LIVRE VI
NOGTU DIFFAMÉE ET RÉHABII
Si la fantaisie me prenait ici de relire divers anciens» et notamment Pline le naturaliste, je pourrais probablement rapporter que le foie de la chauve-souris desséché et mis en poudre est un électuaire certain contre la toux et les maux de dents, — ou quelque chose d'approchant.
Qu'on se garde bien, au reste, de croire que je me gaussé du vieux Pline en m'exprimant de la sorte. Ses livres d'il y a deux mille ans nous font sourire, mais que diront des nôtres les savants, officiels ou non, dans deux cents ans? Dans deux cents ans ou moins, car ce que quelques nigauds appellent couramment le progrès va si vite en notre temps, qu'il court maintes fois trop fort, risquant ainsi de sortir
de sa voie logique. Et j'ajoute que les remèdes de Pline avaient du moins le mérite d'être inoffensifs, si dégoûtants qu'ils nous paraissent parfois. On ne saurait jurer que l'inocuité des préparations pharmaceutiques dont le suffrage universel tolère la préconisation dans les grands quotidiens est égale à la leur.
Si je voulais montrer ici quelque érudition je passerais en revue tous les auteurs qui ont parlé de mon homuncule-volant, depuis que l'humanité a cru nécessaire d'inventer l'écriture. Je me contenterai d'en citer deux, non point que je trouve à leurs dires le moindre intérêt en ce sujet; mais, puisque j'ai pris parti contre les méthodes qu'emploient trop souvent les spécialistes des sciences naturelles, et surtout contre les excès de l'information de seconde main ou livresque, je m'en voudrais de négliger un détail qui prouve que le mal est excusable, en ce sens qu'il ne date pas d'hier.
Âristote de Stagire, qui ne saurait passer pour un farceur, affirme en substance dans YHistoire des animaux que les tourterelles (trugones) n'aiment pas de fréquenter durant
le jour les lieux que mes personnages hantent le soir. En conséquence de quoi, à peu près cinq cents ans plus tard, Oppîen d'Anazarbe (ou d'Apamée), dans le premier chant de ses Cynégétiques, conseille aux chasseurs friands de tourterelles de ne point perdre leur temps en des bosquets où les chauves-souris sont fréquentes quand la nuit tombe, < parce que l'oiseau cher à Aphrodite s'écarte des asiles de r oiseau mortuaire et sinistre »...
Il existe mieux, pour un homme gourmand de gibier, que la chair des tourterelles; je ne dédaigne cependant pas celle-ci, et, surtout j'aime la science, ou l'art, qu'Oppîen célébra en vers à la fois ailés et solides, délicieusement purs et archaïques pour son temps. Mais force m'est de confesser que, durant quatre années de suite, chassant la tourterelle près d'Hossegor, j'ai toujours loué à la municipalité la même place de chasse, selon la coutume locale, et que ladite place était sise aux abords d'un bas-fond marécageux, survolé par des nuages de moustiques et d'autres bestioles — ce qui était cause que, dès le crépuscule, l'en-
droit devenait comme le rendez-vous de toutes
les chauves-souris du canton. C'était pourtant
rheure où nous rentrions, mes amis et moi,
avec des carniers, ma foi, bien honorablement
garnis en général.
Mais, après tout, j'ai peut-être tort quand
j'accuse Aristote d'avoir répété ce que lui racontaient les bonnes gens de son époque, et Oppien d'avoir pris dans ses lectures son autorité ès-sciences cynégétiques. Il est possible que, depuis vingt siècles, un accord se soit établi entre chauves-souris et tourterelles, lesquelles avaient des raisons de se détester aux temps où mes vieux auteurs parlaient d'elles comme je viens de l'expliquer.
Il se peut encore, conformément à un principe un peu plus haut rappelé à propos de Fabre de Sérignan, que vérité à Stagire, à Apamée ou à Anazarbe, soit erreur en Gascogne
Jusqu'ici, nous n'avons néanmoins vu Noctu sérieusement accusée que d'être un « oiseau >
mortuaire et sinistre, digne d'être voué à Texécration des hommes qui chassent un des oiseaux chers à Vénus, un de ceux, (bien ennuyeux quand on en possède quantité sur son toit ou dans ses volières), qui ne savent s'exprimer que par roucoulements.
Mortuaire et sinistre. Là commence véritablement le débat que je me propose d'élucider et où je voudrais bien exposer mon avis avec brièveté et modestie. Les épithètes injustes et désavantageuses que l'antiquité défaillante infligeait déjà à Noctu, n'ont nullement été endommagées ou submergées par les houles des invasions et les remous des siècles ; elles me représentent des bateaux, — au sens familier du mot, — qui ont tenu bon contré ces houles et ces remous.
Dès le moyen âge, « l'oiseau » mortuaire et sinistre devint la monture obligatoire des sorcières. Mais, plutôt que d'entreprendre ici un développement de puérilités historiques dépourvu d'intérêt pour les amis des chauvessouris, aussi bien que pour les gens qui sont effrayés par elles, je préfère rapporter quelques
exemples de ce qui m'a été conté à leur propos depuis le temps où j'ai été capable d'entendre et de comprendre. Je ne parlerai que de mes interlocutrices ou de mes interlocuteurs sincères et sûrs de pouvoir jurer devant Dieu qu'ils n'inventaient rien.
Or, nous vivions déjàau xix^ siècle.
La vieille Gibracque habitait sur la route du cimetière, à cinq cents mètres au nord du jardin du vieux Pile. Les voisins prétendaient qu'elle descendait d'une génération de sorcières, et je me serais bien gardé de contredire à cela, parce que je n'avais pas quinze ans, qu'elle en avait quatre-vingt-dix à peine, et qu'elle commençait à croire à ses propres contes dans le moment où, sans rire d'eux et sans les nier, je me plaisais à en discuter avec moi-même critiquement. Je connus ainsi que le ciel, en plein jour, était plein d'énormes chauves-souris, invisibles à cause de leur couleur de ciel et de soleil, et que c'étaient celleslà qu'employaient les sorcières pour aller de nuit retrouver leurs pareilles en tel ou tel lieu sinistre et décrié. Quant aux chauves-souris que
voyaient les yeux du commun des hommes au crépuscule, elles n'étaient que les ombres diminuées des véritables chauves-souris à l'usage des sorcières, et qui sont, elles, couleur de soleil et de ciel.
