la même réalité et au même absolu : elle constitue pour l'intelligence de la doctrine bergsonienne un point de départ commode. Notre caractère, ou notre être, est constitué par notre passé, mais n'est pas arrêté dans notre passé. Il se forme, se transforme avec notre durée tout entière, il a besoin, pour se créer, de la même durée que le morceau de sucre pour fondre. S'il coïncide jusqu'à un certain point avec le caractère absolu de Kant, il se place à l'antipode de son caractère intemporel. Nous sentons par la réflexion que notre caractère ne serait plus le même si une partie de sa durée en avait été retranchée.
i. L'Évoiution CréatHot, p. 3.
D'où il suit qu'un caractère ne peut jamais être arrêté à un moment donné. Comme il est la somme de cette durée, sa solidarité même, et comme cette durée avance et chfinge continuellement, notre caractère aussi avance et change continuellement ; mais comme il exprime la liaison du présent avec un passé sans cesse grossissant, à mesure que la masse de ce passé augmente elle presse davantage sur ce présent, de sorte que notre changement se ralentit, en principe Qa. liberté étant là pour bousculer ce principe), à l'inverse de l'accélération d'un corps qui tombe : plus nous avons changé moins nous changeons. C'est la vie individuelle, c'est le renouvellement de l'espèce par les individus, la succession continuelle de nouvelles sources et de nouveaux centres d'indétermination, qui entretiennent dans l'univers le changement, soustraient la durée au mécanisme et à l'automatisme qu'elle secrète spontanément et automatiquement, comme un organisme sa coquille, à la fois protection et prison.
Nous avons un caractère en tant que nous avons un passé ; nous existons comme individus en tant que nous possédons un capital de durée. Mais nous vivons en tant que ce passé agit sur notre présent ; nous agissons en tant que ce capital nous sert d'instrument de travail. Le passé n'existe pour notre action que dans la mesure où il fournit des directives, des habitudes, un automatisme tout prêt et des mécanismes tout montés à notre présent. Ainsi notre image pratique de la mer est faite de la couche supérieure qui la met en contact avec l'atmosphère, comporte nos routes et porte nos vaisseaux.
Ce présent qui existe seul pour notre action, du point de vue pur de la durée vivante il n'existe pas. Le présent idéal se confondrait avec une limite mathématique, c'est-à-dire avec l'intemporel ; il serait la négation du temps. La matière peut se définir comme l'absence de durée, et c'est pourquoi la science s«ins durée, les mathématiques, s'adaptent exactement à elle. Comme 1 a vu Leibnitz, la matière s'obtient quand on enlève à l'esprit sa durée, c'est-à-dire sa réalité. Omne corpus est mens mcmentanra, ce qui contient en germe toute la théorie bergsonienne de l'interruption et de l'inversion. Le corps c'est du présent pur. Un corps inorganique répond à peu près à cette définition (je dis à peu près, la précision étant pour M. Bergson une vue de l'esprit abstrait beaucoup plus qu'un caractère de la réalité). Mais un corps organisé y répond beaucoup moins. Justement parce qu'il est vivant, il ne peut comporter qu'un présent accordé avec la vie ; et parce qu'il est réel il occupe une durée,
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c'est-à-dire implique un passé immédiat, est penché d une certaine manière qui constitue son inclinaison vers l'avenir, et il ne peut se séparer de ce passé et de cette inclinaison, La sensation la plus élémentaire, la plus instantanée est déjà une condensation de milliards de vibrations, qui ne se sont condensées qu en occupant une durée. Tout présent vivant comporte du passé immédiat, qui est de la sensation, et de l'avenir immédiat, qui est tendance au mouvement, d'où cette formule de synthèse : '> Le présent est par essence sensori-moteur, c'est-à-dire que mon présent consiste dans la conscience que j'ai de mon corps ^. » Le caractère sui generis du présent tient à ce qu'il ne peut y avoir, à un moment donné, qu un seul système de sensations et de mouvements.
Le mot de présent et le sentiment du présent expriment en des termes et en un ordre de durée ce que réalise en signes d'espace l'existence distincte de mon corps. La matière se définissant comme un présent perpétuel, une réalité qui recommence à chaque instant de la durée (caractères que Descartes avait attribués avec profondeur à son monde pensé dans la mathématique pure), « notre présent est la matérialité même de notre existence, c'est-à-dire un ensemble de sensations et de mouvements, rien autre chose. >• Précisément nous appelons monde matériel une « coupe quasi-instantanée que notre perception pratique dans le monde en voie d'écoulement », cet écoulement continu faisant la réalité du monde comme le changement fait notre réalité psychologique.
Le présent porte donc sur une réalité matérielle, il exprime en termes de temps l'attitude de mon corps. Il est l'esprit devenu momentané, c'est-à-dire matériel. Locke croyait à tort qu'on pouvait concevoir une matière qui eût reçu la faculté de penser, et les matérialistes encore plus à tort que cette conception était en effet la réalité. Mais M. Bergson pose ce qu'avaient déjà vu Ravaisson et Leibnitz, qu'on peut concevoir un esprit qui ait la faculté de devenir matière par simple diminution d'être, et dont la matière ne soit que l'interruption et la détente, — ou, puisqu'il est durée, que l'instantanéité. Nous voyons ici s'amorcer la théorie bergsonienne de la distinction de l'âme et du corps posée non en termes d'espace mais en termes de durée.
Gemment et pourquoi l'esprit passe-t-il à cet état de matérialité qu'est le présent, comment et pourquoi le présent nous apparaît-il