Les opinions de la Gibracque avaient du moins le mérite de quelque fantaisie, de quelque poésie. J'en connais bien d'autres aussi peu justifiées et infiniment plus prosaïques : ainsi, dans la Mayenne, la chauve-souris passe pour n'aimer à voler tout près de nos tètes que dans le dessein bien arrêté de nous donner des poux; le pire, c'est qu'il arrive parfois à la malheureuse bestiole, par suite d'une glissade aérienne maladroite, de s'accrocher à une chevelure féminine, et cela signifie alors, non plus seulement intention d'infliger aux crânes humains de sordides parasites, mais, selon les villages, amoureux désastres pour la victime de l'agression, ou mort dans l'année.
La mort n'a pas nécessairement lieu dans Tannée pour la victime de l'agression, mais elle survient, en général, pour la chauve-souris, dans la minute.
198 LA CHAUVB-SOURIS
Un peu plus à l'ouest, dans la Bretagne non encore bretonnante, dans la Bretagne des « Gallos », j'ai entendu, à Dol, un mécanicien de la marine en retraite me raconter que les vampires des contrées équatoriales n'étaient rien, au point de vue de la malfaisance, en comparaison avec les chauves-souris de chez nous, « auxquelles nous n'attribuons pas d'importance parce qu'elles sont toutes petites, mais qui ne s'en attaquent pas moins aux hommes lorsqu'ils ont l'imprudence de dormir les fenêtres ouvertes... » Il ajoutait qu'elles ne tiraient évidemment pas beaucoup de sang de nous et que nous ne nous en apercevions pas, — justement à cause de leur peu d'importance, — mais que leurs visites nocturnes, ces bêtes étant venimeuses, nous valaient des boutons, des clous, et autres vilaineriest.. Le bonhomme était atteint de furonculose et surtout d'un penchant à la bistouille qui provoquèrent sa mort peu après. Encore un crime à l'actif des chauves-souris I
Dans les Landes, j'ai appris d'un aubergiste dont l'établissement est situé au bord d'un
L\ CHAUVE-SOUBIS 199
étang (plutôt herbu et vaseux) d'eau douce, que c'étaient des ailes des chauves-souris que tombent les « microbes », — cet homme n'est pas dénué de culture et lit le journal, — les microbes qui donnent les mauvaises fièvres à sa petite famille et à lui. Voici donc Noclu, avide de détruire les causes du paludisme, qui devient néanmoins responsable de ce fléau I
L'instruction primaire obligatoire, ou considérée comme obligatoire, a pourtant révélé aux masses urbaines ou rurales que la chauvesouris est un insectivore et qu'il est peu recommandable de crucifier cet animal non seulement inoffensif mais utile, sur les portes des granges ou en d'autres lieux. Le même enseignement a révélé également à la foule l'existence des microbes, mais voyez donc un peu où la foule va les nicher et de quelle façon elle comprend qu'il faut contre eux se mettre en garde I Ici n'est pas le lieu de critiquer une méthode d'éducation qui fait presque unique-
ment appel à la mémoire» et néglige le raisonnement, à quoi son incohérence même la rend inapte ; et, d'ailleurs, l'instruction primaire obligatoire aurait-elle seulement fait passer de mode la crucifixion des chauves-souris, que ce serait déjà un résultat devant lequel je m'inclinerais volontiers.
Je m'incline donc, car cette mode est, en effet, sur le point de disparaître. 11 y a une vingtaine d'années, quand les hasards des vacances, ou les vagabondages dont j'ai toujours été féru, m'amenaient en Gascogne, en Bretagne ou en pays basque, je voyais assez souvent mes bestioles plus ou moins habilement suppliciées en des lieux champêtres, clouées c outre du bois vivant ou mort, momifiées fragile ment et déjà friables comme lorsque c'est d'inanition qu'elles trépassent, dans l'hivernale demeure. Mais, déjà, lorsque je questionnais les gens du lieu sur les raisons d'une aussi barbare coutume, ils se montraient assez peu catégoriques.
Loin de votre esprit, Paul Irubure d'Ustarritz, étaient les traditions qui valurent à une cer-
tâine dame Jacaume d'être brûlée publiquement à Bayonne, en 1332. La dame habitait Urt, et le procès-verbal de l'affaire, à moi c ommuniqué par un ami qui en possède bien d'autres plus curieux encore, témoigne qu'elle se défendît comme une belle diablesse, et ne dut sa mort dans les flammes qu'aux témoignages de voisins affirmant une affluence vraiment exagérée de chauves-souris autour de sa maison et de son clos. Paul Irubure, lorsque je vous demandai, en souriant d'un air complice, pourquoi vous ne manquiez pas, chaque an, de clouer une chauve-souris contre votre porte principale, au-dessous d'une plaque où était inscrit le nom d'une compagnie d'assurance, vous me répondîtes avec cet air d'autorité sombre et placide à la fois, qui est l'apanage des Basques pur sang :
— Parce que ça éloigne le malheur.
En d'autres pays ou pour d'autres personnes, cela éloignait le tonnerre, cela préservait les meules de la foudre et les vignobles des grêlons, cela empêchait les enfants de naître avant terme, cela sauvegardait les bestiaux des mala-
dies ou les chrétiens du < mauvais œil »... Ne retenons que les raisons de Paul Irubure, à titre d'exemple : Uslarritz n'est pas loin d'Urt ; et si, au sud de TÂdour, Taffluence des chauves-souris autour d'une demeure suffisait, jadis, pour convaincre un homme ou une femme de sorcellerie et la faire périr par le feu, mieux valait en effet montrer qu'on n'était pas l'ami de ces sataniques bêtes. Paul Irubure, comme le pâtre cévenol de José-Maria de Heredia devant le vase libatoire et la patère dont il ignorait le sens, faisait « malgré lui, le geste héréditaire... » Il y eut sans doute beaucoup d'affaires du genre de celle qui entraîna la mort prématurée et déplorable de la dame Jacaume, aux débuts des habitudes que nos populations rustiques avaient prises depuis des siècles de martyriser les chauves-souris.
Plus raisonnable était, en vérité, le dernier en date des bourreaux de Noctu connus de moi, un hôtelier des bords de la Marne, qui, un peu avant la guerre, comme je lui posais la même question qu'à Paul Irubure, me répondit d'un ton jovial :
— Parce que ces animaux sont vraiment trop mal fichus et ont une trop sale figure.
Il n'avait pas prononcé « fichus », ta « figure », du reste. Je ne suis pas de son avis; j'estime que Noctu est un merveilleux petit bijou de soie ou de velours, et que son vol, en outre, fera grandement défaut aux crépuscules terrestres, quand il en aura été pour jamais effacé. Mais tous les goûts sont dans la nature et, ce que je voudrais discerner ici, c'est l'origine, dans l'esprit de mes semblables, de ce sentiment d'horreur, de répulsion ou d'efTroi qu'une innocente bête leur cause.
Physiquement, la figure des chauves-souris est comme une miniature de celles des chiens ou des singes ; une variété, la chauve- souris dite « fer-à-cheval », présente au niveau de son nez une excroissance de chair d'un efTj^t esthétique qui, je l'accorde, n'est pas très heureux; mais ne sont-ce point justement des difformités faciales du même genre qui nous rendent tels dogues ou bouledogues si sympathiques?
Au reste, il ne s'agit point ici, je le répète, de vanter le physique de cette amie... Tous les
gens n'aiment pas le genre de beauté des dogues ou des bouledogues, et c'est pour cela que mon hôtelier des bords de la Marne est, selon moi, plus raisonnable que les autres tortureurs de Noctu. En revanche, qu'y a-t-il à l'origine des légendes qui la firent traiter par Oppien d'oiseau mortuaire et sinistre, et qui plus tard valurent le bûcher à une dame soupçonnée d'avoir pour cette race quelque attrait? Je pourrais ici ûâner longuement dans le domaine mal clos de l'humaine psychologie, j ongler gravement ou fantaisistement avec de plus ou moins brillantes hypothèses. J'aime mieux n'en énoncer qu'une : Noctu est une anomalie ; elle est malheureuse ; sa race est condamnée à mort; c'est, dès lors, presque instinctivement que nous crions haro sur cette œuvre manquée de notre mère commune ; tout se passe comme si une auto-suggestion peutêtre perverse, peut-être effroyablement lucide, nous remettait plus ou moin^ consciemment, quand nous considérons l'homuncule-volant, en présence de cette idée que nous ne sommes pas si « réussis » nous-mêmes, que nous avons été
forcés d'inventer le feu et bien d'autres choses encore, qu'il n'y a pas tellement lieu d'en concevoir de la fierté : et un malheureux trouve toujours un plus malheureux que lui pour le torturer ou en médire.
J'ai exprimé, pour des raisons différentes, dans un précédent livre, des sentiments et des idées qui me semblent être encore en leur place ici. Je dépeignais Mes Landes dans le temps que les pins ne leur avaient pas apporté la salubrité et la richesse. Alors, de la Gironde àl'Adour, aux environs des chapelets d'étangs que l'Océan, en se retirant vers l'ouest, a laissés derrière lui comme des marques de ses pas, la plaine s'étendait à l'infini, toute mouchetée de marécages. Dans leurs eaux glauques et ternes, *^ pluies mortes que de minces couches d'argile, s'étageant dans le sable, éternisaient à la surface du sol, — grouillaient des sangsues, richesse naturelle à peu près unique du pays en ce temps-là, d'énormes couleuvres noires et or, et les miasmes des fièvres malignes. Une race maladive, parcimonieusement disséminée sur Timménse territoire, pratiquait l'élève des
troupeaux, se nourrissait de bouillie de maïs, s'abreuvait d'eau malsaine...
« L'humanité », ajoutais-je, c n'est pas précisément charitable, et c'est de sa part une tendance naturelle de considérer les malheureux comme des coupables frappés par la justice divine... »
D'autres avaient dit cela avant moi et il fallait vraiment avoir aussi peu de bon sens que ce grand enfant de Jean de La Fontaine pour décréter que malheur est synonyme d'innocence. Aux yeux de leurs voisins privilégiés des riches vallées de la Garonne, du Gers, de la verdoyante Chalosse et du pays basque, les véritables Lanusquets, les Landais des vieilles Landes, passèrent longtemps pour des êtres impurs et maudits, rarement baptisés, et qui avaient sans doute le pied fourchu. Quant à la Lande elle-même, c'était une terre d'effroi, hantée de maléQces, et il n'y avait point de diabolique prodige qu'elle ne réservât aux gens assez téméraires pour s'y aventurer.
En tout cas, un vieux paysan de Mugron-en- Chalosse, avec qui j'ai beaucoup conversé.
m'apparaît aujourd'hui encore comme la preuve jusqu'à nos jours gardée d'un pareil état d'esprit. Dieu ait l'âme de Peire Balsamet, qui dort à présent sur une colline des bords d'Adour, dans un joli cimetière ensoleillé où, l'automne venu, les bleus genièvres contiennent chacun un merle noir, comme un fruit translucide ferait son noyau. Peire Balsamet était véritablement un reliquaire de récits et de contes. Ayant voyagé en chemin de fer et vu Bordeaux, ilconsidérait, bien entendu, ces contes comme des sornettes. On l'eût fortement étonné en lui expliquant qu'ils étaient, en un certain sens, aussi vrais que possible.
Un de leurs principaux héros, dénommé Jean Tranquille, était arrivé, après diverses aventures extraordinaires, dans un pays dont un dragon au souffle empesté gardait l'entrée. Passant outre, il avait contemplé les plus effrayantes merveilles, et des géants hauts de quinze pieds, et « la ville bâtie dans le ciel y> ; il avait rencontré des êtres affreux, au langage à peine humain, et revêtus, non d'habits de chrétiens, mais de poils de bêtes... Voilà ce
que devenaient, au temps jadis, les Landes et leurs habitants dans l'imagination naïve des gens qui les avaientvus de loin ; car, vous l'avez bien compris, c'était dans les Landes que Jean Tranquille avait été entraîné par son amour des aventures, sans que celui qui racontait, après tant d'autres, ces aventures, s'en doutât. Le dragon au souffle empesté? La fièvre. La ville bâtie dans le ciel? Un mirage comme en devaient produire assez souvent les jeux de la lumière au-dessus des immensités plates. Les géants? Des bergers sur leurs échasses. Les êtres velus? De pauvres diables affublés de peaux de bêtes.
Quant à leur langage, pour que Jean Tranquille le jugeât à peine humain, il suffisait qu'il ne fût point tout à fait semblable au dialecte de son hameau.
Revenons-en toujours à cet axiome, en apparence un peu simplet, que, pour aimer les bêtes, il faut les connaître profondément.
D'hommes à bêtes comme d'hommes à hommes, la médisance s'exerce surtout par l'incertitude, et c'est dans l'ignorance que la haine ou la terreur ont toujours plongé leurs racines les plus vivaces.
Mais, connaître les bêtes, ce n'est pas seulement les avoir observées avec de bons yeux ; montrer qu'on les connaît, ce n'est pas seulement relater des expériences en s'efforçant de conserver dans son style un peu de l'agrément et de l'émotion qu'on a pu éprouver en les observant ; et, aimer les bêtes, c'est autre chose
que de s'intéresser à ce que racontent d'elles les livres, y compris les miens. J'accorde que l'observation seule peut provoquer l'intérêt ou l'amour, mais, pour le chercheur comme pour ses lecteurs, elle demeure impuissante à constituer réellement la connaissance.
Cette fois encore, je n'ai pas l'intention de développer un discours de la méthode en sciences naturelles; je me contenterai de poser qu'une connaissance de telle ou telle entre les innombrables vies de ce monde n'est valable que dans la mesure où, tandis que nous étudions cette vie, nous ne perdons jamais de vue que le but de toute connaissance est de nous connaître nous-mêmes ; que, réciproquement, quiconque ne s'efforce pas de connaître sa propre nature, il ne connaît rien.
Il est donc nécessaire, dès les premiers regards lancés vers le sol, ou vers les basfonds de l'océan aérien, de nous livrer à de perpétuels retours sur notre humaine condition, de nous remettre constamment à notre place dans l'univers terrestre ; et ceci en prenant bien garde que cette place n'est ni absolue
ni éternelle, mais varie dans le temps et aussi selon l'animal que nous considérons.
Bref, en cet ordre d'études plus encore que dans tout autre, s'impose un relativisme bien entendu, c'est-à-dire tout ensemble absolu et prudent : un doute provisoire que notre devoir est de prolonger en tous 3ens et à l'intini.
Ainsi, quand il s'agit d'une vie considérablement plus ancienne et plus évoluée que la nô^re, la vie d'un grillon, par exemple, — ou, d'ailleurs, de n'importe quel insecte, — c'est en scrutant à chaque instant l'abîme qui sépare le modus vivendt de l'insecte et celui de l'homme, que l'on a les meilleures chances, non pas de franchir l'abime, mais de projeter au-dessus de lui qiielques lueurs. Tout au contraire, pour comprendre l'honfiuncule-volant, dont la réalisatipn actuelle dqt être à peu près contemporaine de la nôtre, on ne saurait trop insister sur ses ressemblçinçes avec nous.
J'ai déjà indiqué quelques-unes de ces ressemblances, mais je réservais les plus précieuses pour le moment où je prévoyais que s'imposerait une réhabilitation de Noctu. C'est ainsi qu'à plusieurs reprises j'ai fait allusion à son langage. A présent, je n'hésite plus à écrire : Noctu parle, Noctu a un langage, un langage embryonnaire, sans doute, mais qui mérite néanmoins d'être tenu pour tel. On pourra se moquer, ou m'objecter que mon amitié pour mon personnage me fait oublier tout ce qui sépare le mot du cri. Je persiste dans mon affirmation.
N'a-t-il pas été maintes fois question du langage des singes? On a noté chez eux, si je ne me trompe, une cinquantaine de syllabes qui, tantôt répétées, tantôt diversement unies entre elles et prononcées sur différents tons, exprimeraient réellement et de manière stable les sentiments que ces bêtes peuvent éprouver.
Personnellement, je n'ai guère, hélas I observé
les singes que dans les singeries de nos jardins zoologiquesy sur la misère desquels il serait peu généreux de m'appesantir, et je n'éprouve aucune fausse honte à confesser mon incompétence.
Cependant, je me vois contraint d'avouer que, devant ces singes piteusement encagés, je n'ai guère eu l'impression nette de mots proférés et de conversations poursuivies. Il m'a semblé d'ailleurs que leurs « discours y s'adressaient surtout à leurs visiteurs, pour injurier ceux-ci ou quêter d'eux une friandise ; j'ai remarqué en outre que ces discours consistaient uniquement en stridulations gutturales, syllabiquement instranscriptibles, qui variaient d'intensité ou d'insistance selon le degré de fureur ou de gourmandise, et aussi selon les individus, fussent-ils de même race. Or on ne saurait pourtant parler de langage, là où il n'y a pas règle et fixité. Enfin, entre eux, leurs rapports oratoires se bornent à des clameurs de défi ou de joie, à des invitations à la bataille ou au jeu; en va-t-il différemment chez les chiens et quantité d'autres quadrupèdes
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mammifères dont les idiomes respectifs se réduisent à deux seuls mots d'une ou deux syllabes, et dont les dictionnaires respectifs sontcomplets quand on a transcrit, par exemple, miaou ou ouah, pfuti ou rrroû?
Une fois seulement, il y a eaviron quatre ans, au Jardin d'Acclimatation, j'ai été assez curieusement troublé, — vous en souvenezvous, Pranz Toussaint? — devant la cage où, sans regarder personne, sans regarder même son épouse en train d'allaiter le plus attristant des bébés, un chimpanzé entonna soudainement une sorte de mélopée lugubre, dont certaines syllabes, distinctes parce que lentement proférées, revenaient comme un refrain à intervalles presque égaux. Le malheureux père, aije dit, ne nous regardait pas; il regardait ses paumes grisâtres, grattant tantôt celle-ci, tantôt celle-là des doigts de son autre main, comme s'il se fût agi de marquer la mesure et le rythme auxquels il entendait qu'obéissent ses paroles; contrairement à ce qui arrive chez les singes, même anthropomorphes, cela dura relativement longtemps, — de trois à cinq
LA CHAUVE-SOnRIS 215
minutes... Et je ne pouvais m'empêcher de penser aux chants de deuil des peuplades sauvages, à ce que dut être la première élégie du premier poète, car il était impossible de né pas éprouver, en écoutant cette lamentation, la sensation de je ne sais quoi de réfléchi, de composé, de voulu.
Or, si primitif que soit un poème, on ne saurait guère en concevoir la possibilité là où manqueraient absolument les mots.
Peut-être, ,dans l'humanité elle-même, le monologue, l'expression lyrique et désintéressée, modulée ou chantée, a-t-elle précédé le dialogue courant, la conversation utilitaire. J'ai donc connu un chimpanzé qui était probablement, dans son genre, un grand poète élégiaque, mais je n'ai jamais vu ou entenciu des singes causer entre eux, au sens que nous donnons à ce mot quand il s'agit de nous.
Il se peut qu'il n'en soit pas de même lorsqu'ils vivent en liberté, par couples et même quelquefois par tribus, dans les forêts vierges du Gabon, de la Guinée ou de la Malaisie, et j'envie les explorateurs ou les savants qui sont
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allés se faire sur place une opinion pour ou contre la réalité des idiomes simiesques. Mais, à ceux qui voudront se convaincre que les hommes ne sont pas les seuls êtres terrestres capables de parler , ou plutôt de converser entre eux, il ne sera pas besoin de lointains et périlleux voyages. Qu'ils se penchent, après avoir procédé comme je Tai indiqué, sur un nid de chauves-souris, qu'ils aient la patience d'accoutumer les hôtes de ce nid à leur visage. Leur patience, je jure qu'ils ne la regretteront pas.
Car c'est bien d'une conversation qu'il s'agît ici, ou plutôt de conversations fréquentes, interminables : ces pauvres gens, désœuvrés malgré eux durant la plus grande partie du jour, font bien ce qu'ils peuvent pour rester tranquilles, dormir et ménager leurs réserves de chaleur interne; mais, surtout quand l'enfant va naître ou est né, trop d'espoirs, trop d'inquiétudes aussi rôdent autour de leurs
frêles cœurs ; et, dès trois ou quatre heures de l'après-midi, ils ne peuvent plus être maîtres de leur langue.
A noter que, dès qu'un intrus de mon espèce est parvenu à se rendre familier, ils font preuve vis-à-vis de lui d'une insolente indifférence; discutent à son nez de leurs petites affaires tout comme s'il n'était pas là, et ne s'occupent guère plus de lui, s'il sait ne point bouger et se taire, que pour lui rappeler son devoir, qui est de leur apporter au déclin du jour, ou même plus tôt, une sérieuse provende d'insectes à point.
Moins habile ou subtil que les savants qui vont jusqu'à distinguer une cinquantaine de syllabes pour certains idiomes simiesques, je n'ai guère catalogué dans ma mémoire auditive, après avoir des heures et des ans assisté à de conjugales ou ménagères palabres de chauyes-souris, qu'une douzaine de sonorités (iifférentes. Mais, différentes, ces sonorités le sont très nettement, et il en est deux ou trois qui se répètent dans des circonstances assez précises et définies pour qu'une ébauche de traduction devienne ici possible.
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Ainsi de la sonorité qui signifie la faim et de celle qui signifie la colère; je serai moins affirmatif à propos de celle qui signifierait la peur, car elle serait aussi celle de la tendresse; d'ailleurs, que peur et tendresse se confondent dans Tâme des homuncules-volanls, cela 'paraîtrait-il tellement extraordinaire aux hommes qui savent réellement chérir?
Ce qui est parfaitement naturel de la part de cette créature ataviquement affamée, c'est que la sonorité par laquelle elle exprime là faim, demeure, pour l'observateur, la plus indiscutable, la plus distincte. La chauve-souris habituée à moi qui me rappelle à l'ordre quand je néglige de lui fournir sa pitance, et la chauvesouris inconnue qui entreprend dans les airs sa chasse quotidienne, tiennent exactement le même discours; celle-ci l'adresse au ciel souvent ingrat, celle-là à l'horrible géant qui subvient à ses besoins pour des motifs inconnus, par chance rare et merveilleuse, peut-être parce qu'il est assez subtil pour juger comme la bestiole qu'une certaine paresse est préférable à de pauvres et vains labeurs.. • Mais, que
le mot de là faim soit prononcé à l'adressé du ciel ou du géant, il est le même chez toutes les noctuelles par moi observées, — libres, demicaptives ou captives, et à peine })lusy prolongé chez les ratons-volants, — et à peine raccourci et plus gravement émis chez les roiisséttes.
Quand c'est en naviguant sods le ciel que Noctu el ses cousines le répètent, il s'accompagne parfois d'un autre mot, très différemment modulé, qui m'a tout l'air soit d'un appel, soit d'un avertissement, — invitation à ne pas s'écarter ou à rentrer au gîte, signalement d'une proie que l'époux ou l'épouse, ou un ami,amanquéeetqu'il serait bon, néanmoins, de ne point laisser définitivement fuir. — Ce dernier mot, en tout cas, vous ne l'entendrez jamais sur les babines des chauves-souris observées au nid et nourries par vous. Il faut bien admettre ici, jusqu'à un certain point, cette fixité et cette stabilité qui permettent de donner le nom de langage à une série, si rudimentaire soit-elle, de sonorités vocales dans le gosier d'un animal.
Série rudimentaire : douze sonorités en tout,
à une ou deux unités près!... Mais que Toa relise celle émouvante Histoire des Voyages^ chère à M. Bergerel et célèbre grâce à lui> où sont relatées toutes les expéditions maritimes qui, du commencement du xvi' siècle à la moitié du XV 111% contribuèrent à chasser le mystère de notre étroite planète, et à diminuer l'étendue du domaine que l'homme considère comme son fief. Seize gros volumes chez Didot, libraire, quai des Augustins, à l'enseigne de la Bible d'or, Paris; seize gros volumes dont l'édition, après la mort ou le renoncement de la veuve Didot, fut laborieusement poursuivie jusqu'au xx* par Arkstée et Merkus, d'Amsterdam, puis par Rozet et Maradan, Parisiens, puis par un certain Panckoucke qui était peutêtre, en somme, d'origine britannique, — car c'était l'époque où la France perdait avec tant de nonchalante bonne grâce son titre de dominatrice des mers et son empire colonial...
Vingt gros volumes, qui me semblent plus courts que bien des romans et que je ne me lasserai probablement jamais de relire ! On y trouve de ces descriptions nues et saisissantes,
comme seuls en peuvent concevoir des yeux merveille usement neufs; les pays gâtés ou perdus revivent avec leur faune et leur flore vierges, leurs ressources et leurs habitants encore ano« nymes, ou dénommés, quelle que fût leur couleur, quels que fussent leurs usages, Indiens... Mais les bâtes sont-elles moins mystérieuses pour les sages d'aujourd'hui que ne l'étaient alors les « Indiens > pour les beaux aventuriers du monde?
Or, à chaque récit de voyage en Océanie, en Ratagonie, en bien d'autres lieux encore, reviennent, refrains apitoyés, à peine méprisants ou ironiques, des phrases comme :
« Il ne par oit point que le parler des gens de ce pays comporte plus de cent mots, et encore, selon les accents qu'ils y mettent •ou la plus ou moins grande rapidité avec laquelle ils les prononcent, ces mots peuvent-ils changer de sens du tout au tout. Nous essayerons néanmoins de donner un échantillon de leur langage : ainsi turo signifie nourriture, mais signifie aussi beau temps, comme si c'étoit le beau temps qui leur apportoit la nourriture... »
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Ceci wi not^ dans la relation du voyage de Kol]!>0n an pays d^ Ppttentots (1713). Cet explorateur hollandais ay^t fait un long séjour dans leur pays, et r^fparquai^, en fin de compte» que « )a prononcii^tion des Hott^^ntots est accompagnée de tan^ de yi})ffi^tions, de to^^ e^ d'inflexions d^ langue, qu'elle ne parott qu'un bégayement au^p oreilles des étrangers... Il est fort difficile, et peut-être iippdssible, pour un étranger d'apprendre jamais |eur liingi^ge... »
A l'encQptre de la plupart des gens de ma génération, j^ suis ass^9 fier d'avoir été jadis fort en gramQiaire, et même fprt ep thème ; cette vertu peu fréquente prépare des jjoies trapquilles, inattaquables, dont on peut être assuré ppyr toute une vie, et qui vous yalent dans lei secret du cœur mûri df^ biçq savoureuses si^tisiactiQps. Ceci dit, rien d'ét'Pnpant à ce que j'eusse rêvé, dès qpe je çpnnus biçn Noctu, d'établir, mi jour daps l'ayenir, un le^^ique
LA GHAUyE-SOURIS 223
et peut-être même une syntaxe de la langue qui lui est propre. Risquer ^aujourd'hui pareille tentative serait puérilité de ma part.
Et ceci pour les raisons qui laissaient Kolben découragé devant la difficulté, non pas tant de l'interprétation que de la transcription d'une sonorité hotteptote. Nul doute que, depuis Kolben, les Hottentots de race pure eux-mêmes, s'il en reste, n'aient profité des bienfaits de la civilisation et acquis un parler plus transcriptible. Mais pour donner sur le papier une sensation auditive exacte des quelques douze mots des chauves-souris d'Europe, il ne suffirait pas d'ua jeu de voyelles truquées et de consonnes mqditiées pafce qu'inexistantes dans la plupart des graphies humaines; il faudrait tout un système de notations, tenant compte de la quantité et de l'acuité ou de la gravité du son, et je crois avoir dit que je n'entendais rien à l'écriture musicale ; il faudrait enfin, pour un seul mot, des pages d'explications, de précisions et de commentaires. Je ne dis pas que l'étude serait sans intérêt, mais je ne la crois pas indispensable en ce discours et j'aime mieux
la signaler à la curiosité des autres chercheurs que rentrepreodre moi-même.
Pourtant, puisque Kalben eut le courage d'écrire le mot turo, à propos du parler des Hottentots, au cours de sa relation de voyage» il y aurait quelque pusillanimité à ne pas tenter de noter ici le mot qui se rapporte à un ordre de sentiments et de besoins très proches dans le langage de Noctu.
A titre d'échantillon, je signalerai donc que le mot, ou la phrase, qu'on peut sans hésiter traduire en français par/ai /atm, s'imprimerait approximativement chez nous par : M'vrou-ouik; à noter que nivrou est une syllabe longue, ow, une syllabe très brève, et t'A, une syllabe demi-longue lancée à un octave au-dessus des deux autres. Tai très faim^ se dit en répétant deux fois la phrase, plus rapidement. Je meurs littéralement de faim s'exprime en ajoutant les m'vroU'OU'ik aux m'vrou-ou'ik, mais avec une telle volubilité qu'ils sorft alors produits par une seule émission de voix, les trois syllabes étant liées et fondues en une audacieuse synérèse.
Je pense que cet exemple suffît. Quoique j'aie avoué plus haut tout ce qu'il y a nécessairement de puéril et d'imparfait en de telles notations, — qu'il s'agisse de chauves-souris ou de singes, — je ne regrette pas de m'étre laissé aller à ce jeu, en passant. Car ici ressort une réalité infiniment troublante, une incontestable analogie constructive et syntaxique entre le langage de Noctu et les langages humains les plus primitifs. En celui-là comme en ceux-ci, c'est par le redoublement ou la répétition du mot que s'exprime l'énormité ou la quantité considérable de l'objet, comme audsi l'intensité du sentiment; redoublements et répétitions constituent le superlatif, et déjà sans doute le comparatif, dans ces frustes grammaires.
Les soldats de notre armée noire transposent ces habitudes linguistiques jusque dans notre parler à nous*
Écrivant ceci, je ne puis m'empôcher de penser à mon ami Moussi-Bebeker, tirailleur sénégalais, bambara, pour qui « y a bon >, n'était guère qu'une simple formule de politesse, mais qui, lorsqu'il^ s'agissait d'une satisfaction de
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qualité rare, et notamment de l'offre d'une bouteille aux environs de notre commun hôpital, multipliait les bon-bon-bon à l'in&ni, avec une volubilité qui croissait selon l'agrément du vin ou la gravité de sa soif.
Je suis si peu parvenu à lui apprendre l'usage d'un adverbe comme très, qu'il prit celui-ci, en définitive, pour un synonyme de bon. An terme de nos relations, tout ce que j'avais pu obtenir de lui, c'était qu'il exprimât son contentement par : « Y a très très très... > Pure courtoisie de sa part, désir de s'exprimer en un dialecte qui m'était spécial et auquel je semblais tenir... Mais, du moment qu'il employait l'adverbe très, le mot bon, à sa suite, lui eût fait l'effet d'un pléonasme ridicule.
Au reste, pour qu'aucun doute ne demeure, penchons-nous de nouveau vers Noctu en son ménage.
Qui dit conversation véritable entre êtres humains, conversation poursuivie et posée, ne peut en concevoir l'idée sans l'accompagnement d'une mimique et sans que s'entre-croisent les regards des interlocuteurs.
J'ai dit que ce n'était pas le cas chez les singes, du moins tels qu'il m'a été donné de les voir. On ne saurait non plus écrire le mot de conversation, sinon en manière de plaisanterie, à propos de chiens ou de chats se disputant un os ou une amoureuse; non plus à propos de cochers de fiacre parisiens comme il en
existait encore il y a quelque vingt ans et qui, sans même tourner la tête l'un vers l'autre, s'adressaient au passage de joviales ou hargneuses injures : il n'y a là ni conversation ni langage (même quand il s'agit de cochers de fiacre), mais simplement expansion sonore d'un cœur à tort ou à raison trop gonflé ou trop lourd.
Penchons-nous vers Noctu en son ménage, vous dis-je, et aussitôt les dissertations deviennent parfaitement inutiles : la <^onviction naît. Ces gens-là se racontent des choses, se communiquent des impressions, échangent des mots tendres ou s'invectivent. La mimique est encore plus compréhensible et traduisible que les syllabes ou les mots : les dents se découvrent plus ou moins, le nez grimace, les yeux clignotent, le front se plisse ou se défripe selon les cas; les gestes, eux aussi, sont là; l'aile reprend cet aspect de cape que j'ai déjà décrit à propos de Noctu allaitant son enfant; la main entoilée donne la parfaite illusion d'un bras sans main s'agitant avec plus ou moins de véhémence sous une draperie vestimentaire,
avec une précision, une opportunité à nousmêmes sensibles, et que l'auteur de Yinsiitution oratoire aurait probablement admirées et louées, peut-être même citées en exemple,^ s'il eût connu les mœurs et coutumes de la chauvesouris.
Et puis, les regards se croisent, ou s'appuient les uns sur les autres, ou se détournent vers l'objet dont il est question : l'enfant presque toujours, ou les insectes que ma muniBcence vient d'apporter au ménage, ou la couleur de l'heure que masque et dénature mon visage inquiétant... L'enfant presque toujours! Ces pauvres diables, quand ils vivent en famille, sont des éducateurs consciencieux, tatillons même et assez souvent incohérents ; ils adorent leur rejeton, le choient, se disputent âprement son voisinage et ses caresses ; puis, sans raison bien apparente, celui des deux conjoints qui s'est montré trop sévère ou trop tendre se fait dire des sottises par l'autre, et une véritable scène de ménage s'ensuit.
Il ne serait pas nécessaire d'avoir beaucoup d'imagination pour se croire transporté dans
un milieu de bourgeois français nécessiteux.
La mère, plus impulsive, gifle le petit plus volontiers et plus fréquemment que le mâle ; je regrette que le mot gifle soit impropre, puisque la structure de la chauve-souris lui permettrait en somme de lancer un bon coup d'aile dans la figure de sa fille ou de son fils; mais je dois à la vérité d'avouer que le châtiment consiste en menues morsures, qui font brailler la gamine à la façon de Totor ou de Nénette corrigés pour de courantes menues bêtises. Après quoi, si c'est madame qui a donné la correction, monsieur s'en prend le plus souvent à madame, et réciproquement. Il arrive aussi que tous deux s'entendent pour cogner ensemble. Le bébé, selon son caractère, manifeste plus ou moins haut sa fureur et sa vexation.
En vérité, ne sommes-nous pas « chez nous », nous autres hommes?
Les motifs de ces corrections données par la mère, le père ou tous les deux, je ne crois pas qu'il serait très difficile de les élucider.
Je n'en veux retenir qu'un qui saute aux yeux, et qui est d'ordre hygiénique; à peine
l'enfantest-îl capable deselraîaer sur ses pauvres pattes, qu'il veut, comme une grande personne, prendre sa part du festin que lui offre le ridicule géant; si la mère ou le père n'estiment pas que le moment en soit venu, que cela risque de nuire à sa santé, — j'ai assez montré, je pense, le souci qu'ont mes bâtes de leur race menacée, — corrections et gronderies retentissantes, suivies de chamailleries qui ne le sont pas moins... Elles ne le sont pas moins non plus, chamailleries, gronderies et corrections, quand la mère estime que le moment est venu de sevrer l'enfant et que celui-ci s'obstine à vouloir téter encore.
Le ménage Noctu apporte donc incontestablement une activité un peu brouillonne, assez humaine, et incontestable, à l'éducation de son rejeton. Peut-être aussi apprend-il à celuici l'art de- s'exprimer convenablement dans le langage de la race; nouveau-né, l'enfant de Noctu cri comme un simple bébé; il ne part pas du gîte, il ne prend pas l'essor sans savoir parler comme père et mère, c'est-à-dire avant la tin de juillet, et bien plus souvent vers la fin
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d'août, — car, dans la race des noctuelles, les époques des accouplements et des naissances sont beaucoup moins fatales que chez la plupart des bétes, ce qui les rapproche encore de nous. Ce qui est sur, c'est que l'enfant, dans le ménage Noctu, est instruit, éduqué, gâté (même maladroitement parfois I) aussi longtemps qu'il est possible.
Après ses premiers vols, il retrouve quotidiennement sa place au nid; et, à peu près certainement, si ses parents ne sont pas de ces aristocrates qui demeurent dans leur hôtel particulier en hiver, il les suit et dort près d'eux dans l'habitation hivernale commune à plusieurs familles.
L'enfant, fille ou garçon, ne se considérera en aucun cas comme nubile avant d'avoir hiberné. Je ne sais si d'autres que moi ont professé une opinion contraire ; j'entends garder jusqu'au bout mon horreur des observations transmises, écrites ou orales ; mais vingt-cinq années d'expérience me laisse croire que j'ai raison d'affirmer cela.
J'ajoute que, contrairement à ce qu'a conté
ua savant, par ailleurs digne de toute admiration et de tout respect, Noctu n'enseigne pas à son enfant l'art du vol en l'emportant dans les airs accroché à ses épaules. L'art du vol est inné chez le bébé ; et l'adolescent, ainsi que je l'ai noté lors du départ un peu ingrat de ma première pensionnaire et de son fils, risque du premier coup la mort ou sa chance de vivre.
D'où vient cette légende d'une chauve-souris voyageant accrochée aux épaules d'une autre? Pour ma part, cela non plus, je ne l'ai vu jamais. Il ne saurait donc y avoir ici aucune confusion ni lieu de dire, par exemple, à propos de ces vols à deux, qu'ils signifieraient, sinon apprentissage aérien, du moins voyage de noces. De ce fait que la plupart des insectes ailés célèbrent leurs heures nuptiales au-dessus du sol, n'allons pas enfantinement inférer que l'exception monstrueuse, le mammifère volant, agit de même.
A la vérité, les conditions dans lesquelles celui-ci s'accouple me demeurent assez mys-
térieuses. Nous connaissons la fidélité conjugale de Noctu, son amour d'une vie très réellement familiale, et je crois avoir déjà fait allusion à sa pudeur, ou à je ne sais quoi qui, évoquant irrésistiblement ce mot dans Tâme, le fait affleurer à mes lèvres, le laisse tomber de ma plume. Tentant ici de rapprocher rhomuncule-volant de l'homme, je n'insisterai pas cependant sur ce point ; car la pudeur, dans l'humanité, est un sentiment d'invention assez récente, et qui participe à l'incertitude de ces modes en matière d'amour que j'ai signalée dans Vie de Grillon,
« La pudeur », écrit à peu près, je ne sais plus où, M. Anatole France, « est une forme ou un dérivé du sentiment de la propriété... »
Je veux bien. Mais il ne paraît pas que les femmes indigènes d'O'Taïti, recevant Cook, Bougainville, leurs officiers et leurs hommes d'équipage, aient soupçonné que la pudeur existât, alors que, malgré une civilisation coniinant à l'état de nature, elles possédaient le sentiment de lâr propriété au point de ne pratiquer le vol que sournoisement.
U humanité de Noctu, si je croyais devoir davantage m'étendre, c'est d'autres constatations que je tenterais de la dégager.
Je la montrerais notamment malade à notre manière, phtisique peut-être parfois, partageant avec nous diverses misères physiologiques, dont le goitre. Un rapport à l'Académie de Médecine aurait môme, m'a-t-on dit, rendu mon personnage responsable de cette affection chez mes semblables. Je n'ai pu avoir connaissance de ce rapport, j'en ignore la teneur ; j'ai, d'autre part, constaté personnellement que bon nombre de chauves-souris sont en effet goitreuses ; mais, de ce que Noctu est soumise à des maux frères des nôtres, y a-t-il lieu de conclure que c'est à son influence que nous devons ceux-ci, lorsqu'ils nous atteignent à notre tour? Et p'a-t-on pas, en somme, considéré il y a quelques années comme parfaitement honorable pour certains singes anthropomorphes, qu'ils pussent se laisser inoculer avec succès les germes de telle maladie qui semblait être rigoureusement réservée à l'espèce humaine?. . .
Adieu, petite sœur ailée et malheureuse !